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Chronos Republic

Pallatine, la ville qui existe en dehors de notre monde, se dérègle. Depuis quelques temps, la métropole aux diasporas est en proie à d'étranges phénomènes. Le temps est perturbé, comme si quelque chose n'allait pas. N'avez-vous pas eu l'impression que le temps se figeait, ou au contraire passait un peu trop vite ? (en savoir plus)

Nouveautés
04.04 Nouveau système de compétition + nouvelle intrigue. (plus d'infos ici)
28.02 Installation de la version 3. (plus d'infos ici)
16.11 Installation de la version 2.5.
Période de jeu : janvier à mars 2016. Des perturbations temporelles ont commencé à faire leur apparition. Serait-ce dû aux disparitions qui ont eu lieu l'année dernière ? Quelle est la raison de de ces nouveaux problèmes ? Vous ne le savez pas, mais votre vie à Pallatine est peut-être menacée.

.La mélodie de l'exil. [Sidney]

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Jeune altermondialiste
posté le Mar 3 Jan 2017 - 13:56 (1)
Aujourd'hui est le jour. Le grand, l'attendu, le glacial. Celui qui s'est faufilé entre deux rais de nuit, escaladant l'horizon de ses doigts infinis, celui qui marche sur le toit du monde jusqu'à te tirer d'un sommeil qui t'a fui depuis longtemps déjà mais, puisqu'il fait si froid, n'a pourtant pas réussi à te sortir des draps. Tu es resté ainsi alors que dehors, les chats sont encore gris, à fixer le plafond de ta chambre en écoutant au loin l'heure se déchirer entre chien et loup, tes grognements pour tout appel et tes soupirs pour seuls échos, pas assez alerte pour te redresser et trop encore pour sombrer de nouveau. Tu te demandes à quoi ça rime. Enfin, pas avec ces mots-là bien sûr, à quoi ça rime, mais à ta manière, un pêle-mêle de sensations pour unique langage, des nœuds le long des muscles et un étau autour des tempes, arc d'étain qui t'empêche de penser, penser à cette saison écoulée depuis que vous vous êtes promis, Sidney et toi, de partir en pèlerinage sur la montagne, penser aux premières neiges de l'année là-haut sur les sommets, et l'impératif qu'elles y ont déposé. Tu tournes la tête et ta paupière cligne sous une étincelle de lumière, la pupille qui tressaille – l'aube. Navrante.
Tu ne te déroberas pas, néanmoins, car tu devines l'impatience qui t'habite, morne excitation veinée de doute, et le serment qui l'implique ; ta sœur t'attend pour partir, quand bien même elle se serait déjà rendue sur les lieux de votre enfance sans t'en aviser auparavant, quand bien même elle aurait récemment arpenté des sentiers que toi, tu n'as pas revus depuis plusieurs années. Tu ne l'avais pas pris comme une trahison, lorsqu'elle te l'avait annoncé dans la chaleur de l'été – sans doute éprouve-t-elle un attachement plus solide que le tien à l'égard de cette poussière d'univers, trop dérisoire pour intéresser quiconque – et te convaincs que cette fois-ci sera différente parce que tu seras avec elle et, dans votre sillage, les dentelles de l'hiver.  

Beaucoup d'événements se sont produits entre temps. Il ne fait aucun doute que tu n'es plus le même, non parce qu'il s'agit là de l'évolution naturelle des hommes, mais parce que tu fus forcé de franchir un cap plus tôt que prévu, de cesser de croire que tu vivais seul pour le vivre réellement, et d'accepter que lorsque le monde ne marche pas selon la voie que tu lui as tracé, ce n'est pas à lui de modifier sa trajectoire. Grandir, c'est apprendre à dire au revoir, paraît-il, l'adieu au passé. Ce n'est peut-être pas tout à fait vrai. Toi, pour prétendre un jour devenir adulte, tu te dois d'abord de célébrer vos retrouvailles. Et ce n'est pas évident ; tu n'as rien à lui dire, à cette haute dame en ses habits blancs, à cette reine couronnée de glace qui ressemble tant parfois à Nergüi, et tu crains de t'égarer dans son labyrinthe, de ne pas réussir à t'échapper, de ne jamais chasser l'éclat de miroir à l'intérieur de ton œil et de ton cœur. Il faudra bien.

Vous vous êtes donné rendez-vous au bas des reliefs, au carrefour que les miniers traversent pour atteindre les carrières, là où les herbes sont mouchetées de frimas, là où les saxifrages gelées ont fendu les rochers. La vapeur qui s'élève de ta gorge témoigne des températures et tu n'as pas arrêté de frotter et frapper tes bras pour te réchauffer durant tout le trajet – l'extrémité de ton nez comme de tes oreilles imite les baies de gui. Cependant, il suffit que tu redresses le menton en direction des cimes pour que le froid perde de sa force, pour que la blancheur de votre destination vienne dissiper l'engourdissement au bout de tes doigts ; tu as beau jurer sur le fait que tu te pèles le cul, que tu serais mieux à hiberner dans ta grotte à l'instar d'un vieil ours, que tu vas tomber malade à cause de cette putain d'idée stupide, la magnificence du paysage te rappelle à ta résolution. Tu iras. L'image au fond de ta poche, celle que tu as tellement triturée que les traits se sont estompés au creux des froissures, celle que tu aurais dû rapporter à son propriétaire et que tu as oublié de faire – en connaissance de cause – le sait autant que toi. Ne manque plus que la condition finale à ton expédition, le cristal face auquel cet amas de pierres ne vaut rien, la présence sans laquelle tout serait vain.
Et elle à intérêt à se bouger à arriver, parce que ça caille grave.
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posté le Lun 30 Jan 2017 - 11:33 (2)
Sidney n'a pas fermé l'œil de la nuit, mais quand l'aube vient étendre son voile rose sur Pallatine, la jeune fille se lève de son lit comme une fleur, le corps léger et le cœur empli d'allégresse. Elle ne se sent pas percluse de fatigue, alors même que la veille a été une journée longue et éreintante, à battre le pavé, soi-disant pour distribuer des tracts. Sa présence invisible n'attirait personne, cependant, et elle a vite abandonné cette idée. Toutefois, aujourd'hui est différent. Elle le sent dans l'air silencieux ; l'atmosphère a quelque chose de léger, de guilleret, et c'est probablement dû au fait qu'elle extériorise ses propres sentiments. Elle a les pensées mêlées dans un tourbillon cartésien, Alors elle effectue des gestes de façon automatique, brossant ses longs cheveux emmêlés par une nuit passée à se retourner dans ses draps, enfilant des vêtements chauds qu'elle a disposé sur une chaise la veille. Ce n'est pas la première fois qu'elle retourne à la montagne, mais ce parcours des origines prend un tout autre sens lorsqu'elle est accompagnée de son frère. Depuis ce mois d'été où l'aveu a échappé de sa bouche, elle n'y a plus remis les pieds. Elle attend avec beaucoup trop d'impatience ce cheminement commun. L'idée d'y retourner seule n'a plus fait jour dans son esprit.

Elle avale son petit-déjeuner avec tant de rapidité qu'elle serait bien en peine de dire ce qu'elle a mangé. Les aliments n'ont pas vraiment de goût dans sa bouche, ils sont secs et sans consistance. Elle prend cependant un peu de retard, parce que son four ne fonctionne plus correctement et qu'elle doit trouver une solution de repli ; pas facile, quand on est toujours dans cet état second, où l'on n'est qu'à demi-conscient de ce qui vous entoure. Mais Sidney finit enfin par partir, et quand elle s'engouffre dans les rues presque désertes, le visage emmitouflé dans une lourde écharpe de laine tissée, elle accueille avec plaisir la caresse glacée du vent d'hiver. Puis c'est la chaleur, à nouveau, lorsqu'elle emprunte une capsule ; elle y a laissé presque toutes ses économies, juste pour pouvoir se payer un aller-retour, mais elle ne prête que très peu attention à l'argent, Sidney ; elle pense qu'il y a des choses bien plus importantes que cela. Et les paysages campagnards qui défilent sous ses yeux ne font que s'imprimer sur sa rétine ; elle ne les voit pas vraiment, tant son esprit est occupé.

Et puis enfin, elle descend de la capsule, gorgée de la chaleur de l'habitacle, les jambes un peu molles d'être restées immobiles pendant aussi longtemps. Il lui faut ensuite une dizaine de minutes pour rejoindre le lieu de rendez-vous, et lorsqu'elle traverse le piémont, le silence lui paraît encore plus lourd que d'habitude. Il y a de la neige sur les sommets, et si elle lève les yeux, elle peut voir des chapeaux blancs recouvrir les monts. Et l'air est froid, tellement froid qu'elle a l'impression de geler en marchant. Non que cela la dérange. Le vent siffle à ses oreilles, et elle n'entend rien d'autre. Elle finit par apercevoir une silhouette qu'elle reconnaît, et elle presse le pas. Elle parie qu'il va lui en vouloir parce qu'elle est un peu en retard. Il a le visage rouge de celui qui a traîné dehors, Cam, mais il n'est pas au bout de ses peines : il en faudra, du temps, avant qu'il ne puisse se réchauffer à côté d'un bon poêle de bois. Elle lui lance un sourire, avant de se souvenir que son châle cache ses lèvres, et qu'il ne peut donc pas les voir. Elle crie son prénom, elle ne sait pas si c'est fort ou non, le vent est assourdissant.
« Eh, salut, toi. Devine ce que je t'ai rapporté. » : lance-t-elle lorsqu'elle est enfin à sa hauteur.
Dans son dos, à son sac, est accroché un petit sachet de papier brun, d'une forme abstraite, maladroitement scotchée. On dit que les filles sont souvent douées pour faire de jolis emballages. C'est complètement faux. Sidney en est la preuve vivante : elle déteste tous ces petits travaux manuels de collage et autres décorations inutiles.
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posté le Mar 31 Jan 2017 - 13:33 (3)
Tu traces, accroupi devant une fine flaque de neige, des motifs à travers les flocons amoncelés qui fondent au passage de ton index, émus par cette chaleur soudaine, humaine, contre leur perfection de glace. Il serait vain d'essayer d'y lire un quelconque message, d'y déceler une quelconque signification – tu plantes ton doigt çà et là, graves des cercles que les miettes de poudreuse s'empressent de venir combler en dégringolant des falaises ainsi dessinées, puis, lorsque l'intérêt s'évapore, lorsqu'il ne reste de ton envie qu'un mince dégoût, tu envoies ton pied détruire l'œuvre d'art et te détournes, les mains dans les poches, vers l'endroit d'où est censée apparaître ta sœur. La pensée qu'il lui soit facile de te fausser compagnie ne t'effleure même pas ; impatient, tu peins sur les parois de ton crâne l'itinéraire qu'elle devrait prendre pour te rejoindre, l'exécutes en rêve avec elle, les tunnels de lumière et les carrefours bleutés, l'irruption des premiers reliefs auréolés de brume à l'horizon, et renifles, t'agites, t'ébroues pour chasser la brise gelant tes os.
Ce fut comme une apparition. Finalement. Depuis ton poste d'observation, tu profitais tout de même d'une perspective suffisante pour couvrir les pentes en direction de la Cité, de sorte que vous vous vîtes à l'unisson, elle d'en bas, toi d'en haut, curieuse inversion de vos statures respectives, et que l'espace d'une seconde tu en oublias la montagne, l'hiver, et tout le reste. Elle crie un mot que le vent mauvais dévore en ébouriffant sa chevelure – tu es incapable de décrypter les sons que modèle le pastel de sa bouche, dissimulé derrière la muraille de son écharpe. Tant pis. Tu la connais silencieuse, enclose à l'intérieur de sa psyché, alors elle n'a pas besoin de parler pour que tu te réjouisses de la savoir de nouveau à tes côtés. Néanmoins tu hésites à la charrier sur son retard dès qu'elle sera assez proche pour t'entendre, histoire de donner le ton, mais elle te devance et te surprend en te proposant une devinette – les hypothèses chahutent au fond de ta gorge.

Qu'est-ce que Sidney aurait pu emmener qui ne prît pas de place, qui te soit destiné en propre et qui revêt tant d'importance qu'elle en fait mention tout de suite, sans feindre plus tard d'avoir omis de te l'offrir ; qu'est-ce qu'elle a transporté ainsi, tel un minuscule morceau de toi suspendu à son sac, un léger poids à son bagage, et qu'elle te tend dans son emballage de donuts – ce ne sont pas des beignets, à l'évidence, la forme est trop... informe – alors que sous tes doigts qui triturent le paquet, un objet mou, moelleux, se façonne – illumination. Tu déchires le papier avec un après-goût d'anniversaire, celui que tu as passé en solitaire, sans te rendre compte de la date, sans prendre gare à l'apparente méticulosité avec laquelle le sachet a été replié, le visage tranché par un sourire que tu peines à cicatriser. Ton tout premier cadeau. Ton tout premier présent, des mains de Nergüi. La saveur est incomparable – et les rougeurs sur ta figure ont pris une nuance qui n'est plus celle du froid.
Tu ignores comment réagir, comment témoigner de ton plaisir. Comment dire « merci », ce terme inconnu à ton vocabulaire, ou comment lui faire savoir que, même si ce n'est pas vraiment une surprise, même si tu lui as demandé en personne il y a plusieurs mois, la sensation est là, fébrile, insolite. Ta poitrine palpite ; un animal à l'étroit s'y débat, aimerait bondir hors des frontières de chair, rage de devoir y renoncer, de se contenter d'une clameur ordinaire, une exclamation que tu réserves d'habitude à tes potes – te maudis de l'attribuer à ta sœur parce qu'elle n'a rien à voir avec eux, qu'elle demeure au-dessus malgré votre éloignement, parce qu'elle mériterait davantage que cet enthousiasme circonstanciel. Quand tu enfiles le bonnet, ce sont ses phalanges que tu sens frôler tes cheveux.
« T'es la meilleure. » Tu le crois. Tu en es convaincu. Pourquoi l'énonces-tu tout bas, alors, exprès pour qu'elle ne puisse l'entendre, tu ne sais pas. La gêne, sans doute. Ou peut-être préfères-tu qu'elle se concentre sur les gestes plutôt que sur les voix et qu'en place de ces quatre mots elle ne retienne que la bise que tu jettes sur sa joue, rude. Maladroite. D'une sincérité farouche. Avant que tu ne t'écartes subitement, fasses volte-face et ne commences à grimper sur la sente d'un pas déterminé, prêt à en découdre avec ce massif enneigé. Tu ne crains plus rien, maintenant. Et quand bien même le gel continuerait de pénétrer tes vêtements, tu ne t'en préoccupes plus. Qu'ils viennent, les fantômes de la montagne ! Tu sauras les accueillir. Presque sans faillir.

Spoiler:
Nous sommes d'accord que c'était bien de cela dont il s'agissait ? Ou bien suis-je un idiot fini ?
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posté le Jeu 23 Fév 2017 - 23:37 (4)
Elle a les lèvres tirées derrière son châle, mais elle se doute que son amusement se voit quand même. Cameron la connaît assez pour deviner ce qu'elle ressent ; il y a entre eux une compréhension innée, qui prend sa source dans l'habitude, et que même la distance se creusant entre eux ne parvient pas à combler. Il y a de choses qu'elle n'arrive plus à comprendre ; elle ne sait plus ce qu'il désire vraiment, elle ne sait plus dans quel univers il évolue. Et pourtant, il y a quelque chose de clair en eux. Elle le voit avec son nez rougi, son corps parcouru de frissons, et ses mains qui se tendent vers le papier kraft qu'elle lui tend. Et oh, c'est curieux, mais tout à coup son cœur s'emballe. Ce n'est pas tant la peur de lui offrir quelque chose qui lui déplaira ; elle sait qu'il aimera son présent. C'est autre chose ; peut-être est-ce cet élan de bonheur que l'on ressent lorsqu'on donne quelque chose à quelqu'un que l'on aime. Une preuve d'amour que l'on matérialise, pour le rendre plus tangible. Alors qu'elle a tricoté le bonnet, elle l'a compris, Sidney - l'important n'est pas tant l'objet que les sentiments que l'on y met dedans. Un objet que l'on fabrique de ses propres mains revêt une valeur sentimentale extraordinaire ; le corps tout entier se mobilise dans l'acte créateur. Le monde existe encore, mais comme une donnée secondaire, dont on s'accommode par intérêt, parce qu'on ne peut le renier tout à fait - mais il perd de son épaisseur, subitement. Sidney aime bien cette sensation. Elle pense aussi qu'elle ne serait pas capable de retrouver la saveur d'une telle expérience trop souvent. C'est parce que c'est pour son frère, parce qu'elle lui a promis ; mais elle se connaît assez pour savoir qu'elle manque de patience. Et puis, n'est-ce-pas un peu étrange, de sa part ?
Le papier arraché révèle un bonnet. La forme n'est pas totalement idéale, mais elle est franchement belle. Sid en est persuadée ; elle a beaucoup bossé pour parvenir à un tel résultat. Elle est maladroite, elle ne sait pas se servir de ses dix doigts, alors elle s'est appliquée. Elle est fière de son résultat. Cam enfile le bonnet, et quand les yeux de la jeune fille glisse sur sa tête ainsi couverte, elle sent une curieuse chaleur se répandre en elle - comme si ce n'était pas l'hiver, comme si aucun vent ne venait fouetter leurs visages. Elle se retient de l'enlacer en cet instant, parce que cela ne leur correspond pas vraiment ; ils n'ont pas besoin de proximité physique pour se sentir liés l'un à l'autre. Mais elle a cet élan, subitement ; c'est assez étrange.
(Et peut-être que le rose de ses joues n'est pas totalement dû au froid.)
« J'espère qu'il te plaît. En tout cas, il te va bien. »
Il a dit quelque chose, Cameron ; mais elle ne le sait pas, Sidney, elle n'a rien entendu, elle ignore tout de ce mot adorable. Et peut-être cela vaut-il mieux ainsi ; elle ne saurait pas quoi répondre, et elle prolongerait le silence. Au lieu de cela, elle balaye sa gêne d'une tape légère contre la tête de Cam, trop doux pour être autre chose qu'affectueux.
« Surtout, dis pas merci. Allez, on y va, sinon il sera trop tard. »
Elle sait qu'ils ont un temps limité : en montagne, les températures descendent plus vite, et le soleil se couche souvent plus tôt. Et elle n'a pas envie de rester plus longtemps au bas de la montagne ; elle veut pousser la porte de leurs souvenirs.

hrp:
j'avais oublié de dire que oui. Malicieux
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Jeune altermondialiste
posté le Jeu 2 Mar 2017 - 13:07 (5)
Pas merci non, pas la peine, quand l'espace tout entier crie ta gratitude, quand le moindre écheveau de laine autour de ton crâne, cette couronne moelleuse, don chaleureux d'une pyromane, respire ta reconnaissance et ton orgueil d'avoir une sœur pareille – regarde-toi marcher, tête haute, regard fier, à fouler le sentier d'une erre déterminée – et les milliers d'esprits de la montagne tels une traînée de sève et de poussière dans ton sillage. Tu grimpes à côté d'elle, la laissant envahir l'orée de ta vision par à-coup, tes poumons déchirés de limpidité, avec ce ciel si bleu, si froid qu'il en deviendrait blanc. Ce sentier, tu ne le connais plus. Tu l'as descendu une unique fois, à sept ans même pas, sans jamais te retourner ; ta menotte minuscule serrait à l'époque celle de Nergüi, elle la griffait presque de terreur et d'excitation, et tu ne croyais pas avoir à la remonter de cette manière, de ton plein gré, sans y être contraint dans un sursaut de déchéance.
Il est pourtant beau, ce sommet, dès lors que tu n'es pas seul à l'arpenter.
Sous tes semelles soupire la terre assoupie de l'hiver – à tes oreilles murmure la brise glacée des cimes poudrées. Les graviers caracolent, les feuilles bruissent, les oiseaux bondissent dans les branchages, curieux de ce binôme improbable dont ils se moquent d'une trille aiguë. La cheminée de tes lèvres disperse une fumée pâle et régulière alors que tu sens tes yeux te brûler – ce n'est pas de l'émotion mais du désagrément face à tant de pureté – et tu clignes, clignes et clignes encore en manquant de trébucher, te rattrapes d'un mouvement de bras, jettes un coup d'œil en arrière. L'on aperçoit la périphérie scintillante de Pallatine avec ses toits disparates et ses façades éclectiques ; tu devines les rues piétinées par cent et une jambes – va savoir à qui appartient cette dernière –  cependant, nul sentiment ne t'anime à cet instant. Aucun souvenir ne revient lacérer ta mémoire à l'égard de cette Cité où tu as grandi, à tel point que tu songes que tu pourrais l'abandonner définitivement sans une once de remords – tu sais toutefois que ce n'est guère le cas.
Parce qu'elle est pourtant belle, cette ville, dès lors que tu l'as quittée.

C'est l'entre-deux, ici. Le parfait milieu de ton existence, la ligne médiane à partir de laquelle tu as délimité ton parcours, ton avant et ton présent, ton vécu et ton être-là ; une foulée supplémentaire, un simple enjambement, et tu t'engouffres de nouveau dans ce qui tu repoussais avec une rare véhémence, comme si tu craignais d'y rester figé. Est-ce que, là-haut, t'attend un mini-toi au museau plissé de rire, le bout du nez plus doux que le duvet d'un dent-de-lion, suspendu par les genoux à un chêne d'où il finirait par tomber ? Est-ce que patiente, sur les lattes usées de la Cabane, une Sidney miniature à la chevelure enneigée, sérieuse et subjuguée devant son âtre flamboyant ? Et s'ils sont là tous les deux, qu'est-ce que tu leur diras ? As-tu seulement quelque chose à avouer ? Tu souffles. Et continues de marcher.
Les éclats du soleil sur le sol découpent des flaques lumineuses où gambadent d'invisibles feux follets ; farouche, un écureuil détale parmi les rameaux d'un mélèze et fauche le silence d'une froissure épineuse. Combien de temps vous faudra-t-il avant d'atteindre votre ancienne demeure ? Ce qui paraissait des kilomètres à l'époque où tu effectuais trois pas pour un seul actuellement ne représente plus un repère utile – tout est distordu, déséquilibré, tandis que les crêtes végétales dessinées par les ormes centenaires s'embrouillent et s'entremêlent afin de vous recouvrir au fur et à mesure que vous vous enfoncez dans les bois ; à l'ombre, le vent se veut plus vif. Tu pensais que ton instinct suffirait, mais voilà que s'approche finalement une bifurcation pour que tu te mettes à douter :
« Quel côté ? » hasardes-tu à ta camarade d'épopée.
Peut-être a-t-elle meilleur sens de l'orientation que toi ; pas qu'il te fasse défaut, cela dit, néanmoins tu préfères t'en assurer. La pensée de vous retrouver perdu au cœur des vallées possède un charme indéniable, certes – n'empêche que ce serait beaucoup moins drôle à expérimenter.

Spoiler:
Oups, pardon pour ce post sans aucun intérêt...
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posté le Ven 10 Mar 2017 - 20:27 (6)
Sidney accueille avec gratitude la caresse du vent qui la frôle lorsque son corps s'anime ; la morsure glacée qui balaye ses joues étouffe la chaleur qui menace de la submerger - et elle se demande, depuis quand son visage s'est embrasé. Depuis quand ressent-elle une profonde satisfaction à l'idée de lui avoir offert un présent ? Elle entend dans son demi-silence les remerciements que Cameron n'a pas su formuler. Sans en être tout à fait consciente, alors que ses semelles s'abîment sur les sentiers de roche constellés de pierres angulaires, lancée telle une fusée dans cette aventure inédite, elle dévie son regard de la silhouette de son frère, perdant ses iris dans l'espace montagneux. Elle confond les battements provoqués par le bonheur d'offrir, et les pulsations naissant de ses efforts. Mais cela importe peu, car le moment de réfléchir n'est pas encore venu. Il est suspendu, comme le temps l'est toujours lorsqu'on prend de la hauteur. Sidney se souvient qu'en altitude, il s'écoule différemment. Souvent plus lent, il laisse à ses habitants l'occasion de respirer ; il semble se dilater encore plus lorsqu'on est dehors. Peut-être cette montée aura-t-elle à ses yeux la durée d'un périple à l'autre bout de la terre ; mais elle remonte le passé, elle sait que cela ne peut être rapide. Son pas est rapide, précis quoiqu'un peu incertain - celui de la femme des montagnes, qui connaît les dangers des hauteurs, et sait où placer ses pieds.
Elle aimerait, du moins, que ce soit ainsi qu'on retiendra sa mémoire. (Et elle devine, quelque part dans son cœur, la décision qui pourrait être la sienne.)
La neige n'a pas encore recouvert le sentier, mais le monde est vide ; il serait stupide de se lancer dans l'ascension à cette période de l'année, quand les cols sont impraticables, et que le pied glisse sur les graviers inconstants.

Sidney sait où s'orienter ; elle est déjà revenue, sans oser courtiser les sommets dont elle ne s'estimait pas digne. Alors ses souvenirs s'emmêlent parfois, et elle se trouve toujours déconcertée par les multiples chemins qui mènent à sa Rome. Elle ne sait jamais trop si partir à droite la détourne de la gauche ; si choisir la gauche exclue définitivement la droite. Assurément, les voies sont plus compliquées que cela ; plus qu'ailleurs, ici il faut envisager les choses sous trois dimensions, et aborder les lacets avec la certitude que l'on rebroussera chemin. Ses joues sont rouges, mais peut-être est-ce désormais dû à son seul acharnement. Depuis combien de temps marchent-ils ? Elle ne peut pas lire l'heure sur sa montre, et ne sait plus décrypter la position du soleil. Elle sait juste que l'astre les nargue depuis son trône céleste, ne faisant que marquer les grandes étapes de sa journée.
« Je crois... par là. » : finit-elle par décider, en désignant un passage un peu plus étroit que les autres, ornés de touffes d'herbes jaunies par la rudesse de leur existence.
Et elle mène la danse, s'engouffrant la première sur ce chemin qui se rappelle à elle - elle l'a probablement emprunté il y a peu de temps, elle s'en souvient presque. Sa mémoire visuelle a toujours été supérieure à la moyenne, malgré tout insuffisante à retenir ce genre de détails ; Sid est une fille de l'immédiat, elle oublie volontiers pour libérer son esprit des souvenirs dont elle souhaite se débarrasser. Elle vit déjà bien trop dans le passé.
Et puis, elle ne sait pas quand, mais elle finit par demander :
« Dis-moi, quand veux-tu prendre une pause ? Midi approche. »
Ce n'est pas le soleil qui le lui indique, mais son estomac.
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posté le Mer 15 Mar 2017 - 14:44 (7)
Ta confiance en elle ne supporte aucune mesure – trop vaste, trop intense pour soutenir une quelconque comparaison. Si elle doute, tu n'en as cure ; elle a dans son incertitude suffisamment de foi pour que tu la suives, presque à l'aveugle, puisqu'au fond il importe peu qu'elle ait tort ou raison, mais plutôt que vous restiez ensemble, quitte à opter pour l'erreur – le mauvais, le pire, vous l'avez déjà enduré. Bien que dans cet état d'esprit le terme « pire » ne soit guère approprié. Rien ne l'est jamais lorsqu'elle se trouve à tes côtés. Ou devant, en l'occurrence, à partir de l'instant où elle prend les commandes de l'itinéraire et s'empare des rênes invisibles de ton escorte. Tu lui emboîtes le pas, à l'instar d'un domestique zélé dans le sillage de son noble propriétaire, livrant en pâture au silence les images que ces gestes anodins rappellent à ta conscience. Est-ce l'environnement alentour qui participe de ta soudaine mélancolie ? Ou bien la sensation que Sidney pourrait, d'un bond, d'un saut de vieux faon, se dépouiller de sa carapace humaine pour une ossature de quadrupède, rejeter son épiderme glabre d'adolescente au profit d'un cuir épais, secouer sa pâle chevelure en une fourrure rase et brune et disparaître entre deux bosquets de buis, ses sabots bifides survolant la terre gondolée des sentiers ? Pas impossible. La montagne lui va si bien, à Nergüi, et pas seulement parce qu'elle y est sans doute née et lui a confié sa prime enfance. L'observer se frayer un passage entre les frondaisons feuillues des fourrés ne saurait te lasser, si bien que tu continues ton ascension en oubliant où tu poses les semelles, les prunelles crantées aux épaules de ta sœur, pas après pas, souffle après souffle, et ta colonne ne plie pas – elle est ta colonne, te persuades-tu, même si c'est en partie faux – jusqu'à ce qu'elle te lance cette interrogation anodine, constat banal qui t'arrache à ta cadence physique.
Si tu as faim, tu ne t'en es même pas rendu compte. Alors tu répliques, par réflexe plus qu'après réflexion :
« On n'a qu'à s'arrêter dès qu'on voit un coin sympa. Y'a l'air d'y avoir un spot ‘peu plus haut, là. » Et tu pointes de l'index l'extrémité du chemin qui se perd sous une trouée d'azur entre les cimes, un avant-goût des escaliers du paradis peut-être, à moins qu'il ne s'agisse de l'arrière-salle du purgatoire. En vérité – tu en prends conscience une fois ce palier atteint –, les reliefs façonnent ici une marche dégagée, conséquence d'un ancien éboulement, et dévoile d'une part un mince panorama en direction de l'océan et d'autre part une étroite perspective à l'attention des sommets ; l'étendue infinie du ciel liquide à droite, la flèche gelée des pics à gauche. Tu t'assieds sur une souche éventrée, racines déterrées, puis commences à défaire ton bagage pour en sortir votre casse-croûte. Comme tu as oublié de demander au préalable comment vous arranger pour le repas, tu as prévu pour deux – sans doute as-tu occulté volontairement de la questionner à ce sujet, d'ailleurs, pour le plaisir de te dire que tu partageras, ou même que tu pourrais l’étonner en lui tendant un sandwich préparé de tes propres mains. Ce ne sera jamais grand-chose, de toute manière ; tu n’as appris ni à te montrer gourmet ni à paraître gourmand, car l’impératif de la faim a laissé le long de ta trachée une amertume pérenne qu’aucun repas au monde ne saurait édulcorer. La nourriture, trop souvent, te demeures une nécessité et tu avales ce qu’il faut sans t’en soucier outre-mesure. Avec ce paysage, c’est pire. L’oxygène glacée des hauteurs pétrifie tes muqueuses, assèche ta salive et bloque ta déglutition ; loin d’être affamé par l’effort, tu négliges les vivres pour jeter ton regard vers votre destination – à la fois lointaine et proche, tu n’as jamais ressenti un tel contraste dans tes sentiments, cette impatience réticente, appréhension avide.

« Et t’y montais toute seule chaque fois ? Y’en a pour combien d’temps encore ? »
Il ne faut pas qu’elle y voit une once d’exaspération ou bien d’ennui ; ton désir de parvenir à la Cabane est moindre face à cette escapade somme toute rafraîchissante, et tu déplores de n’avoir pas pris l’initiative de la proposer plus tôt, ne serait-ce que pour une simple promenade. Qu’est-ce qui t’en empêchait ? Qu’est-ce qui vous a éloignés ? Depuis cet été, tu as eu l’occasion d’y repenser sans pour autant en découvrir la cause ; c’est encore là, ce pincement, cette froissure sur ton myocarde, ce nœud anonyme qui t’enserre les valves et constricte tes artères. Elle n’a pas changé pourtant, tu en es certain – est-ce toi alors ? Pourquoi restes-tu toujours incapable de définir ce silence cousu à même ta poitrine tandis que tu crois t’être rapproché à nouveau d’elle ? Et pourquoi conçois-tu cette réalité comme un échec douloureux, une âpre défaite dans une bataille que tu n’as guère l’impression de mener ? Tu pensais que la discussion avec Naga t’aurait ouvert les yeux – il n’en est rien – et te voici coincé au point de départ, les deux pieds dans la glaise, à t’énerver tout seul pour des considérations qui n’ont pas lieu d’être. La montagne en décembre, la voûte d’aiguemarine au-dessus  de ses crètes de diamant, Nergüi – rien d’autre ne devrait réquisitionner ton attention. Finalement, tu décides de t’allonger sur ton arbre mort, à songer que tu te creuserais bien une cabane à l’intérieur du tronc pour y dormir, et bientôt la neige viendrait en recouvrir l’entrée, en obscurcir les ouvertures, et tu dormirais encore, loin du monde, loin de tout ce raffut humain, de ce tapage émotionnel qui te fatigue et te morfond, et lorsque après des siècles d’hibernation tu daignerais rouvrir les paupières pour revenir à la vie, il y aurait pour t’accueillir, comme à cette seconde, les herbes folles de froid de la forêt, les chatoiements d’oiseaux dans les branches et l’unique silhouette de ta sœur constellée de soleil.
C’est une bonne raison de vivre, non ?
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posté le Lun 27 Mar 2017 - 14:53 (8)
Lorsque l'astre solaire s'élève à son zénith, il écourte les ombres et teinte l'air des effluves du parfum de Phébus. Malgré la froideur des souffles hivernaux, la chaleur envahit l'atmosphère, sans parvenir tout à fait à l'attiédir ; mais c'est déjà suffisant pour que Sidney dégage son nez du châle qui le recouvrait, et respire à pleins poumons le doux silence qui forme un manteau de coton autour d'elle. Derrière elle, les gestes empruntés de Kalev déchirent le ciel sans faire le moindre bruit. En cet instant de totale sérénité, Nerguï devine quelle est l'essence véritable du bonheur. On ne saurait le trouver dans la possession des biens matériels, nombreux sont les penseurs qui l'affirment - mais Sid ne le savait pas, elle ne les a jamais lus, elle ignore même jusqu'à leur existence. Les obstacles y ont toute leur place, pour peu qu'ils soient de ceux que l'on décide de surmonter. Le gargouillement léger de son estomac, signe d'inconfort physique, ne saurait gâter tout à fait la sensation d'euphorie qui s'empare de son âme. Elle comprend, Sidney, que le bonheur n'est pas ataraxique, qu'il suffit simplement de lâcher prise. Elle se complaît dans ce laisser-aller, où elle laisse son être s'épancher, ses tensions s'évaporer sous les rayons de l'astre du jour. Et puis, il y a la présence de Cameron. Un cœur qui bat, à quelques pas derrière elle. Son existence est un des secrets de son extase ; elle devine que sans lui, elle serait probablement condamnée à un hiver de solitude, au mutisme du handicap. Elle sait, Sid, qu'elle ferait tout pour lui désormais. Elle lutterait pour le garder à ses côtés.
Leurs pieds les guident à un promontoire dégagée, où l'œil se perd dans la contemplation d'une nature presque vierge, à demi-préservée de la main de l'homme. Un vent modeste y souffle, insuffisant pour emplir ses oreilles de bruits parasites ; pourtant elle devine qu'à un moment, ses tympans la feront souffrir. Elle l'accepte, comme on accepte d'être fini. Elle est insuffisante, Sidney, et elle ne s'en soucie guère. A son tour, elle s'assoit sur un tronc déraciné, et elle découvre avec stupéfaction que Cameron a prévu une part pour elle. Elle se rend compte, non sans surprise, qu'elle a oublié le sandwich qu'elle avait fait préparer la veille, et qu'elle n'a donc avec elle que ces deux clémentines qu'elle comptait prendre en guise de dessert. Elle a beau se creuser les méninges, elle ne voit pas comment elle a pu commettre un tel oubli.
« Eh merde, j'ai oublié la moitié de ce que je voulais prendre. » : grommelle-t-elle dans ce souffle rauque qui correspond à ses murmures, des sons qu'elle entend à peine mais que les autres peuvent parfaitement comprendre.
(Elle ne se rend pas toujours compte que sa voix peut porter.)
Mais Cameron ne la regarde pas ; son regard s'est porté au loin, captivé par le paysage. Elle sait que cela fait des années que lui n'est pas revenu, contrairement à elle ; elle ignore si c'est une trahison. Mais elle pense que son âme, en cet instant, est prisonnière des attraits primitifs du panorama. Sidney repense au dessin de montagnes que Cameron a volé il y a quelques temps. Les traits ne sont pas les mêmes, les sommets n'esquissent pas les mêmes formes ; et pourtant elle y reconnait les mêmes silhouettes massives, la quiétude du ciel pâle percé de nuages. Les larmes montent à ses yeux ingénus ; elle tourne le visage dans l'espoir qu'il ne la voit pas, tamponnant ses paupières à demi-closes de sa manche glacée. Sa voix est un peu étranglée quand elle finit par répondre, mais son visage rougi par le froid ne laisse rien transparaître du trouble qui l'anime.
« Je ne montais pas aussi haut, tu sais ? à cette heure j'avais déjà ma montée. Mais... je crois qu'il nous reste encore une heure ou deux ? Peut-être ? »
Elle n'en sait strictement rien, ce n'est là qu'une supposition. Il se peut qu'ils soient totalement perdus, et qu'ils doivent redescendre avant d'avoir eu le temps de faire quoique ce soit. Ce ne serait pas très grave, comprend Sidney, car le plus important est leur présence réciproque, ces échanges qui éveillent la lueur de leurs prunelles. Elle aurait envie de tendre la main, et tenter de serrer son épaule en un geste lourd et maladroit ; mais il s'allonge au même instant. Elle se mord les lèvres ; elle ramène ses bras inutiles le long de son ventre, et croise les jambes.
« T'as pensé à vérifier l'itinéraire, toi ? »
Elle, non, mais la question ne se pose pas vraiment ; d'ailleurs elle n'interroge son frère que dans la mesure où il pourrait la surprendre. Elle refuse de le voir comme ce garçon gauche et étourdi qu'elle devait protéger en sa qualité d'aînée ; elle sait qu'il a changé. Étendu sur son arbre, le bonnet vissé sur la tête et les yeux perdus dans le vide propre aux instants de réflexion, Cameron semble tout à coup devenu adulte. Et cette pensée l'effraie.
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posté le Lun 3 Avr 2017 - 20:11 (9)
Il fleurit dans la voix de Sidney une subtile nuance que tu ne perçois pas, comme si la mer soudain s'était engouffrée à l'intérieur des terres pour y dessiner dans le roc une entaille humide, et tes iris tendus au-delà des bordures verdoyantes des arbres, pelage caduc de la montagne, ne peuvent découvrir son trouble – fêlure fugace dans sa carapace. Ainsi précise-t-elle les frontières de son escapade, que tu croyais plus vastes, de sorte que ce que vous venez d'accomplir ensemble se révèle aussi inédit pour toi que pour elle et dissipe inconsciemment une contrariété que tu ignorais entretenir à cet égard ; que le chemin soit encore long ou difficile ne te dérange pas, moins en tout cas que si tu avais eu le sentiment d'être l'unique étranger de retour sur ces orgueilleux reliefs. À partir de cet instant, sur cette ligne imaginaire tracée quelque part entre la plaine et les sommets, vous redevenez vierges de tout repère, abandonnez toute cartographie substantielle pour progresser à l'instinct, pour avancer à l'aide de vos seuls souvenirs d'enfance, ceux-là que tu pourrais faire tenir dans une boîte à musique tant ils semblent dérisoires. À l'intérieur pourtant, nulle mélodie délicate, nul bonbon au miel enrobé dans son papier d'or. La ballerine est morte, carbonisée par les flammes ; le petit soldat de plomb a fondu près d'elle et son cœur est une balle de 6 mm ; leur balluchon lui-même, à demi-noirci de cendres, ne contient guère que des miettes que les oiseaux s'empresseront de béqueter sans se soucier que vous en auriez peut-être besoin pour rentrer. Et vous vous perdrez, faute de mémoire. Faute de racines, vous l'êtes déjà.
L'interrogation de ta sœur au sujet de l'itinéraire en est d'ailleurs une preuve latente. Ce toi ne signifie rien d'autre que son propre oubli – à moins qu'elle ne cherche simplement à tester ton sens des responsabilités, mais venant d'elle ce serait une bien curieuse méthode de vérification. Elle est plus franche que cela, Nergüi. Tranchante, oui. Et tu redoutes à raison sa manière d'asséner ses reproches, ses lapidations orales, pareilles à un implacable lancer de javelot avec ta fierté pour cible. Le principal inconvénient, en cet instant, est que tu es inapte à lui fournir le moindre indice ni sur votre localisation ni sur votre trajectoire, et que ce qui n'apparaissait pas de prime abord comme une attaque pourrait très vite en revêtir l'aspect si tu lui déclares ton insouciance. Alors tu te redresses sur les coudes, une fraction de seconde nécessaire pour consolider ton affront, puis balances :
« Bien sûr que non. » Pas certain que ce soit la réponse attendue, néanmoins. « Mais j'me souviens d'la souche fendue et du tas d'cailloux moussus qu'y avait sur l'chemin. Suffit d'les retrouver, puis ce s'ra tout droit. »
Si tes décisions existentielles s'opèrent avec la même rigueur que tu mets à vous diriger, il n'est pas étonnant que tu sois à ce point éloigné de ce qui est juste. Par chance, tu t'en contrefiches.

Le sentier, que tu l'aies convoqué ou non, que ce fût intentionnel ou pas, s'est rappelé à toi durant ta pause, tel cette allée couverte des feuilles brunes de l'automne dernier et que le vent tout à coup dévoile, tel ce temple enneigé sous le manteau de l'hiver et qu'un rai de lumière arrache au sommeil. Dans les tréfonds de ton esprit sinuent ses méandres étroites, raclent les graviers que foulaient tes pieds nus – tu voudrais les chasser du revers de la main qu'ils reviennent se déposer ailleurs, appliquant sur le tableau de ton crâne leur atlas texturé. Est-ce que Sidney y songe elle aussi ? Es-tu seul à détester retrouver ces sensations que tu croyais broyées à jamais entre les mâchoires de la Cité, en dépit du fait que tu les recueilles soigneusement au creux des paumes comme s'il s'agissait d'un oisillon blessé ? D'un mouvement brusque, tu déchires de tes crocs un morceau de ton sandwich avant de l'écarter en le couvrant de ton bonnet pour ensuite bondir à terre.
« J're, tu m'gardes ça ? »
Inutile de justifier ton absence en évoquant la biologie – il en va de ses choses trop primaires comme des évidences. Or, plutôt que d'opter pour les broussailles d'où vous vous êtes extirpés naguère, tu choisis de contourner la souche et de suivre l'arête de terre sur laquelle elle repose ; t'enfonçant dans les bois jusqu'à disparaître à la vue de ta sœur, parce qu'une drôle d'impulsion naturaliste te pousse à ne pas souiller la zone où elle attend, tu longes le sommet d'une butte coupée en son milieu par un récent glissement de terrain lorsqu'un bruit – sec – t'arrête. Aussitôt méfiant, tu lances ton instinct à l'affût du coupable. Homme ou animal ? Il est vrai que, bien que vous n'ayez croisé personne depuis ce matin, ils sont quelques dizaines d'individus à peupler les monts – à y vivre ou à y chasser – tes mèches de renard t'auraient-elles mis en danger ? Il s'en faudrait de peu. Un autre craquement, derrière, te fait te retourner d'un sursaut. Cependant, la sente est trop fine pour permettre une manœuvre maladroite, et ton pied qui t'échappe dérape sur la pente, te déséquilibre, quand tes bras qui s'agitent en rond ne trouvent rien à agripper pour t'interdire de dégringoler. Un cri muet piégé dans la gorge, tu bascules.
Et l'inoffensif lapin qui sortira peu après des fourrés ne saura même pas de quel crime on l'accusera.
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posté le Jeu 6 Avr 2017 - 20:44 (10)
Ce qui compte n'est pas la destination : c'est le chemin parcouru. Cette façon de voir les choses, Sidney ne la partage généralement pas. A Pallatine, il n'y a guère de raisons d'apprécier le cheminement : tout n'est que poussière et grisaille, et ses oreilles sont envahies d'un brouhaha dont elle peine à percevoir quelques malheureux sons. Mais le lieu et l'heure la changent. Alors qu'elle emplit ses poumons d'un air encore pur - air qui, peut-être, dans cent ans, voire avant, sera vicié, tout aussi pollué qu'à la capitale -, elle se rend compte qu'elle préfère être avec son frère, plutôt que de remonter véritablement. Il y a certes peut-être une forme d'angoisse toute nouvelle, comme si elle se rendait subitement compte qu'elle avait peur, sans en avoir vraiment ressenti les effets jusque là. Avec Cameron, le chemin est paisible, et gorgé de soleil ; la nature est silencieuse, mais ses yeux sont nourris de mille visions. Elle apprend la patience, elle apprend à apprécier sa propre existence - à savourer le découlement des secondes qui s'égrènent avec lenteur, à aimer jusqu'au battement de son cœur un peu rapide d'avoir marché toute la matinée.
Aussi, même si Cameron ne connaît pas plus l’itinéraire qu'elle, ce n'est pas très grave. Elle saurait se satisfaire de cet instant. C'est comme si, subitement, elle découvrait le véritable bonheur, une sensation de bien-être qu'elle n'a plus éprouvée depuis l'enfance, et qu'elle comprend quel est le nœud du problème. Ainsi, elle apprend que l'on peut aimer certains moments, en apprécier les détails, mais être en vérité vraiment insatisfait, parce que dans le fond les choses blessent. De ces blessures si fines et si douces qu'on ne les remarque jamais, et qui pourtant peuvent faire souffrir. Elle n'a donc pas vraiment envie de réfléchir à la façon de se rendre à leur destination : échapper à son quotidien lui sent suffit amplement. Et pourtant, pourtant, elle laisse échapper cette remarque :
« C'est pas comme s'il n'y avait que ça dans le coin. »
Mais son ton, un peu malicieux, un peu amusé, laisse entendre que non, cela ne la dérange pas vraiment.
Elle bat des cils, un peu stupide, lorsque Cam lui dit de garder ses affaires. En elle monte une plainte, elle voudrait protester ; mais elle se tait, se contentant d'acquiescer sa tête muette alors qu'elle le regarde s'éloigner. Puis elle détourne les yeux, levant la tête pour se perdre dans la contemplation du ciel. Elle n'a jamais compris pourquoi le regarder lui fait toujours si mal, comme si le soleil occupait toute la voûte céleste, et que le cercle jaune qui se découpe sur le plan bleu n'en est qu'un minuscule centre. En tout cas, c'est moins douloureux que ces instants où son frère disparaît. Elle ne l'entendra pas revenir, Sidney, et elle ne le remarquera que s'il entre dans son champ de vision ou s'il la touche. Elle ne se prépare cependant pas au contact. Un sourire étire ses lèvres pâles. Dans le fond, il est quand même là, près d'elle ; deux personnes conservent toujours une distance, parfois ce n'est que de quelques centièmes de millimètres, ces espaces qu'on ne pourra jamais combler. Elle peut l'imaginer un peu plus loin, avec ses yeux de gamin émerveillé qui se promène sur la montagne avec un air d'adoration. Il est si mignon quand il le fait, qu'elle ne peut guère lui en vouloir.
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posté le Mer 19 Avr 2017 - 19:19 (11)
Le ciel en bas la terre en haut la marelle carnavalesque du monde pour ultime repère et la flaque d'azur de nouveau au-dessus de toi et le drap brun d'argile sous tes chaussures tes ongles et ta langue et que tanguent à verse les quatre points cardinaux nord en dessous sud sous le coude ouest coincé dans une poche arrière et l'est perdu dans la tignasse entre une brassée de feuilles et un voile de poussière – se retenir à tout ce qui vient tout ce qui pointe à portée de tes mains s'accrocher aux flancs de la montagne les phalanges plantées dans l'humus ressemblant à des lys déracinés et glisser glisser sans parvenir à se rattraper les rotules arrachées sur la pente à demi-aveuglé par le vacarme de la boue sèche et glacée que tu entraînes avec toi et tes frayeurs de ne plus pouvoir remonter de ne plus jamais t'arrêter de dégringoler et de tomber tomber tomber jusqu'à aller te fracasser en contrebas d'un ravin – les lames des arbres découpant ta respiration des lambeaux de souffle pour unique haleine et sentir enfin que la chute décélère à la faveur d'un épais stolon tu ralentis ta décadence et réussis à remettre le firmament à sa place originelle l'épiderme éraflé de partout les articulations tendues, le dos lancinant, le crâne nauséeux, l'estomac vrillé – stop – et le myocarde en panique – stop – les poumons en feu – stop – sain et sauf cependant – stop.
L'espace d'une seconde, tu fais la somme des dommages éventuels ; tout l'ensemble musculaire, à vif, répond à l'appel. Tes os s'unissent pour se mettre en branle. Tes nerfs frémissent en une houle compacte. Aucun maillon de la chaîne organique ne s'est rompu – une chance. Ta peau, de même que tes vêtements, est maculée d'un limon mordoré qui s'étale en de larges bandes le long de tes membres et tracent sur une partie de ton visage de ridicules peintures de guerre tandis que de minces écorchures jonchent tes paumes couvertes d'une lie noirâtre. Tu ne dois l'engourdissement de ta souffrance qu'au froid environnant, un froid contre lequel tu te dois de lutter si tu ne veux pas te pétrifier sur place, ventre à terre, plaqué dans cette grotesque position d'alpiniste du dimanche, car les grognements échappés d'entre tes dents ne suffiront guère à te réchauffer. Ni à te ramener là-haut, auprès de celle qui t'attend – et qui ne se douterait jamais de l'embarras dans lequel ta maladresse t'a jeté. Combien de mètres vous séparent à présent ? Constater le dénivelé, de part et d'autre, t'arrache une bouffée d'anxiété. Achever la descente ne se discute même pas, à la vue de ces inextricables bosquets, mais remonter demandera des siècles d'escalade, si tant est que tu ne finisses pas sur le cul une nouvelle fois.
« Sidney !... »
Une plainte, moins qu'un gémissement, dévorée par la brise d'hiver. Te voilà seul dans le froissement moqueur des feuillages, seul parmi les hululements des ifs, seul, douloureusement seul. Personne ne t'entendra. Et certainement pas ta frangine.

Le souvenir qui remue à l'angle de ton thorax a germé au temps de ton enfance, lorsque tu crapahutais toute la journée en l'absence du Vieux au milieu de la futaie ; à cette époque ton univers se noyait dans un camaïeu malachite – partout où ton regard se posait dansaient d'innombrables nuances de vert, celui d'émeraude au soleil d'été, celui plus sombre, résineux, à l'approche du crépuscule, le bleu profond des nervures détrempées de pluie, les minuscules bourgeons vert-de-gris aux branches des hêtres, le pâle céladon des perce-neiges et le jade moussu sur le toit de la Cabane. Tu le cueillais à tue-tête, en tressait des couronnes et des lianes, le fourrait dans tes poches où il fermentait durant des jours au point d'en tacher le tissu, le regardait fondre dans la marmite de soupe et te réveiller au petit matin, étincelant d'aurore, promesse d'un lendemain imminent où tu n'aurais qu'à te soucier de ne pas déchirer tes braies. Et encore. Tu t'en foutais royalement, parce que oui, tu te proclamais roi, l'indétrônable monarque d'un territoire circonscrit par le rectangle érigé entre tes index et tes pouces, ce temple où s'ébattent les loups, et que tu y étais heureux.
Sauf qu'aujourd'hui, les nouveaux souverains te jettent au bas des frontières, comme un malpropre.
Avec prudence, tu entreprends de gravir l'ancien éboulis dans sa diagonale, de façon à en rejoindre les bords – vu d'ici, ils paraissent stables et solides. C'est limite s'il ne te faudrait pas rouler sur toi-même afin d'y parvenir, plutôt que de te redresser, mais tu ne songes pas à cette possibilité et optes pour la marche du crabe-chien, à quatre pattes de traviole, jusqu'à atteindre une étroite plate-forme où un arbre fou aux allures de figuier se joue de la gravité, racines à l'air. Tâtant son tronc pour assurer ta prise, tu grimpes jusqu'à sa cime. Le parfum de la sève a le goût de tes sept ans. De là-haut, tu discernes le traître relief d'où tu chutas, et évalues la distance qui t'en sépare à une taille d'homme environ, en amont. Dire qu'il ne te manquerait qu'une vingtaine de centimètres pour y accéder – rappel outrageant de ta stature –, à moins que tu ne sautes suffisamment loin pour...

C'était bien tenté. Foireux, certes, puisque tu te retrouves désormais accroché à une touffe de mauve et de sarriette pendant que la pointe de tes pieds racle le sol à la recherche d'un appui. En vain. Tu pries pour que les pauvres herbes qui te relient au sommet de la crête ne lâchent pas, te précipitant de nouveau vers l'abîme, et grognes, halètes, chouines en essayant de te hisser à la force de tes poignets. Peine perdue. Si personne ne te tires depuis le chemin, tu ne donnes pas cher du reste de la promenade – et Sidney devra te transporter en brancard jusqu'au centre-ville. Trépidant programme.
« Sid... Nergüi !! »
Ta langue n'a pas fourché ; il t'apparaît seulement que ce nom-là se prête davantage à la montagne ou que, en un sens, cette dernière porte le même nom parce que les deux vont de paire, qu'elles forment un ensemble étonnant, détonant, un jumelage biologique qui ne s'explique pas et que tu ne saurais comprendre qu'au prix d'un effort que tu ne t'autorises pas. Pour l'instant, tu ne requiers que sa présence, n'importe quoi d'autre est futile, et tout ce que tu sais est qu'elle est la seule à pouvoir te tirer de ce terrible pas. Dusse ton orgueil en prendre un coup quand elle t'apercevra dans cet état – même son rire te soulagera.
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posté le Jeu 20 Avr 2017 - 19:27 (12)
Sidney n'entend pas la chute, elle ne la voit pas non plus. Peut-être, aux fins fonds de son audition, peut-elle percevoir un bruissement léger, presque inaudible pour elle, qui introduit une perturbation à ce monde paisible. Pour Sidney, la chute a la même réalité que le battement d'ailes d'un papillon ; l'air est rejeté vers l'arrière, et les minuscules membranes tremblent dans un silence presque complet, déchiré par un son que l'oreille ne perçoit guère. Sidney est isolée, perdue dans son propre monde ; comme elle regarde le ciel, elle se coupe du reste de l'univers, et son nouvel environnement, bien que simplifié par rapport au camaïeu de la verte montagne et les saillies des roches millénaires, se révèle d'une complexité troublante. Les nuages s'effilochent et se dispersent, jusqu'à ce qu'à leur pointe ils disparaissent presque tout à fait. Seule l'odeur corsée des épines de résineux et de l'herbe humide de rosée lui rappelle qu'elle ne s'est pas égarée dans l'espace ; elle a toujours les pieds sur terre, Sidney, et en tant que telle, elle est soumise aux lois de la gravité. La possibilité d'une chute n'est pas exclue, quand bien même elle n'effleure jamais son esprit. Et Cam non plus, il ne peut point faillir. Le fieffé renard est un enfant de ces monts ; il serait étrange de le voir perdre son équilibre.
Elle n'entend pas l'appel, le bruit de son nom qui franchit des lèvres affolées. Sans oublier l'existence de Kalev, à partir du moment où il sort de son champ de vision, c'est presque comme s'il n'était plus là. Son absence jette toujours un froid dans ses entrailles ; elle déteste cette sensation, surtout lorsqu'il se trouve à proximité. Parfois, elle a peur d'être un jour soumise au plus total silence. Elle s'imagine se lever un matin, et ne plus rien entendre. Rien. Ses oreilles auront cessé de fonctionner, et seul le vide frappera à sa porte. Pour l'instant, elle peut encore percevoir les sons. Mais elle est inutile, Sidney - elle n'entend pas les S.O.S. qui lui sont destinés.
Cameron peut s'égosiller, il est trop loin, et elle ignore tout de ce qui lui arrive.
Combien de temps s'écoule-t-il avant que le doute vienne caresser son esprit ? Sidney n'a pas de montre : elle ignore depuis combien de temps son frère est parti. C'est peut-être parce qu'elle a mal aux yeux qu'elle finit par se détourner de sa contemplation céleste ; elle ferme les paupières pendant le temps nécessaire à recouvrer une vision normale et à chasser de son regard l'éblouissement du zénith. A peine quelques secondes, car lorsqu'elle ferme les yeux, tout le reste s'efface à moitié. C'est là qu'elle voit que Cameron n'est pas revenu, mais elle ne s'inquiète pas. Ce n'est pas son genre ; autrefois, peut-être son rythme cardiaque se serait-il accéléré à l'idée qu'il ne soit plus visible, et qu'il puisse se blesser sans qu'elle n'y fasse rien ? Non, à présent, elle se dit qu'il devra bien souffrir sans elle, comme elle souffre sans lui.

Sidney est proche du bord, désormais ; un instinct la pousse à baisser les yeux, à découvrir la silhouette réduite de son frère suspendu à la paroi, comme un de ces arbustes qui semblent aimer pousser au flanc des roches. Le versant est assez raide, on y tombe aisément mais on ne peut guère s'en relever ; malgré les aspérités de la surface de l'éboulis, pour la main humaine, celle-ci est presque lisse.
Et cela la fit rire.
« Tu peux me dire ce que tu fous là ? » : crie-t-elle en retenant les soubresauts de ses épaules secouées par l'amusement.
Elle attend de se calmer un peu avant de tendre une main charitable - elle a totalement confiance en sa force, elle ne doute pas un instant qu'elle pourra soulever son frère et l'aider à remonter. En plus, il est petit. Pas beaucoup plus qu'elle, certes, et dans la même situation, elle serait probablement aussi embêtée que lui ; mais suffisamment pour que la différence se remarque. Elle sent qu'elle va beaucoup le taquiner, une fois qu'il sera remonté. Mais encore faut-il qu'il parvienne à se saisir de la main qu'elle laisse pendre dans le vide.
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Jeune altermondialiste
posté le Dim 30 Avr 2017 - 15:02 (13)
Les frêles muscles de tes bras tressaillent, tendus par l'effort continu, sursautant des à-coups que tu leur infliges dans tes futiles tentatives pour remonter ; tes rotules râpent sur la paroi de boue, tes chevilles vacillent en essayant de se stabiliser et tu n'en finis plus de grommeler sans mots, rien que des injures et des souffles décharnés, un pot-pourri de bruits contrariés, jusqu'à ce que tu entendes – enfin – se fendre les herbes au passage d'une créature dont tu n'espérais plus le secours. Qu'elle te chope dans cette position incommodante, pris en flagrant délit d'imbécillité, devrait te remplir de gêne, griffer de rouge le sommet de tes joues et réduire l'ocre de tes yeux à deux taches quinaudes, jetées de traviole pour qu'elle ne distingue pas la lueur de honte qui s'y enroule. Or, le réconfort de la revoir est plus puissant que ton embarras, si bien qu'il occulte la grogne de ta fierté esquintée et froisse ton visage d'une fin rictus avant que ta sœur, sans dévoiler la moindre probable inquiétude, s'esclaffe de toute sa hauteur en t'observant juché sur le rebord.
Excellente question, tiens. Qu'est-ce que tu fabriques à pédaler à moitié dans le vide, l'épiderme lacéré d'argile et de sang, alors que tu voulais simplement pisser tranquille dans n'importe quel bosquet sacré de ce mont du péril ? La fatigue grandissante le long de tes articulations libère un de tes jappements :
« C'est ça, fous-toi d'ma gueule... »
Tu ne lui en veux pas de sa moquerie, néanmoins. Il s'agit d'une réaction tout à fait logique pour qui te trouverait là, sauf qu'à Sidney tu passes tout quand un étranger n'aurait récolté que tes insultes, à Nergüi dont le bras descend vers toi pour te permettre de remonter ; ses doigts sont encore un peu hauts, t'obligeant à pousser sur tes tibias pour en accrocher les os de ta main droite. Une fois certain qu'elle te tient solidement, tu l'aides à te tracter vers le ciel en prenant appui sur tes semelles, conscient de ce qui se produirait si elle arrêtait de tirer – le regard que tu lui adresses traduit d'ailleurs cette potentialité, nerveux, l'air d'aboyer melâchepasmelâchepasmelâchepas – alors que tu devines, le pressens à travers sa poigne, à travers ce poignet qui vous rattache, les tendons et les nerfs en guise de serment organique, qu'elle ne le fera pas. C'est étrange, cette sensation. Il y a si longtemps que tu n'as plus eu besoin d'elle, que l'avoir à tes côtés pour te sortir d'un bourbier n'est plus une nécessité, que compter sur elle de nouveau te rejette des années en arrière, à une époque que tu préférerais oublier.

Enfin, au terme de longues secondes d'un effort commun, ton pied redécouvre le confort de se tenir à l'horizontale et tes coudes cessent de soutenir le poids de ton corps. La terre bascule à plat et, entraîné par l'agonie d'une ultime impulsion, tu viens heurter Sidney l'espace d'une respiration, percuter son squelette pour y rester collé un instant, une seconde de trop. Par-dessus ton épaule, tu évalues l'à-pic d'où elle t'a soulevé tandis que, peu à peu, ralentissent tes battements de cœur, ces pulsations furieuses qu'agite un soudain vertige. Est-ce le froid qui tout à coup se rappelle à tes poumons avides d'oxygène, la douleur qui brutalement palpite dans ta cervelle étourdie, ou bien la faim couplée à la résistance qui lâche net et dévale le long de tes boyaux en une violente nausée ? Tu l'ignores. Mais il y a que ce goût bilieux dans l'anti-chambre de ton palais et ce tourbillon à la place de ton crâne, il y a ces pupilles qu'il te faut éteindre pour essayer en vain d'arrêter le manège de l'univers, il y a ces genoux qui flageolent, se dérobent et te forcent à t'accroupir, la mine blafarde, la chair de poule ruisselant sur tes membres. Seul rescapé de la crise, ton index droit debout, autoritaire, qui exige auprès de ta complice et au nom de l'organisme entier deux minutes de repos. Clairement, ce n'est pas demain la veille que tu surpasseras Edmund Hillary.
Tu te redresses toutefois avant le délai réglementaire, agacé de cette faiblesse inopinée – tant pis pour la craie répandue sur ton front, pour l'extrême légèreté de tes phalanges contre l'abominable lourdeur de tes paupières, et tant pis pour ce que ta sœur, si elle t'entend, prendra pour un mensonge.
« Ok, c'est bon. On peut r'partir. »
Elle s'y opposerait que tu contesterais sa décision. Tu es en forme.
Elle n'a pas à se préoccuper de toi.
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Jeune altermondialiste
posté le Lun 22 Mai 2017 - 0:49 (14)
Sidney ne s'est jamais considérée comme particulièrement nostalgique - mais peut-être le devient-elle avec le temps. Peut-être est-ce une qualité qui n'a rien d'inné, et qui s'acquiert progressivement, lorsque le passé s'étire et les regrets s'accumulent. Elle est pourtant jeune, Sidney, pas encore dix-sept ans ; toujours une enfant au regard de ce monde, pas encore assez mature pour faire la part des choses. Et déjà elle sent le poids de la vieillesse appuyer sur ses épaules, condamnant le moindre de ses mouvements à n'être jamais parfaits - comme si, à chaque fois, une distorsion inclinait leur angle, comme si son corps était trop grand pour elle. Pourtant, cette taille lui permet d'attraper la main de Cameron ; elle a un peu du mal à s'en saisir, car sa paume glisse contre la sienne, et elle se demande lequel des deux a la peau moite. Elle, peut-être. La chair de Cameron a toujours été plus chaude que la sienne, telle est l'impression qu'elle a en général ; elle se persuade qu'il doit en être ainsi. Cameron et elle sont les deux faces d'une même pièce, comme les deux façades d'une même entité : ils sont complémentaires. Elle a l'air plus calme, mais elle nourrit une rage profonde et constante ; il est plus vif, mais il n'a pas la force d'alimenter sa fureur comme elle le fait. Et puis, dans cette nature montagnarde où le silence n'est brisé que par leurs échanges, ils deviennent finalement les mêmes : des enfants des monts cotonneux, des enfants des sommets isolés. La plupart des gens n'ont guère la chance d'appréhender cet éden secret ; à peine l'aperçoivent-ils sur leurs cartes postales, et sur ces représentations conventionnelles de leur foyer, le hameau de leur enfance ne constitue même pas un point de couleur au milieu du camaïeu de bruns et de verts. Il est ignoré de tous, et de leurs mémoires mêmes il s'est déjà effacé.
Ils ne savent même pas s'ils sont sur la bonne route.
Cameron hissé en haut de la falaise, cependant, Sidney se découvre rassurée, elle qui pensait ne pas vraiment s'inquiéter pour ce petit frère qui s'en sort toujours sans qu'elle ait besoin d'intervenir. Le temps n'est plus venu pour elle de le protéger ; elle sait qu'elle doit le laisser partir. Ce statut d'aîné était, d'ailleurs, plutôt illusoire : elle s'y référait par facilité, afin de fournir un cadre à leur existence. Être sa sœur, ce n'était probablement pas suffisant pour elle : elle se cherchait de vivre les dix années qu'elle devait passer en ville. Et les voilà à présent, totalement libres ou presque. Sidney se dit que dans cette nature sauvage, leurs rires ne connaîtraient plus d'entraves. Sous le couvert d'un toit fragile, seul rempart entre leur sommeil et la nuit étoilée, ils pourraient s'abandonner à leur fatigue sans songer aux conséquences. A la lumière d'un soleil froid, peinant à échauffer l'air du matin, ils s'observeraient grandir, puis contempleraient avec tendresse les marques de la vieillesse s'imprimer lentement sur leur corps. Sid se dit que ce futur serait bien. Pas idéal, pas facile, pas agréable - juste bien. Sidney ne recherche pas vraiment d'autre compagnie, de toute façon - elle sait que l'amour n'est pas pour elle, qu'elle ne rencontrera jamais la femme qui fera battre son cœur.
« Mais j'ai rien mangé, moi. File-moi de la bouffe, frérot, en guise de remerciement. »
Elle lui donne un petit coup de poing sur le bras, pas très fort évidemment, avant de lui faire signe de retourner vers leur campement improvisé. Elle se rend compte qu'elle a faim, qu'elle pourrait s'acharner sur n'importe quelle nourriture qui lui passerait entre les mains, comme une sauvage. Au lieu de cela, elle s'assoit dignement sur sa souche, serrant contre elle ses bras emmitouflés, comme si elle pouvait taire le grondement de son estomac. Elle ne l'entend pas, bien sûr, mais elle se le figure semblable au grondement d'une bête.
« Qu'est-ce que t'as préparé ? je sais pas si je peux te faire confiance, j'espère que tu sais cuisiner. »
Oh, bien sûr, ce que Cam prépare ne peut pas être mauvais - ils ont vécu dans les rues, dans les égouts, et ils se sont contentés de peu. Sidney ne saurait faire la fine bouche. Et pourtant... préparer des aliments n'est pas si facile que cela, certains mélanges ne sont pas adéquats. Cela dit, cela fait longtemps qu'elle n'a rien goûté de ce que fait son frère. Elle se dit que, s'ils se remettent à vivre ensemble, ces petites attentions deviendront leur quotidien. Elle se demande si elles perdront de leur valeur.
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Jeune altermondialiste
posté le Jeu 25 Mai 2017 - 21:30 (15)
Éloigne ton corps du bord, ne jette pas tes yeux en contrebas – reste là-haut, debout, présent, sans chercher dans les abysses passées les signes de ta volonté ; Sidney t'attend. La main qu'elle t'a tendue te manque déjà alors que tu ne te souviens guère l'avoir jamais saisie, et tu t'apprêtes à quitter les lieux avec un goût d'inachevé au fond du gosier, une saveur plâtreuse qui tient autant de ta chute que de ton tambourin cardiaque. Peu à peu la nausée qui t'assaillait un instant plus tôt reflue vers les profondeurs de l'oubli et, en chassant l'ouate acide à grandes bouffées, tu recouvres l'acuité sensorielle qui était la tienne auparavant, juste à temps pour sentir le poing de ta sœur heurter ton bras avec affection. Difficile de rechigner à sa demande : ce ne serait que le juste retour des choses que d'accéder à son commandement, et ce en dépit de l'impératif qui te fait grincer des dents – à moins qu'il ne s'agisse du frottement sur tes récentes plaies ? Il est vrai que depuis que vous vous êtes posés, vous n'avez finalement pas eu le loisir de vous sustenter, à croire que la nourriture est devenue une de ces choses qui vous passent par-dessus la tête pour vous avoir trop fait défaut autrefois. Qu'il n'y en ait pas, aucune importance. Qu'il y en ait et c'est pourtant sans intérêt. Tu te dis que l'interrogation de Nergüi touche davantage à sa curiosité qu'à de la voracité, si bien que tu ne peux t'empêcher de t'enorgueillir tout seul en imaginant sa surprise au moment où tu lui présenteras les mets de roi que tu as concoctés – roi des trottoirs, à l'évidence. Tu ignores néanmoins comment elle se débrouille de son côté, si ses goûts ont évolué par rapport à ce que vous pouviez partager à l'époque, quand six mois plus tôt il t'a fallu apprendre à gérer toi-même tes placards. Peut-être même connaît-elle déjà les ficelles de la gastronomie, qu'elle est en mesure de pocher ses œufs ou de glacer ses sauces, d'émincer ses légumes en julienne ou de saisir ses viandes, et qu'elle te soumet à un test pour découvrir si tu fais attention à ton alimentation. La réponse est simple.
Bon gré mal gré, tu as cependant progressé. Si Ange revenait aujourd'hui – et dans l'éventualité où tu ne lui claquerais pas la porte au nez lorsqu'il y frapperait – il pourrait mettre les pieds sous la table tandis que tu préparerais le dîner, repas autrement plus sophistiqué qu'une platée de pâtes au gruyère. Que ce fût inconscient ou non, une fois lassé de manger trois semaines de suite des tranches de pain beurré et des raviolis, c'est dans ses propres livres de recette que tu avais fini par piocher en quête d'un soupçon de nouveauté. Désormais, sans être toutefois parvenu au rang de cordon-bleu émérite, et pour peu que la flemme n'ait pas raison de tes efforts, tu t'en sors correctement avec une poêle ou un four.

« Tiens, goûte-moi ça et d'vine c'qu'y a d'dans, fanfaronnes-tu à demi en lui présentant une sorte d'épais rectangle à la croûte brune, un chouïa noircie dans les coins inférieurs à cause d'une cuisson mal dosée, emballée dans du cellophane. Un arôme laiteux s'en dégage, rehaussé d'un effluve fumé, aux notes iodées, au cœur d'une mie qui, bien qu'elle ait égaré sa chaleur durant l'ascension, n'a rien perdu de son moelleux. Ça et là saillant à la surface du pain, des morceaux de fromage de chèvre ont fondu en bulles d'un crémeux jauni et des miettes de thon ont séché en bosselures d'un gris rosâtre. Si tu ne l'avais pas tendu à Sidney pour qu'elle y plante les dents, les tiennes s'y seraient aussitôt enfoncé. Au lieu de quoi tu t'empares d'une gourde d'eau et, t'en renversant une lapée au creux de la paume, entreprends de rincer tant bien que mal la terre qui jonche ta peau. Le liquide s'opacifie, s'empourprant aux environs d'une entaille, clapote d'un ocre nauséabond puis se répand dans l'herbe en traçant sur ta chair des sillons glacés ; si tes blessures sèchent sous une pareille pellicule de limon et de saletés, tu ne donnes pas cher des cicatrices.
Ton attention se reporte ensuite vers Sidney, que tu observes jauger le cake salé.
« Alors ? J'peux ouvrir un restau' ou bien ? »
Quand bien même ce serait envisageable, loin de toi cette idée. Mais tandis que tu la regardes, en toi germe un étrange sentiment, un maigre vœu – que si elle apprécie, si elle trouve un quelconque plaisir dans sa dégustation, alors peut-être que tout n'est pas à jeter chez toi, peut-être même qu'il existe là une compétence à parfaire, une voie à tailler, une futilité à choyer. C'est sans doute présomptueux ; à cette seconde, rien ne t'importe plus que le don de sa confiance et le fait de ne pas avoir causé de tort à son espoir.
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