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Chronos Republic

Pallatine, la ville qui existe en dehors de notre monde, se dérègle. Depuis quelques temps, la métropole aux diasporas est en proie à d'étranges phénomènes. Le temps est perturbé, comme si quelque chose n'allait pas. N'avez-vous pas eu l'impression que le temps se figeait, ou au contraire passait un peu trop vite ? (en savoir plus)

Nouveautés
04.04 Nouveau système de compétition + nouvelle intrigue. (plus d'infos ici)
28.02 Installation de la version 3. (plus d'infos ici)
16.11 Installation de la version 2.5.
Période de jeu : janvier à mars 2016. Des perturbations temporelles ont commencé à faire leur apparition. Serait-ce dû aux disparitions qui ont eu lieu l'année dernière ? Quelle est la raison de de ces nouveaux problèmes ? Vous ne le savez pas, mais votre vie à Pallatine est peut-être menacée.

.La mélodie de l'exil. [Sidney]

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Jeune altermondialiste
posté le Ven 26 Mai 2017 - 10:38 (16)
Sidney oublie déjà la chute. Elle oublie que son petit frère aurait pu se faire mal, qu'il aurait pu tomber si bas qu'elle aurait été incapable de le remonter, les obligeant à effectuer un détour. Ce ne serait pas un drame : ils ont certes un objectif, mais la destination n'est peut-être pas ce qui importe le plus au voyageur. Il ne s'agit pas vraiment d'un périple pour rentrer chez eux, mais d'un pèlerinage : ce qui compte, c'est qu'ils marchent. Ce sont les douleurs qui éveillent la chaleur de leurs muscles, ce sont les frottements de tissu contre leur peau préservée, ce sont les sensations de soif qui leur tiraille la gorge et de faim qui remue leur estomac. Les ressentis occupent une place si importante dans leur cheminement qu'il ne faut finalement pas s'étonner s'ils chassent de l'esprit simple de Sidney toute autre pensée. L'incident est donc clos. Et c'est tant mieux : Nergüi pourrait s'en inquiéter, elle pourrait repasser la scène derrière ses paupières closes à de multiples reprises, jusqu'à se persuader qu'elle est fautive. Voilà pourquoi elle fait mieux de n'y plus songer.
Sidney s'empare du sandwich que lui tend son frère ; la teinte brune d'une cuisson trop longue répond de suite à la question qu'il lui pose. Visiblement, il a encore un long chemin à parcourir avant d'ouvrir son propre restaurant. Mais ce n'est pas très grave : ils sont jeunes et leurs jambes peuvent les porter loin. S'ils ne réussissent pas aujourd'hui, ils pourront retenter. Peut-être pas demain, ni le surlendemain - mais un jour. Ils ont l'avantage de cette jeunesse qui a tout le temps devant eux. Ils ne sont liés à aucune autre obligation que celle qu'ils ont contractée auprès de leur diaspora ; n'exerçant aucun métier, se contentant d'apprendre et de se former, ils peuvent se permettre de sacrifier le luxe de l'éducation, si tel était leur désir. Tout leur est possible, il leur suffit pour cela de tendre la main. Il y a cependant une règle à impérativement respecter s'ils souhaitent trouver le bonheur : ne rien regretter. Il serait facile de se reprocher d'avoir quitté le foyer, d'avoir laissé le vieux mourir seul en haut de la montagne - à presque dix-sept ans, Sidney est assez lucide pour se rendre compte que sa volonté de les voir partir était un testament. Mais ils ne doivent pas se laisser emporter par d'inutiles remords. Juste continuer d'avancer, comme ils le font à présent, et ne s'arrêter que pour mieux reprendre leur chemin.
Mordant dans le cake, gardant les yeux fixés sur Cam qui désinfecte sommairement ses blessures - ils ne sont pas du genre à prendre une trousse de secours, ils n'ont jamais été élevés ainsi -, Sidney découvre un mélange de saveurs qui lui sont familières - l'arôme sec et sans profondeur, mais parfumé, du thon ; et le vide que comble le fromage. Elle trouve l'assemblage un peu curieux ; marier la terre et la mer, c'est comme tenter de réconcilier deux ennemies ancestrales, des forces de la nature si puissantes qu'elles refusent de se laisser dompter par l'autre - se condamnant à vivre dans un équilibre précaire, où chaque jour la mer part à l'assaut de la terre, avant de se retirer, épuisée par ses efforts. Mais peut-être est-ce parce qu'elle n'est pas si difficile que cela, qu'elle aimerait tout de toute façon, qu'elle s'exclame :
« P'tet pas, mais t'es assez bon pour venir faire la cuisine chez moi. Y'a du poisson et du fromage. Je pense, du thon. Mais après... »
Elle n'est pas très douée, Sidney, il faut dire qu'elle n'a jamais été un fin gourmet. Et puis ces saveurs lui sont un peu étrangères, bien qu'elle les goûte depuis des années : ce sont les saveurs de Pallatine, des goûts qu'elle associe à la ville et qui, par conséquent, ont moins de valeur à ses yeux que les souvenirs qui vivotent sur sa langue. Elle se souvient de fromage, mais différent ; les bergers transhumants montaient sur les pâtures et, en échange de l'assistance des habitants du hameau, ils leur amenaient une partie de leur production. Il y avait les herbes qui poussaient sauvagement sur les versants, les pissenlits tendres, les jeunes feuilles de hêtre, que nul ne semble connaître dans la vallée. Et puis les céréales achetées au marché de la plaine, avec les gros sachets de sucre indispensables, qu'ils glissaient dans leurs infusions - enfant, Sidney n'aimait guère leur amertume, mais elle pense que désormais, elle l'apprécierait beaucoup plus. Elle ne s'étonne pas vraiment de ne pas apprécier plus que cela les fast foods, avec leurs frites trop grasses qui vous laissent les doigts glissants.
« Quand t'as fini, on repart, décide-t-elle en terminant sa part et en reprenant une seconde. J'te raconterai des histoires, si tu veux. »
Elle se souvient de contes qui ont bercé son enfance, et dont Cameron se rappelle probablement, car il était là lui aussi. Elle se remémore d'autres histoires plus récentes, moins personnelles, colportées par d'autres jeunes filles aux yeux doux qui s'ennuyaient, n'avaient rien de mieux à faire. Elles parlaient un peu rapidement, leur voix était un peu trop aiguë, mais à force de se répéter, elles finirent par se faire comprendre de la jeune blonde. Parfois le silence est plaisant à Sidney. Parfois elle ressent le besoin de le combler, de l'emplir de marques d'humanité qui lui prouveront qu'elle est aussi vivante que les autres. Elle sait déjà ce qu'elle racontera.
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posté le Sam 27 Mai 2017 - 0:31 (17)
Sans en déceler l'exacte provenance, tu ressens une fine gêne à regarder manger Sidney, à contempler ses os d'argent rompre la croûte brunie du pain, en lever un morceau jusqu'à sa bouche puis en déchirer de ses incisives le relief alvéolé de la mie – brisure gourmande, fracture savoureuse ; tu voudrais détourner les yeux que tu ne le peux cependant pas, car tu guettes dans les muscles de son visage l'imperceptible contraction qui trahirait son dégoût ou bien, au contraire, la détente signifiant son agrément. Quoique tu ne te fais pas trop d'illusion sur sa prime réaction : il te manquera toujours un diplôme de marmiton. Un trou dans ton curriculum vitae que ne semble pas tant relever ta sœur, puisqu'elle t'adoube du titre de cuisinier personnel ce qui, en soi, a le don de te remplir d'une fierté toute suspicieuse. Dois-tu en déduire qu'elle ne se nourrit pas convenablement, qu'elle néglige le plaisir de ses papilles au profit de la basique assimilation des nutriments, qu'elle relègue au rang d'utilité fadasse la consommation ? Comme si tu étais en mesure de le lui reprocher. Il n'y a chez vous aucune culture du cuit, aucune synesthésie gastronomique, les choux-fleurs ne ressemblent qu'à d'énormes cerveaux blanchards et les viandes ne chantent pas leur une lampée d'huile, les fruits ne jutent pas avec l'éclat des étés caniculaires et les grains torréfiés n'ont guère l'arôme d'un millier de guerriers. Ce ne sont rien que des amas de fibres vertes, violines, pêchues, abricotines, un poids dans l'estomac et l'assurance de repousser la faim jusqu'à sa prochaine attaque, une contrainte plus qu'un désir, une histoire sans fin.
Il n'empêche, tu te sentirais presque aussi bien qu'un coq en pâte à observer le cake réduire à petit feu, miette après miette, et Sidney essayer de deviner ce qui se cache sous la surface – les ingrédients sur le bout de la langue – tandis que tu lui souris, l'encourageant tacitement à chercher plus loin, à déballer le sac de courses, à vider le frigidaire – à écraser les œufs dans la manœuvre, à brutaliser les avocats, piétiner les mirabelles, éventrer les sachets de riz et crever les briques de lait. Tu te vois déambuler chez elle, dans cette maison côtière qui n'existe pas dans tes souvenirs, le cordon d'un tablier autour des reins et, douze grammes de farine dans le nez, cinquante centimètres de pelures de pommes dans les cheveux et une cuillerée de beurre logée sous les ongles plus tard, sortir du four grâce à deux maniques trouées une tarte tatin déjà renversée. La chaleur a tapissé le hublot de buée lorsque, manquant de te brûler par l'accroc dans le tissu, tu envoies le plat valser à l'autre bout de la pièce – triple tatin, c'est le gratin – directement aux pieds de Nergüi.
Non, décidément, abandonne les fourneaux avant même d'essayer : cela évitera que tu ne blesses quelqu'un.

Et tout à coup ton aînée te prend de court, te proposant des récits dont il y a bien longtemps que tu n'avais pas entendu les arpèges. Parce que Sidney est de ces rares gardiennes du silence, prêtresse taiseuse bien que captivante, tu ne t'attendais pas à ce qu'elle fasse montre d'une telle lubie – en remerciement de la nourriture ? – et que par ce mot unique tu te retrouves des années en arrière, quand tu l'écoutais recroquevillé sous un préau décrépi, chassant au filet à papillons de ton esprit la chaleur de ses syllabes, quand ses contes construisaient des murailles salvatrices entre le monde et toi derrière lesquelles tu te sentais un peu plus, à peine, en sécurité, en confiance, quand jouant de ses cordes vocales elle dressait une chape protectrice autour de vous, une voie invisible en direction de contrées lointaines où tu oubliais la tristesse, le rejet, la peur et jusqu'à l'oubli lui-même. Des histoires, tu le sais, il y en a plein ses tiroirs, mais elle les tait, les tue, de sorte que tu as du mal à croire qu'elle lance d'elle-même pareille invitation. Qui n'est pas sans te réjouir. Feignant l'indifférence, tu te redresses pour t'étirer ostensiblement – sans espérer grappiller les fameux centimètres absents.
« Mouais, j'plus dix ans, t'sais...! »
Tu auras beau dire, personne ne te croira tout à fait. D'un geste vif, tu arraches ensuite au cake une part que tu avales en deux bouchées, sans prendre la peine de mâcher jusqu'au bout – et les bords solides de la croûte raclent douloureusement l'intérieur de ta gorge en libérant leur arrière-goût de ferraille – avant de t'exclamer, tandis que tu renfiles ton bonnet :
« C'est bon, fini. » Et, mains jointes dans ton dos, dardant sur elle les noisettes qui te servent d'iris, tu refrènes ton impatience sous la courbe asymétrique de tes lèvres. « J't'écoute. »
Car l'opportunité est trop précieuse pour ne pas t'en emparer ; tu veux bien avoir dix ans de nouveau. Juste pour cette fois.
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posté le Mar 30 Mai 2017 - 18:27 (18)
Le repas est rapide, un peu frugal sans doute - comme l'est tout déjeuner en plein air -, mais pour Sidney il suffit. Elle n'est pas comme ces filles que l'on accuse de jouer avec la santé en s'empêchant de trop manger, soi-disant pour maigrir - les rondeurs de ses hanches lui plaisent d'ailleurs bien, et puis ses jambes sont si fines qu'elles passent inaperçues. Elle a besoin de beaucoup manger, probablement parce qu'elle se dépense énormément ; elle ne gesticule pourtant pas quand elle s'exprime, comme si elle craignait qu'on ne la prenne pour une sourde et qu'elle refuse par conséquent de laisser parler ses mains pour elle. Elle a simplement tendance à en faire trop, à courir le matin alors que le soleil se lève à peine, laissant la fraîcheur de la rosée se disperser contre ses mollets ; elle ne monte jamais dans les ascenseurs, et elle est du genre à ne pas réfléchir à ses trajets, ce qui l'oblige souvent à retourner sur ses pas, à faire en plusieurs voyages ce que la plupart ferait en un ; et lorsque le soleil rejoint son lit, elle est encore dehors, cherchant dans la poussière du soir quelque souvenir des crépuscules de son enfance, dans leur odeur ou dans leur teinte. Mais rien n'est pareil. A cette altitude, Sidney a assez avec ce que Cameron lui donne. Peut-être est-ce un peu magique ; après tout, est-ce vraiment la science qui permet de voyager dans le temps ? L'esprit simple de Sid lui dit que non, que tout est beaucoup pus facile à comprendre qu'une suite d'opérations mathématiques : la réponse est archaïque et se lit dans les étoiles. Tout est possible, lorsque l'on le désire assez fort. Alors elle se dit que peut-être, si elle demeure forte, elle pourra construire cette utopie avec son petit frère. Elle n'a qu'à en trouver la volonté, et se battre de toutes ses forces.
Un petit sourire flotte sur ses lèvres ; il est assez rare, car même lorsqu'elle est heureuse, son visage tend à rester neutre. Comme si son bonheur n'avait pas à s'exprimer dans ses traits, que c'était une affaire de cœur - et de tout façon, Cam peut le lire dans ses yeux. Cette fois, c'est de la tendresse qui étire sa bouche ; ils n'ont plus dix ans, mais elle devine avant qu'il ne le dise qu'il a envie d'entendre ce qu'elle aura à dire. Elle se lève, passe la main sur son pantalon pour en chasser la terre et les brins d'écorce accrochés au tissu, puis elle lui fait signe de la suivre. Elle n'est pas tout à fait sûre du chemin : il s'agit de continuer à monter sur le sentier, jusqu'à la limite où les résineux commencent à supplanter les autres arbres, et où l'ombre est plus sombre et plus fraîche l'été. C'est un repère assez facile pour elle.
Elle ne parle pas tout de suite. Elle savoure le fait que son frère soit ravi par son silence, obligé d'attendre qu'elle ouvre la bouche. Comme s'il appartenait à son monde, pendant quelques instants. Ce n'est qu'au bout d'une centaine de mètres qu'elle finit par commencer :
« Au commencement, il n'y avait que la Femme et l'Homme sur terre. Pas d'animaux, rien du tout. » Sidney n'est pas une conteuse, et elle ne sait probablement pas comment captiver son auditoire ; ses mots sont simples et ses tournures de phrase un peu abrupte. Mais sa voix est claire et porte, comme si elle percevait la moindre inflexion de celle-ci. « Alors un jour la femme perça un trou dans la terre et pêcha les animaux. Sur les conseils du dieu du ciel, elle libéra les caribous, et ses fils les chassèrent. Ils mangèrent et se firent des tentes. Sauf qu'au bout d'un moment il ne resta que des caribous faiblards. Alors la femme parla au dieu du ciel, qui lui dit qu'il allait parler à l'esprit du loup pour qu'il mange les caribous malades et ne laisse que les plus sains à chasser. » Après une pause, elle demande : « A ton avis, quelle est la morale ? »
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posté le Dim 11 Juin 2017 - 12:06 (19)
Ta sœur a toujours su cultiver son mystère. Que cela soit volontaire ou non, qu'elle l'ait préservé des agressions extérieures ou des jugements intérieurs, à l'instar d'un trésor incompréhensible au commun des mortels, qu'elle l'ait choyé comme l'unique arbrisseau d'un jardin méconnu, dissimulé derrière de hauts remparts couronnés d'épines, qu'il soit son ombre ou son nom, après tout, n'est d'aucune importance – es-tu d'ailleurs jamais parvenu à lire entre ses lignes ? Quand tu étais enfant, avec toutes les pincettes que nécessite l'usage de cette expression, ce secret avait le don de t'agacer ; incapable d'en jauger la valeur, tu n'y voyais qu'une forme plus subtile de prétention, un éclat d'orgueil face auquel ton insolence t'interdisait de t'éblouir, par un revers de fierté similaire, t'abandonnant grincheux lorsqu'elle faisait montre de cette qualité. Ce n'était pourtant, et tu n'en pris conscience que sur le tard, qu'une sagesse plus racée que la moyenne, une pureté farouche qui s'enracinait dans des siècles et des siècles d'une existence à justifier, à légitimer, à reconnaître au-delà de ce qu'elle donnait à voir, de ce qu'elle offrait au monde – une môme délaissée, jetée tout comme toi sur les sentes désertes, et affublée de surcroît d'un handicap qui laissait entendre aux adultes qu'il fallait lui témoigner un souci supplémentaire, une pitié qu'elle ne méritait guère parce qu'elle s'en contrecarrait princièrement. Avec le temps, et votre arrivée à Pallatine aidant, tu avais cru être le seul capable de déchiffrer ses impassibles humeurs, de capter la voix derrière ses méprisants silences et son mutisme dédaigneux ; en vérité, tu l'avais juste acceptée telle quelle sans plus chercher à la saisir. Elle était, c'était tout, et c'était suffisant. Sa discrétion était devenue sa couleur et elle tachait ton monde d'une nuance flamboyante – en contempler les lueurs comme autrefois tu contemplais l'âtre fumant du foyer avait le don de te rassurer. Tu ne sais plus si c'est encore le cas aujourd'hui.
Et tandis qu'elle progresse devant toi, le froufrou de ses pas pour toute musique, tu te demandes si elle t'aimera toujours ainsi.

Puis le calme des montagnes s'éraille, leur tranquillité s'estompe et les bosquets, soudain, s'ouvrent sous le flot de ses mots qu'elle relâche, une meute de chiens heureux de se défouler, qui bondissent et s'ébaudissent parmi les herbes rases, ce ru d'images ruisselant dans le lit de ses paroles, et pour un peu tes oreilles s'agiteraient à son écoute, avec ta queue de renard remuant de joie, captif de ce récit dont la fin t'intéresse davantage que la poésie. Ce n'est pas de ta faute si la littérature te rend de carrare : c'est mieux de voir que d'entendre, songes-tu, et les phrases sont des tableaux que tu n'essaies même pas d'interpréter, des bariolures qui effacent le paysage autour de vous au fur et à mesure que Sidney continue son histoire. Elle a des poissons dans ses cheveux libres, ta sœur, des pattes de caribous coincées entre les mèches et des museaux de loups qui affleurent le long des fibres ; bientôt ce sont des hommes armés de lances et vêtus de peaux de bêtes qui caracolent jusqu'à ses racines ivoirines et des tipis dressés au sommet de son crâne, des rumeurs de chasse qui cascadent sur ses épaules et le fumet de la viande séchée accroché à sa crinière – toute cette faune enlacée dans sa chevelure dont elle n'en a même pas conscience. Car toi, dans son dos, en est l'unique spectateur. Tu guettes la conclusion. L'instant de révélation final, la chute vers laquelle se précipite tout ce bestiaire agité, le souffle qui en balaiera les silhouettes comme si elle secouait la tête de cette manière que seules les filles connaissent, à la fois désinvolte et appliquée. Mais le dénouement ne vient pas. Ou plutôt, c'est à toi de l'écrire, et sa question te prend de court. Une morale ? Quel est donc ce principe étrange que tu as tant de fois foulé aux pieds ? Fallait-il en dénicher un sous cette farandole de fourrures et de crocs, dans cette fantaisie symboliste ? Est-ce sa façon de s'assurer que tu as suivi ? C'est le cas, pourtant, sauf que tu t'es laissé porter sans réfléchir, alors à ton tour tu t'octroies un instant afin de rembobiner la pellicule et d'activer ton intelligence, peu certain du résultat. Tes jambes interrompent leur marche presque mécaniquement – tu as besoin d'être immobile pour cogiter.
« Eh ben... » Tu n'apprécierais que moyennement de passer pour un idiot devant Nergüi, cependant tu devines mal comment cela ne pourrait pas être le cas. Elle te pose une colle. « … qu'la femme a une solution à tout ? – que tu annonces avec un sourire moqueur dans la voix – Nah. » Tu te doutes que ce n'est pas là où elle veut en venir – elle le sait déjà, ça. « Mais s'il reste plus qu'les caribous faiblards et qu'le dieu du ciel d'mande au loup d'les manger, y aura plus d'caribous puisque les sains sont d'jà morts, non ? » Répondre à une interrogation par une interrogation : c'est bien toi. Or, cette rhétorique ne te sert qu'à gagner un délai, un soupçon de temps en vue de fournir une réponse convenable et – dans la mesure du possible – pertinente. « J'crois, reprends-tu finalement, de même que tes foulées, que rien n'arrive sans contrepartie. Qu'ce soit bien ou mal au début, y a toujours un équilibre à respecter, et qu'une chose mauvaise peut appeler à qu'que chose de bien ensuite, ou qu'une bonne chose peut am'ner un truc mauvais après, suivant c'qu'on en fait. Qu'au fond, y s'passe des trucs que nos décisions peuvent changer de telle ou telle façon, mais ça veut pas dire que c'qu'on fait est forcément... – oh, le terme qui essaie de se carapater – … irréversible. »
Tout en énonçant tes réflexions à voix haute, ton regard s'est porté vers les frondaisons ocellées de lumière ; la découpe dans le feuillage oscille à l'instar d'un acquiescement végétal, mais tu doutes avoir brillé autant qu'elle – cette morale-là prend des mines médiocres que tu n'essaies pas d'effacer.
« C'était ça ? Où est-ce que t'as appris c't'histoire ? »
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posté le Ven 16 Juin 2017 - 23:40 (20)
Quelle est la morale d'une histoire que l'on a entendu enfant, et dont on a un peu de mal à se souvenir ? Sidney est à peu près persuadée qu'il y avait plus de détails dans ce conte-là : elle se souvient que cela prenait plus de temps à raconter, et pas uniquement parce que le Vieux parlait d'un ton encore plus lent que le sien, et avec des pauses savamment choisies pour ménager le suspense et nourrir la réflexion qui naissait dans son esprit d'enfant. Elle n'est pas capable d'en faire de même, mais même si elle y arrivait, son conte à elle serait beaucoup plus court. Elle ne regrette cependant pas de ne pas avoir ce talent, car la plupart du temps, il ne lui sert à rien. Elle l'a entendu à de nombreuses reprises, un instant privilégié entre le Vieux et elle, qui tentait de lui conter les histoires qu'il avait entendues de sa mère ; elles venaient des quatre coins du monde, et souvent Sidney s'était demandée si cela lui permettait d'en savoir plus sur ses origines, qu'elle savait très mêlées : il y avait de tout, des quatre coins du monde comme les histoires évoquées, et elle se demandait pourquoi elle avait la peau si pâle et les cheveux si clairs, refusant de témoigner de ce merveilleux melting pot. A présent, la question ne se pose plus vraiment pour elle, et c'est tout juste si elle cherche une morale. Cela peut sembler dérisoire, comme quête, alors qu'ils avancent vers le sommet, mais c'est précisément parce que cela n'a que peu d'importance qu'elle a envie de la mener. Lorsqu'elle pose cette question à Cameron, dans le fond, elle ne la connaît pas elle-même. Mais elle se demande ce que son frère dira.
Il commence par plaisanter, et Sid lui envoie un regard noir, un de ces regards puissants comme l'orage, qui donnent envie à son interlocuteur de se terrer dans un coin en attendant que le tonnerre ne cesse de fronder. Mais Cam a l'habitude, de toute façon, de le voir comme ça, et il sait que ses yeux manquent un peu de leur venin coutumier. Elle ne le gronde pas vraiment, ne fait qu'attendre qu'il reprenne son sérieux, tout en sachant très bien que ce n'est pas le comportement qu'elle attend de lui.
Puis elle réfléchit à sa proposition. Ça pourrait coller ; cela marche tout autant que la morale qu'elle aurait elle-même assigné à l'histoire. A savoir que le monde avait pris du temps avant d'aboutir à cette forme-là, qu'il était devenu complexe et que, d'une certaine façon, sans l'intervention divine l'homme n'est rien. Mais elle doute que ce soit la morale du conte, et la version de Cameron est probablement plus proche de l'originale.
« Je ne sais pas, confesse-t-elle. Je l'ai oubliée. Mais peut-être qu'une histoire a plusieurs morales, hein ? Alors y'a tout qui colle. »
Elle se sent un peu bête d'avouer ainsi son ignorance, et elle cache sa gêne en lui tirant ostensiblement la langue, comme si elle s'était volontairement moquée de lui. Elle l'a déjà fait, profitant des moments où elle pouvait prendre temporairement l'ascendant et le mener par le bout du nez. Cam se laissait faire assez facilement, peut-être encore plus qu'elle-même. Pourtant, elle sait très bien, Nergüi, qu'elle pourrait écouter ceux qui lui mentent, pour peu qu'ils ne lui paraissent pas menaçants. Elle a envie d'offrir sa confiance à quelqu'un, de se débarrasser des problèmes qu'elle ne peut pas résoudre elle-même - il y en a peu, mais ils sont là, et elle ne peut ignorer leur existence.
« Je l'ai appris quand j'étais petite. Le Vieux t'a jamais raconté d'histoires quand vous étiez seuls ? »
Ce que l'un faisait quand l'autre n'était pas là demeure un mystère. Sid ne sait donc pas si Cam avait la même relation qu'elle avec leur parent adoptif, mais il est probable que non. Peut-être ne lui a-t-il jamais raconté d'histoire. Peut-être Cameron n'en a-t-il jamais demandé.
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posté Hier à 21:49 (21)
Tu n'avais jamais connu les affres de l'interrogation orale – tout juste le regard de Sidney pourrait-il s'apparenter à celui, professoral, d'un examinateur face à un élève bredouillant dès le premier vers de sa poésie – alors tu n'en éprouves ni tract ni appréhension, seulement une curiosité impatiente de savoir si, oui ou non, ton intelligence en vaut la peine. Or, fidèle à elle-même, fidèle à ces brusques bourrasques qui souvent émanent de son cœur et agitent les feuillages en des directions contraires, ta sœur virevolte, s'esquive et te nargue, désinvolte ; elle t'abandonne sa propre ignorance, s'en débarrasse à tes pieds ainsi qu'un pull usé, et c'est à toi de recomposer à partir des fibres éparses le matériau qui nourrira ton feu ; il est rare qu'elle se montre ainsi consensuelle, qu'elle prône la pluralité plutôt que la singularité – et a fortiori qu'elle avoue ne pas se souvenir de l'objet de son interrogation –, mais tu ne lui en veux guère de ne récolter que ses miettes, car tu ne crois pas en réclamer davantage. Quelque chose te rassure dans son attitude, un brin d'indifférence qui n'a rien de lugubre, une insouciance qui a tout de l'amusement – ou tout du moins le ressens-tu de cette façon, et si tu feins de t'offusquer, relâchant derrière ta moue un grognement boudeur, tu l'effaces aussitôt au profit d'un rictus entendu. Tout colle. Qu'est-ce qui ne le pourrait pas, au fond ? Quelle importance y a-t-il à découvrir la vérité, à dénicher la réponse correcte ? Vous n'en obtiendrez aucune récompense, nulle médaille, d'autant que ce genre de camelote ne vous intéresse pas ; il te plaît de croire que ta morale est à l'image de la vie, que la multiplicité des perspectives n'est qu'un parallèle humain et que tout ce qui touche à l'existence devrait se conjuguer au pluriel, bien que tu ne croies pas grand-chose habituellement, tu ne crois en rien d'ailleurs, ne crois rien tout court sinon que vous grimpez tant et plus sans paraître vous rapprocher de votre destination et que tu t'en contrefous.

Que le Vieux ait enseigné à Nergüi des histoires dont tu as été privé n'attise pas la moindre de tes jalousies. À peine cette déclaration remue-t-elle les eaux noires de ton talweg, de cette ligne fine où court le flux de ton sang, puisqu'il va de soi qu'on ne peut élever deux êtres aussi différents que vous d'une unique méthode. De plus, et dans le cas où tu aurais bénéficié d'un traitement identique, tu n'aurais pas fait preuve de plus d'attention qu'à l'égard de tes tables de multiplication – quand bien même elles avaient fini par s'incruster dans ta cervelle – et tu n'en aurais retenu que des bribes plus diffuses encore qu'un fumerolle d'encens. Alors tu secoues la tête, un murmure négatif étouffé dans ta gorge, tandis que tu essaies de te rappeler comment l'ancien-toi occupait ses heures en compagnie du montagnard lorsque Sidney n'était pas avec vous. Des situations qui ne sont pas sans te sembler incongrues, parce que tu n'as découvert le sentiment d'absence lié à ta sœur que sur le tard, une fois intégré aux Altermondialistes ; autrefois elle était là tous les jours, elle ne pouvait te manquer, et ta mémoire parvient mal à découper des instants de cette époque que la silhouette de Nergüi ne hante pas, ombre bienveillante à l'orée de ta conscience. Il y en a, pourtant. Vos solitudes ne vous seraient pas si loyales, sinon.
« Y m'montrait plutôt comment reconnaître les plantes, les chants d'oiseaux, les traces d'animaux, s'repérer en forêt, c'genre de choses, ou bien y m'demandait d'l'aider pour la Cabane ou pour préparer ses futures tournées. Y avait toujours un truc à faire alors y m'parlait pas des masses. »
À moins que ce ne fût toi qui ne savait jamais trop comment répondre. Sans doute le Vieux avait-il compris rapidement qu'aux mots tu préférais déjà les gestes, qu'à l'instruction théorique tu privilégiais l'action pratique, et que tu n'assimilais jamais aussi bien un élément qu'en l'accomplissant de tes propres mains, qu'en te l'appropriant par le corps et non par l'esprit. Il se doutait probablement qu'à défaut de devenir un grand orateur, tu serais manuel, sans pour autant prévoir à quelle fin, des années plus tard, tes poings finiraient par te servir.
« C'pas comme si ç'avait été super utile », conclus-tu, de mauvaise foi, à la seconde où le souvenir du Vieux en train de couper des bûches, de repriser des habits, d'entretenir le toit, de pister le gibier, de trancher des racines, d'alimenter l'âtre, de charger ses épaules d'une montagne de denrées à échanger ou de somnoler à l'ombre du porche t'arracherait presque une émotion humide. Cependant, du bas de tes seize ans, tu ignores encore que l'acuité sensorielle que ces diverses activités exigeaient ciselèrent ton instinct, que de cette variété de labeurs naquit ta débrouillardise, que ces efforts minutieux, répétitifs, usèrent ta capacité à t'affliger et t'empêchèrent, par la suite, de te morfondre sur tes échecs. Tu ne le perçois pas, mais ces moments dont le savoir concret n'est certes pas adapté à la ville valent pour le substrat qui influença ton caractère, pour les graines qu'ils firent germer en toi et qui, quoique d'une nature distincte de leur espèce première, s'y sont épanouies.

Cet arrière-goût de mélancolie est dangereux. Contrairement à Sidney, la morosité t'est plus familière, elle perce tes poumons d'un courant d'air froid et s'insinue entre tes bronches pour y nicher, et pendant que tu tempêtes au dehors à l'instar d'une bête piquée d'anesthésiant, elle règne en dedans, étendant sa domination, transformant les autres sentiments en subordonnés serviles. Ta voix s'est tue, ton front s'est baissé, doigts crispés sur les bretelles de ton sac, puis dans le silence de ton thorax résonne l'écho détesté de ce à quoi bon ? Oh, pourquoi faut-il que cela arrive maintenant ? – et tu te hais d'y songer alors même que ta sœur est à tes côtés. Saleté de Vieux, saleté de Kalev, saleté de toi. Tu voudrais être arrivé et ne plus réfléchir, ne plus penser à ce que tu ne sais pas être en train de penser, puisque tu n'as jamais réussi à le nommer, puisque tu ignores ce que c'est, ce qui te ronge, ce qui t'accable, ce toi du tréfonds, jusqu'à ce que les cheveux dansants de Nergüi reviennent apaiser l'animal, le bercer, l'hypnotiser jusqu'à l'endormir, charognard sensible au charme de quelques mèches pâles. Il aura néanmoins ouvert une nouvelle entaille dans ton crâne, par laquelle s'échappe une brume amère.
« Il t'parlait d'tes parents ? »
Aussi loin que tu t'en rappelles, vous n'avez jamais abordé ce sujet. Peut-être à raison.
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