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Chronos Republic

Pallatine, la ville qui existe en dehors de notre monde, se dérègle. Depuis quelques temps, la métropole aux diasporas est en proie à d'étranges phénomènes. Le temps est perturbé, comme si quelque chose n'allait pas. N'avez-vous pas eu l'impression que le temps se figeait, ou au contraire passait un peu trop vite ? (en savoir plus)

Nouveautés
04.04 Nouveau système de compétition + nouvelle intrigue. (plus d'infos ici)
28.02 Installation de la version 3. (plus d'infos ici)
16.11 Installation de la version 2.5.
Période de jeu : janvier à mars 2016. Des perturbations temporelles ont commencé à faire leur apparition. Serait-ce dû aux disparitions qui ont eu lieu l'année dernière ? Quelle est la raison de de ces nouveaux problèmes ? Vous ne le savez pas, mais votre vie à Pallatine est peut-être menacée.

.La mélodie de l'exil. [Sidney]

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Jeune altermondialiste
posté le Ven 26 Mai 2017 - 10:38 (16)
Sidney oublie déjà la chute. Elle oublie que son petit frère aurait pu se faire mal, qu'il aurait pu tomber si bas qu'elle aurait été incapable de le remonter, les obligeant à effectuer un détour. Ce ne serait pas un drame : ils ont certes un objectif, mais la destination n'est peut-être pas ce qui importe le plus au voyageur. Il ne s'agit pas vraiment d'un périple pour rentrer chez eux, mais d'un pèlerinage : ce qui compte, c'est qu'ils marchent. Ce sont les douleurs qui éveillent la chaleur de leurs muscles, ce sont les frottements de tissu contre leur peau préservée, ce sont les sensations de soif qui leur tiraille la gorge et de faim qui remue leur estomac. Les ressentis occupent une place si importante dans leur cheminement qu'il ne faut finalement pas s'étonner s'ils chassent de l'esprit simple de Sidney toute autre pensée. L'incident est donc clos. Et c'est tant mieux : Nergüi pourrait s'en inquiéter, elle pourrait repasser la scène derrière ses paupières closes à de multiples reprises, jusqu'à se persuader qu'elle est fautive. Voilà pourquoi elle fait mieux de n'y plus songer.
Sidney s'empare du sandwich que lui tend son frère ; la teinte brune d'une cuisson trop longue répond de suite à la question qu'il lui pose. Visiblement, il a encore un long chemin à parcourir avant d'ouvrir son propre restaurant. Mais ce n'est pas très grave : ils sont jeunes et leurs jambes peuvent les porter loin. S'ils ne réussissent pas aujourd'hui, ils pourront retenter. Peut-être pas demain, ni le surlendemain - mais un jour. Ils ont l'avantage de cette jeunesse qui a tout le temps devant eux. Ils ne sont liés à aucune autre obligation que celle qu'ils ont contractée auprès de leur diaspora ; n'exerçant aucun métier, se contentant d'apprendre et de se former, ils peuvent se permettre de sacrifier le luxe de l'éducation, si tel était leur désir. Tout leur est possible, il leur suffit pour cela de tendre la main. Il y a cependant une règle à impérativement respecter s'ils souhaitent trouver le bonheur : ne rien regretter. Il serait facile de se reprocher d'avoir quitté le foyer, d'avoir laissé le vieux mourir seul en haut de la montagne - à presque dix-sept ans, Sidney est assez lucide pour se rendre compte que sa volonté de les voir partir était un testament. Mais ils ne doivent pas se laisser emporter par d'inutiles remords. Juste continuer d'avancer, comme ils le font à présent, et ne s'arrêter que pour mieux reprendre leur chemin.
Mordant dans le cake, gardant les yeux fixés sur Cam qui désinfecte sommairement ses blessures - ils ne sont pas du genre à prendre une trousse de secours, ils n'ont jamais été élevés ainsi -, Sidney découvre un mélange de saveurs qui lui sont familières - l'arôme sec et sans profondeur, mais parfumé, du thon ; et le vide que comble le fromage. Elle trouve l'assemblage un peu curieux ; marier la terre et la mer, c'est comme tenter de réconcilier deux ennemies ancestrales, des forces de la nature si puissantes qu'elles refusent de se laisser dompter par l'autre - se condamnant à vivre dans un équilibre précaire, où chaque jour la mer part à l'assaut de la terre, avant de se retirer, épuisée par ses efforts. Mais peut-être est-ce parce qu'elle n'est pas si difficile que cela, qu'elle aimerait tout de toute façon, qu'elle s'exclame :
« P'tet pas, mais t'es assez bon pour venir faire la cuisine chez moi. Y'a du poisson et du fromage. Je pense, du thon. Mais après... »
Elle n'est pas très douée, Sidney, il faut dire qu'elle n'a jamais été un fin gourmet. Et puis ces saveurs lui sont un peu étrangères, bien qu'elle les goûte depuis des années : ce sont les saveurs de Pallatine, des goûts qu'elle associe à la ville et qui, par conséquent, ont moins de valeur à ses yeux que les souvenirs qui vivotent sur sa langue. Elle se souvient de fromage, mais différent ; les bergers transhumants montaient sur les pâtures et, en échange de l'assistance des habitants du hameau, ils leur amenaient une partie de leur production. Il y avait les herbes qui poussaient sauvagement sur les versants, les pissenlits tendres, les jeunes feuilles de hêtre, que nul ne semble connaître dans la vallée. Et puis les céréales achetées au marché de la plaine, avec les gros sachets de sucre indispensables, qu'ils glissaient dans leurs infusions - enfant, Sidney n'aimait guère leur amertume, mais elle pense que désormais, elle l'apprécierait beaucoup plus. Elle ne s'étonne pas vraiment de ne pas apprécier plus que cela les fast foods, avec leurs frites trop grasses qui vous laissent les doigts glissants.
« Quand t'as fini, on repart, décide-t-elle en terminant sa part et en reprenant une seconde. J'te raconterai des histoires, si tu veux. »
Elle se souvient de contes qui ont bercé son enfance, et dont Cameron se rappelle probablement, car il était là lui aussi. Elle se remémore d'autres histoires plus récentes, moins personnelles, colportées par d'autres jeunes filles aux yeux doux qui s'ennuyaient, n'avaient rien de mieux à faire. Elles parlaient un peu rapidement, leur voix était un peu trop aiguë, mais à force de se répéter, elles finirent par se faire comprendre de la jeune blonde. Parfois le silence est plaisant à Sidney. Parfois elle ressent le besoin de le combler, de l'emplir de marques d'humanité qui lui prouveront qu'elle est aussi vivante que les autres. Elle sait déjà ce qu'elle racontera.
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posté le Sam 27 Mai 2017 - 0:31 (17)
Sans en déceler l'exacte provenance, tu ressens une fine gêne à regarder manger Sidney, à contempler ses os d'argent rompre la croûte brunie du pain, en lever un morceau jusqu'à sa bouche puis en déchirer de ses incisives le relief alvéolé de la mie – brisure gourmande, fracture savoureuse ; tu voudrais détourner les yeux que tu ne le peux cependant pas, car tu guettes dans les muscles de son visage l'imperceptible contraction qui trahirait son dégoût ou bien, au contraire, la détente signifiant son agrément. Quoique tu ne te fais pas trop d'illusion sur sa prime réaction : il te manquera toujours un diplôme de marmiton. Un trou dans ton curriculum vitae que ne semble pas tant relever ta sœur, puisqu'elle t'adoube du titre de cuisinier personnel ce qui, en soi, a le don de te remplir d'une fierté toute suspicieuse. Dois-tu en déduire qu'elle ne se nourrit pas convenablement, qu'elle néglige le plaisir de ses papilles au profit de la basique assimilation des nutriments, qu'elle relègue au rang d'utilité fadasse la consommation ? Comme si tu étais en mesure de le lui reprocher. Il n'y a chez vous aucune culture du cuit, aucune synesthésie gastronomique, les choux-fleurs ne ressemblent qu'à d'énormes cerveaux blanchards et les viandes ne chantent pas leur une lampée d'huile, les fruits ne jutent pas avec l'éclat des étés caniculaires et les grains torréfiés n'ont guère l'arôme d'un millier de guerriers. Ce ne sont rien que des amas de fibres vertes, violines, pêchues, abricotines, un poids dans l'estomac et l'assurance de repousser la faim jusqu'à sa prochaine attaque, une contrainte plus qu'un désir, une histoire sans fin.
Il n'empêche, tu te sentirais presque aussi bien qu'un coq en pâte à observer le cake réduire à petit feu, miette après miette, et Sidney essayer de deviner ce qui se cache sous la surface – les ingrédients sur le bout de la langue – tandis que tu lui souris, l'encourageant tacitement à chercher plus loin, à déballer le sac de courses, à vider le frigidaire – à écraser les œufs dans la manœuvre, à brutaliser les avocats, piétiner les mirabelles, éventrer les sachets de riz et crever les briques de lait. Tu te vois déambuler chez elle, dans cette maison côtière qui n'existe pas dans tes souvenirs, le cordon d'un tablier autour des reins et, douze grammes de farine dans le nez, cinquante centimètres de pelures de pommes dans les cheveux et une cuillerée de beurre logée sous les ongles plus tard, sortir du four grâce à deux maniques trouées une tarte tatin déjà renversée. La chaleur a tapissé le hublot de buée lorsque, manquant de te brûler par l'accroc dans le tissu, tu envoies le plat valser à l'autre bout de la pièce – triple tatin, c'est le gratin – directement aux pieds de Nergüi.
Non, décidément, abandonne les fourneaux avant même d'essayer : cela évitera que tu ne blesses quelqu'un.

Et tout à coup ton aînée te prend de court, te proposant des récits dont il y a bien longtemps que tu n'avais pas entendu les arpèges. Parce que Sidney est de ces rares gardiennes du silence, prêtresse taiseuse bien que captivante, tu ne t'attendais pas à ce qu'elle fasse montre d'une telle lubie – en remerciement de la nourriture ? – et que par ce mot unique tu te retrouves des années en arrière, quand tu l'écoutais recroquevillé sous un préau décrépi, chassant au filet à papillons de ton esprit la chaleur de ses syllabes, quand ses contes construisaient des murailles salvatrices entre le monde et toi derrière lesquelles tu te sentais un peu plus, à peine, en sécurité, en confiance, quand jouant de ses cordes vocales elle dressait une chape protectrice autour de vous, une voie invisible en direction de contrées lointaines où tu oubliais la tristesse, le rejet, la peur et jusqu'à l'oubli lui-même. Des histoires, tu le sais, il y en a plein ses tiroirs, mais elle les tait, les tue, de sorte que tu as du mal à croire qu'elle lance d'elle-même pareille invitation. Qui n'est pas sans te réjouir. Feignant l'indifférence, tu te redresses pour t'étirer ostensiblement – sans espérer grappiller les fameux centimètres absents.
« Mouais, j'plus dix ans, t'sais...! »
Tu auras beau dire, personne ne te croira tout à fait. D'un geste vif, tu arraches ensuite au cake une part que tu avales en deux bouchées, sans prendre la peine de mâcher jusqu'au bout – et les bords solides de la croûte raclent douloureusement l'intérieur de ta gorge en libérant leur arrière-goût de ferraille – avant de t'exclamer, tandis que tu renfiles ton bonnet :
« C'est bon, fini. » Et, mains jointes dans ton dos, dardant sur elle les noisettes qui te servent d'iris, tu refrènes ton impatience sous la courbe asymétrique de tes lèvres. « J't'écoute. »
Car l'opportunité est trop précieuse pour ne pas t'en emparer ; tu veux bien avoir dix ans de nouveau. Juste pour cette fois.

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Jeune altermondialiste
posté le Mar 30 Mai 2017 - 18:27 (18)
Le repas est rapide, un peu frugal sans doute - comme l'est tout déjeuner en plein air -, mais pour Sidney il suffit. Elle n'est pas comme ces filles que l'on accuse de jouer avec la santé en s'empêchant de trop manger, soi-disant pour maigrir - les rondeurs de ses hanches lui plaisent d'ailleurs bien, et puis ses jambes sont si fines qu'elles passent inaperçues. Elle a besoin de beaucoup manger, probablement parce qu'elle se dépense énormément ; elle ne gesticule pourtant pas quand elle s'exprime, comme si elle craignait qu'on ne la prenne pour une sourde et qu'elle refuse par conséquent de laisser parler ses mains pour elle. Elle a simplement tendance à en faire trop, à courir le matin alors que le soleil se lève à peine, laissant la fraîcheur de la rosée se disperser contre ses mollets ; elle ne monte jamais dans les ascenseurs, et elle est du genre à ne pas réfléchir à ses trajets, ce qui l'oblige souvent à retourner sur ses pas, à faire en plusieurs voyages ce que la plupart ferait en un ; et lorsque le soleil rejoint son lit, elle est encore dehors, cherchant dans la poussière du soir quelque souvenir des crépuscules de son enfance, dans leur odeur ou dans leur teinte. Mais rien n'est pareil. A cette altitude, Sidney a assez avec ce que Cameron lui donne. Peut-être est-ce un peu magique ; après tout, est-ce vraiment la science qui permet de voyager dans le temps ? L'esprit simple de Sid lui dit que non, que tout est beaucoup pus facile à comprendre qu'une suite d'opérations mathématiques : la réponse est archaïque et se lit dans les étoiles. Tout est possible, lorsque l'on le désire assez fort. Alors elle se dit que peut-être, si elle demeure forte, elle pourra construire cette utopie avec son petit frère. Elle n'a qu'à en trouver la volonté, et se battre de toutes ses forces.
Un petit sourire flotte sur ses lèvres ; il est assez rare, car même lorsqu'elle est heureuse, son visage tend à rester neutre. Comme si son bonheur n'avait pas à s'exprimer dans ses traits, que c'était une affaire de cœur - et de tout façon, Cam peut le lire dans ses yeux. Cette fois, c'est de la tendresse qui étire sa bouche ; ils n'ont plus dix ans, mais elle devine avant qu'il ne le dise qu'il a envie d'entendre ce qu'elle aura à dire. Elle se lève, passe la main sur son pantalon pour en chasser la terre et les brins d'écorce accrochés au tissu, puis elle lui fait signe de la suivre. Elle n'est pas tout à fait sûre du chemin : il s'agit de continuer à monter sur le sentier, jusqu'à la limite où les résineux commencent à supplanter les autres arbres, et où l'ombre est plus sombre et plus fraîche l'été. C'est un repère assez facile pour elle.
Elle ne parle pas tout de suite. Elle savoure le fait que son frère soit ravi par son silence, obligé d'attendre qu'elle ouvre la bouche. Comme s'il appartenait à son monde, pendant quelques instants. Ce n'est qu'au bout d'une centaine de mètres qu'elle finit par commencer :
« Au commencement, il n'y avait que la Femme et l'Homme sur terre. Pas d'animaux, rien du tout. » Sidney n'est pas une conteuse, et elle ne sait probablement pas comment captiver son auditoire ; ses mots sont simples et ses tournures de phrase un peu abrupte. Mais sa voix est claire et porte, comme si elle percevait la moindre inflexion de celle-ci. « Alors un jour la femme perça un trou dans la terre et pêcha les animaux. Sur les conseils du dieu du ciel, elle libéra les caribous, et ses fils les chassèrent. Ils mangèrent et se firent des tentes. Sauf qu'au bout d'un moment il ne resta que des caribous faiblards. Alors la femme parla au dieu du ciel, qui lui dit qu'il allait parler à l'esprit du loup pour qu'il mange les caribous malades et ne laisse que les plus sains à chasser. » Après une pause, elle demande : « A ton avis, quelle est la morale ? »
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posté le Dim 11 Juin 2017 - 12:06 (19)
Ta sœur a toujours su cultiver son mystère. Que cela soit volontaire ou non, qu'elle l'ait préservé des agressions extérieures ou des jugements intérieurs, à l'instar d'un trésor incompréhensible au commun des mortels, qu'elle l'ait choyé comme l'unique arbrisseau d'un jardin méconnu, dissimulé derrière de hauts remparts couronnés d'épines, qu'il soit son ombre ou son nom, après tout, n'est d'aucune importance – es-tu d'ailleurs jamais parvenu à lire entre ses lignes ? Quand tu étais enfant, avec toutes les pincettes que nécessite l'usage de cette expression, ce secret avait le don de t'agacer ; incapable d'en jauger la valeur, tu n'y voyais qu'une forme plus subtile de prétention, un éclat d'orgueil face auquel ton insolence t'interdisait de t'éblouir, par un revers de fierté similaire, t'abandonnant grincheux lorsqu'elle faisait montre de cette qualité. Ce n'était pourtant, et tu n'en pris conscience que sur le tard, qu'une sagesse plus racée que la moyenne, une pureté farouche qui s'enracinait dans des siècles et des siècles d'une existence à justifier, à légitimer, à reconnaître au-delà de ce qu'elle donnait à voir, de ce qu'elle offrait au monde – une môme délaissée, jetée tout comme toi sur les sentes désertes, et affublée de surcroît d'un handicap qui laissait entendre aux adultes qu'il fallait lui témoigner un souci supplémentaire, une pitié qu'elle ne méritait guère parce qu'elle s'en contrecarrait princièrement. Avec le temps, et votre arrivée à Pallatine aidant, tu avais cru être le seul capable de déchiffrer ses impassibles humeurs, de capter la voix derrière ses méprisants silences et son mutisme dédaigneux ; en vérité, tu l'avais juste acceptée telle quelle sans plus chercher à la saisir. Elle était, c'était tout, et c'était suffisant. Sa discrétion était devenue sa couleur et elle tachait ton monde d'une nuance flamboyante – en contempler les lueurs comme autrefois tu contemplais l'âtre fumant du foyer avait le don de te rassurer. Tu ne sais plus si c'est encore le cas aujourd'hui.
Et tandis qu'elle progresse devant toi, le froufrou de ses pas pour toute musique, tu te demandes si elle t'aimera toujours ainsi.

Puis le calme des montagnes s'éraille, leur tranquillité s'estompe et les bosquets, soudain, s'ouvrent sous le flot de ses mots qu'elle relâche, une meute de chiens heureux de se défouler, qui bondissent et s'ébaudissent parmi les herbes rases, ce ru d'images ruisselant dans le lit de ses paroles, et pour un peu tes oreilles s'agiteraient à son écoute, avec ta queue de renard remuant de joie, captif de ce récit dont la fin t'intéresse davantage que la poésie. Ce n'est pas de ta faute si la littérature te rend de carrare : c'est mieux de voir que d'entendre, songes-tu, et les phrases sont des tableaux que tu n'essaies même pas d'interpréter, des bariolures qui effacent le paysage autour de vous au fur et à mesure que Sidney continue son histoire. Elle a des poissons dans ses cheveux libres, ta sœur, des pattes de caribous coincées entre les mèches et des museaux de loups qui affleurent le long des fibres ; bientôt ce sont des hommes armés de lances et vêtus de peaux de bêtes qui caracolent jusqu'à ses racines ivoirines et des tipis dressés au sommet de son crâne, des rumeurs de chasse qui cascadent sur ses épaules et le fumet de la viande séchée accroché à sa crinière – toute cette faune enlacée dans sa chevelure dont elle n'en a même pas conscience. Car toi, dans son dos, en est l'unique spectateur. Tu guettes la conclusion. L'instant de révélation final, la chute vers laquelle se précipite tout ce bestiaire agité, le souffle qui en balaiera les silhouettes comme si elle secouait la tête de cette manière que seules les filles connaissent, à la fois désinvolte et appliquée. Mais le dénouement ne vient pas. Ou plutôt, c'est à toi de l'écrire, et sa question te prend de court. Une morale ? Quel est donc ce principe étrange que tu as tant de fois foulé aux pieds ? Fallait-il en dénicher un sous cette farandole de fourrures et de crocs, dans cette fantaisie symboliste ? Est-ce sa façon de s'assurer que tu as suivi ? C'est le cas, pourtant, sauf que tu t'es laissé porter sans réfléchir, alors à ton tour tu t'octroies un instant afin de rembobiner la pellicule et d'activer ton intelligence, peu certain du résultat. Tes jambes interrompent leur marche presque mécaniquement – tu as besoin d'être immobile pour cogiter.
« Eh ben... » Tu n'apprécierais que moyennement de passer pour un idiot devant Nergüi, cependant tu devines mal comment cela ne pourrait pas être le cas. Elle te pose une colle. « … qu'la femme a une solution à tout ? – que tu annonces avec un sourire moqueur dans la voix – Nah. » Tu te doutes que ce n'est pas là où elle veut en venir – elle le sait déjà, ça. « Mais s'il reste plus qu'les caribous faiblards et qu'le dieu du ciel d'mande au loup d'les manger, y aura plus d'caribous puisque les sains sont d'jà morts, non ? » Répondre à une interrogation par une interrogation : c'est bien toi. Or, cette rhétorique ne te sert qu'à gagner un délai, un soupçon de temps en vue de fournir une réponse convenable et – dans la mesure du possible – pertinente. « J'crois, reprends-tu finalement, de même que tes foulées, que rien n'arrive sans contrepartie. Qu'ce soit bien ou mal au début, y a toujours un équilibre à respecter, et qu'une chose mauvaise peut appeler à qu'que chose de bien ensuite, ou qu'une bonne chose peut am'ner un truc mauvais après, suivant c'qu'on en fait. Qu'au fond, y s'passe des trucs que nos décisions peuvent changer de telle ou telle façon, mais ça veut pas dire que c'qu'on fait est forcément... – oh, le terme qui essaie de se carapater – … irréversible. »
Tout en énonçant tes réflexions à voix haute, ton regard s'est porté vers les frondaisons ocellées de lumière ; la découpe dans le feuillage oscille à l'instar d'un acquiescement végétal, mais tu doutes avoir brillé autant qu'elle – cette morale-là prend des mines médiocres que tu n'essaies pas d'effacer.
« C'était ça ? Où est-ce que t'as appris c't'histoire ? »

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posté le Ven 16 Juin 2017 - 23:40 (20)
Quelle est la morale d'une histoire que l'on a entendu enfant, et dont on a un peu de mal à se souvenir ? Sidney est à peu près persuadée qu'il y avait plus de détails dans ce conte-là : elle se souvient que cela prenait plus de temps à raconter, et pas uniquement parce que le Vieux parlait d'un ton encore plus lent que le sien, et avec des pauses savamment choisies pour ménager le suspense et nourrir la réflexion qui naissait dans son esprit d'enfant. Elle n'est pas capable d'en faire de même, mais même si elle y arrivait, son conte à elle serait beaucoup plus court. Elle ne regrette cependant pas de ne pas avoir ce talent, car la plupart du temps, il ne lui sert à rien. Elle l'a entendu à de nombreuses reprises, un instant privilégié entre le Vieux et elle, qui tentait de lui conter les histoires qu'il avait entendues de sa mère ; elles venaient des quatre coins du monde, et souvent Sidney s'était demandée si cela lui permettait d'en savoir plus sur ses origines, qu'elle savait très mêlées : il y avait de tout, des quatre coins du monde comme les histoires évoquées, et elle se demandait pourquoi elle avait la peau si pâle et les cheveux si clairs, refusant de témoigner de ce merveilleux melting pot. A présent, la question ne se pose plus vraiment pour elle, et c'est tout juste si elle cherche une morale. Cela peut sembler dérisoire, comme quête, alors qu'ils avancent vers le sommet, mais c'est précisément parce que cela n'a que peu d'importance qu'elle a envie de la mener. Lorsqu'elle pose cette question à Cameron, dans le fond, elle ne la connaît pas elle-même. Mais elle se demande ce que son frère dira.
Il commence par plaisanter, et Sid lui envoie un regard noir, un de ces regards puissants comme l'orage, qui donnent envie à son interlocuteur de se terrer dans un coin en attendant que le tonnerre ne cesse de fronder. Mais Cam a l'habitude, de toute façon, de le voir comme ça, et il sait que ses yeux manquent un peu de leur venin coutumier. Elle ne le gronde pas vraiment, ne fait qu'attendre qu'il reprenne son sérieux, tout en sachant très bien que ce n'est pas le comportement qu'elle attend de lui.
Puis elle réfléchit à sa proposition. Ça pourrait coller ; cela marche tout autant que la morale qu'elle aurait elle-même assigné à l'histoire. A savoir que le monde avait pris du temps avant d'aboutir à cette forme-là, qu'il était devenu complexe et que, d'une certaine façon, sans l'intervention divine l'homme n'est rien. Mais elle doute que ce soit la morale du conte, et la version de Cameron est probablement plus proche de l'originale.
« Je ne sais pas, confesse-t-elle. Je l'ai oubliée. Mais peut-être qu'une histoire a plusieurs morales, hein ? Alors y'a tout qui colle. »
Elle se sent un peu bête d'avouer ainsi son ignorance, et elle cache sa gêne en lui tirant ostensiblement la langue, comme si elle s'était volontairement moquée de lui. Elle l'a déjà fait, profitant des moments où elle pouvait prendre temporairement l'ascendant et le mener par le bout du nez. Cam se laissait faire assez facilement, peut-être encore plus qu'elle-même. Pourtant, elle sait très bien, Nergüi, qu'elle pourrait écouter ceux qui lui mentent, pour peu qu'ils ne lui paraissent pas menaçants. Elle a envie d'offrir sa confiance à quelqu'un, de se débarrasser des problèmes qu'elle ne peut pas résoudre elle-même - il y en a peu, mais ils sont là, et elle ne peut ignorer leur existence.
« Je l'ai appris quand j'étais petite. Le Vieux t'a jamais raconté d'histoires quand vous étiez seuls ? »
Ce que l'un faisait quand l'autre n'était pas là demeure un mystère. Sid ne sait donc pas si Cam avait la même relation qu'elle avec leur parent adoptif, mais il est probable que non. Peut-être ne lui a-t-il jamais raconté d'histoire. Peut-être Cameron n'en a-t-il jamais demandé.
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posté le Lun 26 Juin 2017 - 21:49 (21)
Tu n'avais jamais connu les affres de l'interrogation orale – tout juste le regard de Sidney pourrait-il s'apparenter à celui, professoral, d'un examinateur face à un élève bredouillant dès le premier vers de sa poésie – alors tu n'en éprouves ni tract ni appréhension, seulement une curiosité impatiente de savoir si, oui ou non, ton intelligence en vaut la peine. Or, fidèle à elle-même, fidèle à ces brusques bourrasques qui souvent émanent de son cœur et agitent les feuillages en des directions contraires, ta sœur virevolte, s'esquive et te nargue, désinvolte ; elle t'abandonne sa propre ignorance, s'en débarrasse à tes pieds ainsi qu'un pull usé, et c'est à toi de recomposer à partir des fibres éparses le matériau qui nourrira ton feu ; il est rare qu'elle se montre ainsi consensuelle, qu'elle prône la pluralité plutôt que la singularité – et a fortiori qu'elle avoue ne pas se souvenir de l'objet de son interrogation –, mais tu ne lui en veux guère de ne récolter que ses miettes, car tu ne crois pas en réclamer davantage. Quelque chose te rassure dans son attitude, un brin d'indifférence qui n'a rien de lugubre, une insouciance qui a tout de l'amusement – ou tout du moins le ressens-tu de cette façon, et si tu feins de t'offusquer, relâchant derrière ta moue un grognement boudeur, tu l'effaces aussitôt au profit d'un rictus entendu. Tout colle. Qu'est-ce qui ne le pourrait pas, au fond ? Quelle importance y a-t-il à découvrir la vérité, à dénicher la réponse correcte ? Vous n'en obtiendrez aucune récompense, nulle médaille, d'autant que ce genre de camelote ne vous intéresse pas ; il te plaît de croire que ta morale est à l'image de la vie, que la multiplicité des perspectives n'est qu'un parallèle humain et que tout ce qui touche à l'existence devrait se conjuguer au pluriel, bien que tu ne croies pas grand-chose habituellement, tu ne crois en rien d'ailleurs, ne crois rien tout court sinon que vous grimpez tant et plus sans paraître vous rapprocher de votre destination et que tu t'en contrefous.

Que le Vieux ait enseigné à Nergüi des histoires dont tu as été privé n'attise pas la moindre de tes jalousies. À peine cette déclaration remue-t-elle les eaux noires de ton talweg, de cette ligne fine où court le flux de ton sang, puisqu'il va de soi qu'on ne peut élever deux êtres aussi différents que vous d'une unique méthode. De plus, et dans le cas où tu aurais bénéficié d'un traitement identique, tu n'aurais pas fait preuve de plus d'attention qu'à l'égard de tes tables de multiplication – quand bien même elles avaient fini par s'incruster dans ta cervelle – et tu n'en aurais retenu que des bribes plus diffuses encore qu'un fumerolle d'encens. Alors tu secoues la tête, un murmure négatif étouffé dans ta gorge, tandis que tu essaies de te rappeler comment l'ancien-toi occupait ses heures en compagnie du montagnard lorsque Sidney n'était pas avec vous. Des situations qui ne sont pas sans te sembler incongrues, parce que tu n'as découvert le sentiment d'absence lié à ta sœur que sur le tard, une fois intégré aux Altermondialistes ; autrefois elle était là tous les jours, elle ne pouvait te manquer, et ta mémoire parvient mal à découper des instants de cette époque que la silhouette de Nergüi ne hante pas, ombre bienveillante à l'orée de ta conscience. Il y en a, pourtant. Vos solitudes ne vous seraient pas si loyales, sinon.
« Y m'montrait plutôt comment reconnaître les plantes, les chants d'oiseaux, les traces d'animaux, s'repérer en forêt, c'genre de choses, ou bien y m'demandait d'l'aider pour la Cabane ou pour préparer ses futures tournées. Y avait toujours un truc à faire alors y m'parlait pas des masses. »
À moins que ce ne fût toi qui ne savait jamais trop comment répondre. Sans doute le Vieux avait-il compris rapidement qu'aux mots tu préférais déjà les gestes, qu'à l'instruction théorique tu privilégiais l'action pratique, et que tu n'assimilais jamais aussi bien un élément qu'en l'accomplissant de tes propres mains, qu'en te l'appropriant par le corps et non par l'esprit. Il se doutait probablement qu'à défaut de devenir un grand orateur, tu serais manuel, sans pour autant prévoir à quelle fin, des années plus tard, tes poings finiraient par te servir.
« C'pas comme si ç'avait été super utile », conclus-tu, de mauvaise foi, à la seconde où le souvenir du Vieux en train de couper des bûches, de repriser des habits, d'entretenir le toit, de pister le gibier, de trancher des racines, d'alimenter l'âtre, de charger ses épaules d'une montagne de denrées à échanger ou de somnoler à l'ombre du porche t'arracherait presque une émotion humide. Cependant, du bas de tes seize ans, tu ignores encore que l'acuité sensorielle que ces diverses activités exigeaient ciselèrent ton instinct, que de cette variété de labeurs naquit ta débrouillardise, que ces efforts minutieux, répétitifs, usèrent ta capacité à t'affliger et t'empêchèrent, par la suite, de te morfondre sur tes échecs. Tu ne le perçois pas, mais ces moments dont le savoir concret n'est certes pas adapté à la ville valent pour le substrat qui influença ton caractère, pour les graines qu'ils firent germer en toi et qui, quoique d'une nature distincte de leur espèce première, s'y sont épanouies.

Cet arrière-goût de mélancolie est dangereux. Contrairement à Sidney, la morosité t'est plus familière, elle perce tes poumons d'un courant d'air froid et s'insinue entre tes bronches pour y nicher, et pendant que tu tempêtes au dehors à l'instar d'une bête piquée d'anesthésiant, elle règne en dedans, étendant sa domination, transformant les autres sentiments en subordonnés serviles. Ta voix s'est tue, ton front s'est baissé, doigts crispés sur les bretelles de ton sac, puis dans le silence de ton thorax résonne l'écho détesté de ce à quoi bon ? Oh, pourquoi faut-il que cela arrive maintenant ? – et tu te hais d'y songer alors même que ta sœur est à tes côtés. Saleté de Vieux, saleté de Kalev, saleté de toi. Tu voudrais être arrivé et ne plus réfléchir, ne plus penser à ce que tu ne sais pas être en train de penser, puisque tu n'as jamais réussi à le nommer, puisque tu ignores ce que c'est, ce qui te ronge, ce qui t'accable, ce toi du tréfonds, jusqu'à ce que les cheveux dansants de Nergüi reviennent apaiser l'animal, le bercer, l'hypnotiser jusqu'à l'endormir, charognard sensible au charme de quelques mèches pâles. Il aura néanmoins ouvert une nouvelle entaille dans ton crâne, par laquelle s'échappe une brume amère.
« Il t'parlait d'tes parents ? »
Aussi loin que tu t'en rappelles, vous n'avez jamais abordé ce sujet. Peut-être à raison.

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posté le Jeu 29 Juin 2017 - 20:19 (22)
Sidney continue d'avancer. Elle ignore pendant combien de temps encore ils arpenteront cette montagne, mais s'ils ne trouvent pas bientôt leur destination, ils devront redescendre très vite pour ne pas être surpris par le coucher de soleil. Pour l'instant, cela n'a pas d'importance ; mais ils ne peuvent toujours vivre immergés dans le seul présent, à écouter le chant des oiseaux qu'ils peuvent l'entendre, à noyer leur regard dans les bruyères et l'humus. Ils doivent aussi songer au mouvement inverse, au retour à la civilisation. L'instant du choix n'est pas venu.
Pour le moment, ce n'est pas vers le futur qu'ils se tournent, mais vers le passé. Un passé chéri, mais qui progressivement leur échappe. Sidney sent le temps lui filer entre les doigts. Dix ans révolus, bientôt, séparent les souvenirs de son enfance de l'instant présent. Seule la montagne n'a pas changé. Elle sera probablement la même une fois qu'ils seront morts. Malgré tout, elle pense que leur histoire vaut la peine d'être racontée. En parlant du passé en cet instant, ils peuvent lui redonner consistance. C'est peut-être un hommage au Vieux qui les a élevés, que de parler de ce qu'ils ont vécu avec lui. Ainsi, au moins dans leurs paroles, il pourrait revivre. Sidney trouve que c'est plutôt beau.
« Si tu comptes rester en ville, oui, ce sera pas utile. » : dit-elle avec prudence, mesurant chaque mot comme on soupèse un diamant.
Elle ne veut pas lui mettre la pression, se répète-t-elle ; cette phrase est empreinte d'une absolue neutralité, essaye-t-elle de se convaincre ; pourtant Sid se dit qu'elle en a peut-être déjà trop dit. Elle ferait mieux de se taire, de laisser place au silence. Mais elle ne peut pas : le frère a posé une question, laquelle interrogation rappelle qu'ils ne sont pas du même sang. Cela ne change rien à leur lien, et le fait qu'ils ne se ressemblent pas tant que cela physiquement ne choque jamais, car dans leur tempérament, dit-on souvent, on retrouve quelque chose en commun. Une nature sauvage, indomptée, qui n'est qu'endormie. Malgré tout, de ses parents elle peut parler ; ce n'est pas un sujet sensible. Elle ne se souvient plus d'eux, ne sait pas à quoi ils ressemblent ; ils n'ont fait que lui donner la vie, un acte essentiel sans lequel elle ne serait pas là, mais ils n'ont rien fait après. Ce n'est pas de leur faute : la mort les en a empêchés. Malgré tout, Sid ne respecte que le fait qu'ils lui ont donné quelque chose au départ. Si elle devait citer un parent, elle parlerait volontiers du Vieux. Elle n'a pas toujours pensé ainsi : plus jeune, le sujet était délicat. Mais à présent, elle a fait le deuil. Définitivement. Elle est devenue dure, et ne cassera pas.
« Oui, des fois, mais rapidement. Surtout pour mer raconter des choses concernant leurs origines, en fait. Pourquoi, pas toi ? »
Voilà encore une chose qui échappe à Sidney : elle ignore tout de ce qu'en pense Cameron. Non, c'est plutôt qu'elle a toujours refusé de penser à leurs parents respectifs ; dès lors, leurs sentiments n'avaient plus d'importance. Peut-être que si, en fait, aux yeux de son frère adoptif ; elle aurait dû y prêter plus attention. Elle se dit que c'est elle, de toute façon, qui a choisi d'éluder le sujet, pas lui.
Devant eux, le chemin prend une courbure familière. Sidney sent l'espoir l'envahir, mais elle préfère ne pas dire à Cam qu'elle sait exactement où ils sont, et qu'il ne leur reste plus qu'une demi-douzaine de minutes de marche. Ce serait mal, alors qu'ils abordent un sujet important.
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posté le Dim 2 Juil 2017 - 21:11 (23)
C'est le mot de trop, le mal sémantique, parents – curieux que cela commence comme « partir », « paria », « parjure » – et quand Sidney ne semble pas en être affectée tu ressens, toi, à l'intérieur de ta poitrine, un serrement qui n'a rien d'une étreinte. Ce n'est pas pareil d'être orphelin par hasard ou par choix, par accident ou par décision ; c'est l'une des rares différences qui émaillent votre enfance à tous les deux. Là où Nergüi perdit ses géniteurs à cause d'un caprice naturel, d'une saute d'horreur de la part d'une montagne à la cruauté célèbre, les tiens préférèrent te confier aux bons soins de celle-ci sans que tu puisses comprendre leurs véritables motifs. Tu ne te souviens de rien de cette époque, ce qu'ils faisaient, où ils habitaient, s'ils avaient eu des enfants avant toi ou s'ils en eurent après : il n'y a que ce blanc de neige recouvrant ta mémoire, un drapé nivéal dans le sillage des champs où le Vieux te récupéra un après-midi d'été propice aux comptines d'un autre. Pourtant, cette divergence de traitement n'a jamais eu de conséquence sur votre fraternité – tout juste était-ce un point de détail, un événement sans importance à l'égard de votre relation. En ce qui concerne tes propres manques, en revanche, un œil extérieur aurait tôt fait d'y trouver tous les rapprochements de la Terre, à ton grand mépris.
Mais je m'avance peut-être un peu trop.
Pour l'instant, et jusqu'à ce que tes propres paroles te devancent, te dépassent, tes pensées sont tout entières écartelées entre les sommets scintillants parmi lesquels tu déambules et la Ville en contrebas, lointaine, dérisoirement lointaine, réduite à la surface d'un disque irisé sous le ciel d'hiver et dont les reflets pétrolifères agressent ta rétine. Elle a supposé que tu puisses y rester, ta sœur. Une hypothèse, à peine, moins qu'une suggestion, et cependant tu constates une lourdeur dans ses propos, une épaisseur qui ne manque pas de te griffer les poumons ; si tu comptes, oui, si tu oses le faire, toi qui ne comptes déjà pas pour quiconque, serais-tu capable de prendre cette décision ? Depuis les hauteurs, la Cité t'apparaît telle qu'elle est à ta mémoire. Provocante, nocive. Malsaine et destructrice. Irrésistible. La putain de tes cauchemars, celle que tu ne penses qu'à fuir et entre les bras de laquelle tu te loves pourtant tous les soirs, emporté par le sommeil agité de celui qui ne connaîtra pas la paix. Il faudrait – oh –, il faudrait que Sidney vienne te chercher, qu'elle t'arrache à ce confort étouffant pour te garder avec elle là-haut, dans les cimes minérales, car tu as compris que sans elle qu'importe l'endroit, tu n'y seras jamais chez toi.

Ainsi plongé dans tes réflexions, guettant l'aveu de ta sœur au nom de ta curiosité, tu ne t'aperçois pas que vous avez franchi la frontière invisible autour de la Cabane, le kekai du souvenir, et que toutes les herbes que tu foules sans y songer, toutes les racines qui se tissent sous tes semelles jusqu'aux lourdes frondaisons persistantes des résineux, tu les as connues, les as frôlées, empoignées, écrasées, embrassées. Elles étaient là avant qu'une main rugueuse, robuste, ne t'y amène, elles étaient là pour te voir les abandonner au lendemain de ta septième année, et elles sont là pour t'accueillir à ton retour de fils non prodigue, alors que tu négliges leurs voix au profit de celle, plus proche, plus puissante, de Nergüi.
« Non », fais-tu, le souffle à la traîne. « J'crois qu'il les connaissait pas. C'était p'tet même pas des gens du coin. »
Au fond de toi, tu en ressentirais presque du soulagement. L'idée de pouvoir les croiser par mégarde, si tant est qu'ils vivent encore dans les environs, te répugne d'une façon que tu ne croirais pas imaginable – et l'envie de les frapper te brûle les os.
Puis tu t'immobilises. Redresses le museau. Percutes. Un détail – une familiarité – une réminiscence. Dix phalanges invisibles viennent d'agripper ton estomac et s'amusent de le tordre sans pour autant que la nausée ne t'envahisse ; malgré ta volonté tu retiens tes pas, soudain pressés de dévaler la colline en direction de la plaine, d'avaler les derniers mètres qui vous séparent encore de votre destination.
« Sid... »
Un appel, peut-être trop doux pour qu'elle l'entende, avant que tu ne fasses l'effort de la rattraper et ne bondisses à ses côtés. Si tu as reconnu l'endroit, tu ne souhaites pas être derrière à l'instant où la Cabane surgira d'entre les troncs. Ce n'est pas que tu ne désires pas qu'elle soit la première à la découvrir, mais tu préfères ne pas être le dernier à le faire ; superstition puérile ou non, tu aimerais que les retrouvailles ne soient pas décalées, que l'espace d'un instant ne subsiste plus entre vous cet écart si longtemps infligé, cette dissonance. Tu ne peux t'empêcher de te dire que si la Ville vous a séparés, la montagne se doit de vous réunir. C'est stupide, tu le reconnais. On ne demande pas au ciel d'exaucer les prières. Il n'empêche, si tu n'as pas d'avenir et plus de passé, tu voudrais qu'elle soit là pour ton présent ; à deux, vous vous en souviendrez mieux.
Tu en es persuadé.
De même que ta main maladroitement glissée dans la sienne.

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posté le Lun 24 Juil 2017 - 18:45 (24)
Ils ne sont que tous les deux - deux enfants trop vite grandis, avançant sur un sentier de montagne sur lequel ils s'étaient d'abord égarés. Cameron l'impulsif, mais un brave type à l'intérieur ; Sidney la posée, mais finalement pas si tranquille que cela. Deux êtres différents, qui n'étaient peut-être pas décidés à emprunter le même chemin, mais le hasard de l'existence avait fait se croiser leurs routes. Et voilà qu'à présent, ils reviennent au berceau de leur existence. Ici, l'air est plus frais, mais aussi plus pur ; une caresse pour les poumons encrassés des pollutions urbaines. Ici, la nature est plus vive, plus colorée ; ce sont les mêmes verts et les mêmes bruns, les mêmes textures rocheuses ou boisées, mais tous semblent plus intenses, comme s'ils naissaient dans le cœur même de l'univers, là où tout conserve l'élan de sa première jeunesse. Même Sidney sent ses épaules se redresser légèrement, son dos perdre l'arrondi caractéristique des adolescents avachis, et ses yeux s'écarquillent. A ses côtés, son frère n'a encore rien remarqué ; il continue de répondre sans se rendre compte qu'elle a décroché de la conversation. Parce qu'elle n'écoute pas vraiment, Nergüi ne l'entend plus. Elle perçoit l'harmonie de sa voix, mais n'en saisit pas les inflexions.
Elle n'a d'yeux que pour ce qui est devant eux, non pour ces lèvres qu'elle ne sait qu'à moitié lire.
Elle sent la main de Cam glisser dans la sienne ; elle ne réagit pas tout de suite, mais quand l'information parvient à monter dans son cerveau, elle ajuste la prise et referme les doigts avec douceur. Parce qu'elle a eu le temps de s'y habituer, parce qu'elle a plus l'habitude de la montagne que lui, elle lui lance d'un ton bas : « Allez, viens. » Elle le tire légèrement en avant ; à présent, la mémoire lui revient, elle sait qu'il ne reste que quelque pas avant de voir leur ancien foyer. L'euphorie allège ses pas, dessine des sourires sur sa bouche et dans ses yeux. Elle ne se souvient pas avoir été aussi apaisée depuis un moment ; c'est comme si tous ses soucis s'étaient envolés, et qu'elle n'avait plus besoin de réfléchir. Elle retombe en enfance ; elle laisse quelqu'un d'autre s'occuper de ses problèmes. Bien sûr, ce n'est qu'une illusion, destinée à se briser ; toutefois, les rêves suffisent parfois à apaiser les cœurs. Pour Sid, c'est presque évident.
« Regarde, juste là. Derrière l'arbre. »
Elle ne désigne pas l'arbre de façon précise parce que de toute façon, elle n'en connaît pas le nom ; mais elle se doute que son frère saura duquel elle parle, car c'est un grand arbre qui se dresse tel un roi au milieu de ses pairs, et derrière ses branches garnies d'épines, une bande terreuse arrête la vue. De fines lignes sombres se devinent - le contour de planches que l'on a assemblées soigneusement. Elle se souvient avoir, avec le Vieux, tendu une corde au niveau d'une branche basse, à un espace dégagé de l'autre côté du tronc ; elle s'y était balancée, rêveuse, pendant de nombreuses heures. La jeune fille sent sa gorge se nouer.
Il faut avancer, cependant ; et lorsqu'ils contournent enfin l'arbre, la Cabane se tient fièrement devant eux, aussi belle que dans leurs souvenirs.
La vue lui coupe le souffle.
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posté le Mar 25 Juil 2017 - 22:38 (25)
Les monstres qui rampaient sous ton lit, les ombres qui rôdaient le long des couloirs nocturnes, les hululements silencieux des spectres à l'angle des rues – tout cela s'efface devant l'angoisse qui t'étreint sur le flanc de cette montagne, prête allégeance à l'inquiétante mémoire qui serpente entre les branches jusqu'à se frayer un sillon en direction de cette Cabane, la Cabane, antre démoniaque, porte infernale au seuil de laquelle tu t'interromps ; regarde, t'a ordonné Sidney, ton Eurydice, et tu crains que poser les yeux, ne serait-ce qu'un clin furtif, sur la silhouette endormie un peu plus haut ne te précipite de nouveau dans d'aveugles marasmes. Derrière l'arbre surgira-t-il donc quelque grand Loup aux crocs d'airain, l'œil noir du Chasseur prêt à faire feu sur son gibier ou bien la chevelure de glace d'une souveraine en mal de compagnie ? Tes nerfs sont autant de cordes d'un arc tendu contre ton myocarde – qu'elles claquent et toi avec –, l'extrémité de la flèche pointée sur ta gorge. Depuis quand ton enfance t'est-elle devenue à ce point meurtrière ? T'oppresse et te répugne. Traverser une toile d'araignée serait en tout point identique à ces retrouvailles d'avec le passé, ce jadis qui ne te dit rien et qui hurle à tes tympans – à moins que ce ne soit le vent féroce des sommets qui flirte avec ton épouvante et s'amuse de ton ressentiment. Ta sœur immobile, tu hésites sur la marche à ne pas suivre et ses doigts contre les tiens, soudain, te semblent l'ultime ancre à laquelle t'accrocher.
Alors tu t'en détaches.
Alors tu t'élances au devant du Kraken – ne pas reculer, tu te l'es juré –, dévorant l'espace entre vous, effaçant la distance, supprimant le temps, jusqu'à déchirer de ta présence les fils de soie qui te relient encore à cette époque honnie, abhorrée parce qu'oubliée, parce que trop belle sans doute à l'aune de ta présente réalité ; oui, voilà le problème, penses-tu, tout est parfait ici, pur, immaculé. L'endroit est tel que tu l'as négligé dans tes souvenirs, quoique plus petit peut-être : as-tu vraiment vécu dans cette maison de poupées ? Avez-vous réellement grandi sous cette architecture miniature ? Tu exagères, ce n'est pas aussi étroit que tu l'imagines.

Tes jambes se figent au pied de la terrasse exiguë, cette bande de bois où vous vous êtes si souvent assis pour y absorber les pâles rayons de l'astre, où tu distingues désormais ton ombre qui s'avance le long des lattes pour s'infiltrer entre leurs interstices tandis que te frappe le parfum de poussière, d'un feu éteint depuis des millénaires – et tu te souviens. Tu te souviens à mesure que tu pénètres à l'intérieur de la bâtisse les grincements familiers, les odeurs subtiles du charbon, du tannin, du musc, les murmures des chauve-souris sous les rebords du toit et le ruissellement de la pluie sur les parois ; te souviens de l'obscurité peinte à même le cycle du soleil qu'un antique cadran indiquait au-dessus de l'entrée – n'en subsiste que le socle écorché – et de l'âtre frémissant par une rude soirée d'hiver au centre de la pièce principale, unique pièce d'ailleurs, autour duquel vous couchiez tous les trois ; souviens des chants du crépuscule dans les gorges des mésanges, des bruits de l'automne qui vient toquer sur le palier à l'instar des bogues de châtaignes échappées, des sons de l'herbe assoupie sous les souliers de la neige. Tu as du mal à y croire. Tout cela s'est-il déroulé pour de vrai, quand il ne demeure de ces moments que cette armature morose, taciturne ainsi qu'une marâtre endeuillée, au creux de laquelle seules la solitude et l'incurie ont niché ? Quoique. Certains signes ne trompent pas. D'autres personnes que vous se sont rendues ici.
Le rectangle de lumière que découpe l'embrasure de la porte t'aide à te repérer à l'intérieur ; tu ignores ce que tu cherches, rien sans doute, mais cela ne t'empêche pas d'errer là où, enfant, s'enclavait ton monde. À tout moment tu t'attends à tomber sur un outil abandonné, un lambeau de vêtement, un morceau de squelette – tu frissonnes à cette pensée. En presque dix ans, tu songes qu'il aurait été dévoré en entier. Tu exécutes encore quelques pas.
Voilà. Tu y es. Tu ne pourrais être plus près du centre de ton univers.
Et tes lèvres s'entrouvrent sur ton silence.
Il ne se passe rien en toi – qu'espérais-tu ? Que d'un coup, brusquement, s'éclaircisse ton avenir ? Que soudain s'écartent les voiles opaques de ton futur ? Rien d'autre que cette tendre désolation, que ce vide mélancolique. Tu te sens trompé. Amer. Rageur et cependant soulagé : au moins es-tu toujours toi. Ton passé ne s'est donc pas jeté à ton cou pour t'embrasser ni t'étrangler. Tout est toujours terne. Et tes yeux peu à peu s'habituent à la pénombre, distinguent des contours, découvrent des objets ; à la surface d'une vieille table, une chandelle hors d'âge se drape dans ses larmes de cire. À côté, une lueur tressaille en même temps que ton regard. Tu t'approches : une clef ? Hormis la remise à bois à l'extérieur, où le Vieux rangeait ses instruments, tu n'avais pas l'impression qu'il y avait le moindre trésor à enfermer dans cette masure. Bizarre.
« Hé, Sid ! t'écries-tu dans l'espoir qu'elle en sache plus que toi, à ton avis ça ouvre quoi, ça ? »
Dans ta paume, l'objet te paraît aussi léger qu'un gravier et plus lourd qu'une tombe.

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posté le Dim 30 Juil 2017 - 13:06 (26)
Neuf ans plus tard, les choses ont changé - mais pas assez pour que les souvenirs disparaissent. C'est la gorge nouée que Sidney s'approche de la cabane de sa mémoire, une hutte simple en apparence, qui pourtant révèle un grand génie technicien. Elle croit que c'est le Vieux qui l'a construite, de ses propres mains, sans plans précis, par pur instinct - comme le faisaient les ingénieurs de la Renaissance ou les constructeurs de bateaux. Il avait dû tester, encore et encore, jusqu'à trouver le parfait équilibre, l'emboîtement idéal des planches (il avait choisi de construire les murs à clin) et la précision des ouvertures de fenêtre. Sidney, avec le recul, est plutôt impressionnée par les travaux. Elle ne pense pas qu'elle-même en serait capable ; elle consulterait des livres et ferait appel à des professionnels avant de se lancer dans une telle entreprise. Pourtant la maison de bois est toujours là, certes un peu envahie par la végétation qui est partie à l'assaut de ses défenses, certes bien plus petite que la jeune fille ne l'avait imaginée, mais elle est nimbée de réel, d'éternité. Sidney a presque peur d'avancer quelques pas en sa direction.

Lentement, ils se dirigent vers la porte, laquelle tient toujours malgré les attaques du vent et de la pluie. Comment protège-t-on le bois contre les éléments ? se demande Sidney. Certes, le matériau a patiné, et elle est presque sûre que dans ses souvenirs, la cabane était plus claire, plus lumineuse ; à présent, elle s'est noircie, et on devine difficilement le type de bois dont elle est composée. Tant de mystères qu'elle ne saura jamais résoudre, se rend-t-elle compte.
A l'intérieur, tout est si sombre : Sidney est d'abord aveuglée, et elle déteste cette sensation subite d'être quasi coupée de ses sens. Elle ne sent plus que l'odeur de la poussière et du renfermé, qui envahit ses narines et l'empêche de détecter les autres odeurs. Peut-être se sont-elles déjà volatilisées, n'étant plus que des souvenirs ; mais elle pourrait bien y placer l'acide du métal, et la senteur chaude et épicée du bois qui brûle dans l'âtre. La cheminée est-elle encore fonctionnelle ? Elle se souvient que le Vieux la ramonait lui-même ; à l'époque, elle n'avait pas compris à quel point cela demandait des efforts, et qu'elle assistait à une scène presque magique. La nostalgie menace de l'étouffer.
Elle finit par voir Cameron tendre une clé, lui demander ce qu'elle peut ouvrir. Les clés n'étaient pas un élément de leur quotidien : la porte d'entrée n'était jamais verrouillée, seule la remise l'était, mais la clé était plus grosse.
« Probablement un coffret ou une boîte ? » : suppose-t-elle, commençant à fouiller la pénombre du regard.
Là. Au pied de la cheminée, enfoncé dans son ombre, se tient une petite boîte de bois. Sidney se penche et la soulève. Une couche de poussière couvre l'objet, la faisant éternuer. Elle finit par la ramener dans un coin plus lumineux. L'objet est d'une sobriété éclatante, visiblement de peu de valeur : nul ornement ne vient briser la banalité de sa fabrication. Mais il est malgré tout de bonne facture ; les bords en sont lisses, et elle devine le soin que le Vieux a dû y mettre, s'efforçant d'adoucir les arêtes rêches et d'en ôter les échardes.
« Là, regarde. On peut ouvrir. »
Elle laisse Cameron tourner la clé dans la serrure, seul élément de métal de l'ensemble, et comme toutes les œuvres du Vieux, les deux parties s'emboîtent parfaitement, malgré le passage du temps.
A l'intérieur, de petits objets qu'elle associe à leur enfance accrochent leur regard : elle y reconnaît les cuillères de bois que le Vieux leur avait taillé exprès, ou la poupée de chiffon qu'elle avait cousu elle-même avec son aide. Au fond, deux feuilles pliées de papier bruni reposent ; chacun est ornée d'un prénom.
Sidney repose la boîte et s'empare de sa propre lettre - un beau Nergüi, tracé en lettres élégantes à l'encre noire, s'étale sur la surface tannée.
« C'est pour moi. » : murmure-t-elle, émue, avant d'entamer sa lecture.
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posté le Dim 30 Juil 2017 - 21:33 (27)
Si le Vieux n'avait pas veillé à accompagner la clef d'un mot indiquant l'objet de sa protection, c'est sans doute qu'il craignait qu'un étranger de passage, ayant passé la porte de la Cabane avant les deux enfants, ne s'en emparât sous quelque prétexte malévolent et ne détruisît son unique testament – si tant est que vous puissiez considérer cela de cette manière. Ou peut-être aussi l'avait-il abandonnée là par inadvertance, frappé trop vite par l'urgence de l'agonie, et la déception vous accueillerait à bras fermés pour vous être trop tôt précipités. Et lorsque Sidney t'offre une amorce de réponse, elle t'offre de même une certitude : le montagnard a laissé, quelque part, quelque chose à votre attention. Parce qu'il savait que vous reviendriez – l'a toujours su – et une aiguille d'irritation te transperce en songeant que vous agissez selon son plan, quoiqu'en léger décalage à l'aune de ses recommandations. Ta sœur ne tarde d'ailleurs guère à dénicher le coffret correspondant, nimbé à vos pieds dans sa pellicule de temps et d'oubli, et qui serait demeuré à cet endroit encore deux siècles supplémentaires si vous ne l'aviez extirpé de sa torpeur pour en arracher le contenu ainsi qu'un cœur. Ce que l'on interpréterait comme de l'hésitation de ta part n'est en vérité qu'une forme plus subtile de solennité, une lenteur appréhensive, une pulsation plus douce le long de tes artères lourdes de souvenirs prêts à s'y déverser, de sorte qu'à cette seconde tu entends plus fort les battements de ton myocarde, plus puissant leur rythme, plus chaud leur carcan de chair.
Le cliquetis du mécanisme.
La lumière qui se lève sur neuf ans d'attente.
Dans la boîte, entassés pêle-mêle bien qu'avec un soin évident, plusieurs objets jettent à tes yeux d'anciennes lueurs ; tu aperçois, parmi le bric-à-brac enfantin, le minuscule lance-pierres que tu trimbalais partout – déjà à l'époque les bêtises égayaient ton quotidien – qui tient maintenant en entier dans ta main – ; puis dessous, dans une bourse miniature, s'entrechoquent des dents de lait – le secret de la petite souris enfin révélé. Du fond de l'écrin, Sidney sort deux feuilles repliées dont elle garde celle qui lui est destinée, te tendant l'autre que tu reçois non sans une inquiétude qui ne dit pas son nom : le Kalev qui y est inscrit, robuste, résolu, te semble pourtant si dissonant d'avec l'être que tu es qu'il ne te paraîtrait pas mal avisé de reposer la lettre – tu l'acceptes néanmoins, curieux d'abord de connaître ce qui est dit dans celle de Nergüi, mais cédant à l'appel de l'intimité tu t'isoles sur la terrasse, là où le jour décline déjà, là où l'encre abîmée sur le papier disperse ses ombres sous ton regard. Les herbes alentours frémissent. Deux grives bondissent dans les branches des pins. Au loin flâne un chevreuil.
Tu t'assieds sur le rebord.
Et te mets à lire.  

Te voilà revenu dans les montagnes, dans cette Cabane où tu as grandi.
Peut-être Nergüi t'accompagne-t-elle. Je l'espère, en tout cas.
Tu dois être un grand garçon à présent, mais à cette heure je ne peux que t'imaginer tel que tu seras à tes dix-sept ans. J'aimerais être là pour le voir de mes propres yeux, crois-moi.
Mais peut-être aussi me détestes-tu trop pour ça. Je ne sais pas. Si tu m'en veux, si tu me hais, sache que j'en suis désolé.
Et si je peux encore prétendre te manquer, sache que je n'ai jamais cessé de penser à toi, à vous.
Que la Ville t'ait changé, j'en suis convaincu. Peu importe la direction que tu auras prise tant que la personne que tu es aujourd'hui te convient, ce que je te souhaite. Je te le souhaite du plus profond de mon être.

Il y a quelque chose que je ne t'ai pas dit avant – s'il te plaît ne me juge pas. Tu étais trop jeune à l'époque, et moi-même j'en ai longtemps ignoré les détails. Ce n'est qu'après votre départ, en rencontrant des montagnards des villages avoisinants, que je l'ai appris.
Tes parents avaient trouvé refuge dans les montagnes après avoir été expulsés de leur diaspora respective. Parce que chacun détenait des informations sur les activités du camp adverse, ils ont été accusés de trahison et placés sur liste noire.
Ils sont arrivés quand ta mère était enceinte, mais alors qu'ils pensaient être à l'abri des représailles, ils ont été contraints de fuir de nouveau. Alors ils t'ont laissé.
Ils l'ont fait pour t'épargner la menace qui pesait sur eux.
Ils l'ont fait par contrainte, par nécessité, et non par volonté.
Kalev, tu n'as pas été
abandonné.

Où vivent-ils aujourd'hui ? Personne ne sait. On ne connaît d'eux que leur nom, et il est probable qu'il s'agisse de faux. Ta mère se faisait appeler...

Tu interromps ta lecture pour la reprendre deux lignes plus haut. Tes phalanges accusent un tremblement que tu peines à maîtriser pendant que, devant ta vue, d'humides brumes envahissent la page. Sous tes doigts la feuille se plisse – tu résistes à l'envie de la froisser, la chiffonner, la déchirer. Tu résistes à l'envie de hurler puisque tu ne sais plus comment pleurer, au désir de t'enfuir sans prévenir, au besoin de t'échapper au loin. Les herbes alentours sont mortes. Les grives se sont étranglées. Le chevreuil gît dans un fourré. Et le froid du crépuscule, la brise des sommets, s'insinue dans ta gorge pour en découper les membranes, pour en limer les fibres jusqu'à l'os.
Surpris par un mouvement dans ton dos, tu te retournes en un sursaut – rien. La silhouette de Sidney est toujours visible dans un coin de la Cabane, présence silencieuse dont tu te sens tout à coup privé, comme si le soudain rappel de cette parentalité se doublait de celui de vos origines distinctes, cette évidence que tu avais jadis enterrée afin de mieux la fouler au pied. Tu reprends le texte, même s'il ne reste plus grand-chose que tu sois capable de déchiffrer à travers ton trouble.

... N'oublie pas ce que je t'ai appris ; ça te sera utile si tu as choisi d'habiter ici.
Quel que soit ton avenir, je prie pour qu'il soit lumineux.
Sois heureux, mon garçon.

Ton Vieux.

Puis le néant. Les mots cascadent à l'intérieur de ton crâne, remugles fouillis d'un noir usé, et lorsque tu glisses de nouveau tes pupilles sur les pleins et les déliés la sensation première s'est dissipée, ne recrachant dans son sillage qu'une émotion qui t'asphyxie ; tes jambes, elles, refusent l'ordre de se redresser et tu relèves la tête en vue de ravaler la pluie au bord de tes yeux – avec ce bleu piquant du ciel au-dessus de toi qui te fait cligner plusieurs fois, cet azur à l'horizon veiné de violures rosissantes, bleu, bleu partout, bleu à s'y noyer.
« Vieux con, ouais. Sale vieux con de merde », grognes-tu, plus pour te ressaisir que pour lui porter réellement grief. L'effet a beau être minimale, l'injure libère des forces inondées de malaise, empêtrées dans un désarroi glaireux, dans lesquelles il te faut creuser pour revenir vers Sidney. L'avantage de la pénombre, c'est qu'elle ne décèlera pas les rougeurs sous tes paupières – et tu es encore capable de la tromper sur ta voix. Depuis le seuil, appuyé bras croisés contre la chambranle, tu lui lances :
« Qu'est-ce que ça dit chez toi ? »
En espérant être seul à endurer pareille désolation de l'âme.

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posté le Ven 4 Aoû 2017 - 19:04 (28)
L'amas de souvenirs qui s'entassent au fond du coffret leur sont destinés à tous les deux ; certains objets leur appartiennent en propre, tandis que d'autres s'offraient aux deux. Tous ont quelque chose d'ancien, ils sont rattachés à un souvenir qui émeut leur cœur ou éveille les sanglots de leur âme. Mais les lettres sont différentes : elles sont neuves et inédites, et nul autre œil que ceux du Vieux ne s'y sont encore posés. C'est comme si sa voix, subitement, reprenait vie ; c'est en même temps un aveu de mort, avec cette cabane encore fréquentée mais non habitée, un désert où surgit parfois un oasis asséché, suffisant cependant pour la pause que l'on désire prendre. Sidney se rend compte à cet instant que oui, celui qui leur a toujours fait office de père est bien mort ; et c'est la vue brouillée qu'elle commence sa propre lettre :
Sois la bienvenue sur ces humbles sommets, quelque soit le chemin qui t'y ait amené.
Que tu sois venue seule ou avec Kalev, j'espère de tout cœur que vous irez bien.
J'imagine qu'à dix-sept ans, tu ressembles à ta mère. Tu sais que je l'ai bien connue ; tes parents et moi étions très amis, avant l'accident.
Ta mère ressemblait à une poupée de porcelaine, avec son teint de neige et ses longs cheveux blancs. Je me souviens que tu avais ses yeux, deux amandes claires qui étincelaient quand tu souriais.
Ton père était un brave. Un homme fort, il était vrai, et d'une beauté divine. De lui, tu as hérité ses lèvres fines et acerbes - mais surtout, à mon avis, son tempérament explosif.
Où voulait-il donc en venir ? se demande-t-elle alors qu'elle parcourt les lignes suivantes, où le Vieux explique comment il les a rencontrés - par hasard, dans la vallée, alors qu'ils cherchaient un refuge loin de la ville -, et comment s'étaient nouée leur relation. Elle apprend que son père aimait tricoter, mais n'avait jamais osé avouer cette passion peu virile, et le couple attribuait toujours la paternité de ses ouvrages à la mère de Sidney. Elle ne peut s'empêcher de sourire en pensant à ce bonnet qu'elle a elle-même réalisée pour son frère, il y a peu de temps.
Alors qu'elle découvre la vie de ses parents et du Vieux, une vie tragique dont elle connaît déjà le dénouement, elle sent les larmes couler de plus belle.
La lettre se termine ainsi :
Je voulais, en guise d'adieu, te partager ces souvenirs que tu n'auras jamais. Garde-les précieusement, ils te soutiendront dans tes épreuves.
Je prie pour que tu ne m'en veuilles pas de ma décision. Je sais que c'est probablement trop demander ; pardonne l'espoir naïf d'un vieil homme qui aborde le bout du tunnel.
Tu as toujours été forte, et je sais qu'à dix-sept ans, tu l'es tout autant qu'avant. Ne perds pas la lumière. Ton chemin est certes plus difficile, mais tes pas te mèneront toujours à bon port.
Aie confiance en toi.
Sois heureuse.

Ton Vieux.
Elle essuie rapidement les larmes qui submergent son regard avant de tourner un visage rougi vers Cameron. Elle sent son sourire faible, forcé - malgré tout nécessaire.
« Il me parle de mes parents. Tu sais, il les connaissait. »
Elle se tait quelques secondes, reposant les yeux sur la feuille de papier. Elle sait déjà qu'elle ne s'en séparera plus, qu'elle la ramènera avec elle et ne voudra plus s'endormir sans avoir la certitude que la lettre reposera bien dans son écrin de carton.
« Et toi ? »
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Jeune altermondialiste
posté le Mer 16 Aoû 2017 - 23:14 (29)
À la vue de Sidney, à l'ouïe de Nergüi là qui te parle, tu sens fondre un soupçon l'ère glaciaire contenue dans tes artères – toujours économe en mots, directe comme à l'accoutumée – et l'espace d'une seconde tu te reproches d'avoir cru qu'elle aurait changé. Cette lettre dont tu ignores la teneur, placée entre les deux pales de ses mains blanches, représente un sésame vers son âme auquel tu n'auras jamais entièrement accès ; tout au plus quelques bribes qu'elle aura bien voulu relâcher, à la condition que tu lui en aies fait l'expresse demande. Sur ce plan, ta sœur sait conserver ses secrets. Elle y excelle d'ailleurs – tellement mieux que toi – toi dont le visage exprime les noirceurs avec tant de clarté. Les lattes usées du sol grincent sous ton poids tandis que tu t'avances lentement à sa rencontre, presque précautionneux, jusqu'à distinguer à travers la pénombre les résidus luisants qu'elle a effacé sur ses joues. Un hameçon perfore ton cœur d'indignation. Il t'est néanmoins impossible d'en définir une origine ou, plutôt, un responsable de chair et d'os qu'il te suffirait de tabasser pour expier la faute, ce qui a pour effet de rendre ta colère impuissante et vain ton emportement – obligeant tes muscles à se détendre, ton esprit à se calmer – à peine. Tu persistes à ressentir, pareille à cette vacuité creusant tes gestes, cette rage toujours dépourvue de coupable, une brûlure exempte de boursouflure. Celle-là même qui consume ton énergie, la réduisant à peau de chagrin et toi à un chien aux crocs sanglants d'avoir trop mordu sa chaîne. Pitoyable.
L'ironie a voulu que le Vieux vous parle à tous deux de vos parents respectifs, soit de votre différence initiale, comme si ce retour aux sources remontait en réalité à bien plus loin que cette Cabane esseulée, que votre enfance partagée. Or, si dans le cas de Sidney le décès des siens fut irrévocablement prononcé, tu ignores quoi penser de ces piètres indices glanés après ton départ au sujet de tes géniteurs. Faut-il que tu les chérisses ainsi que la marque d'un amour dont tu ne te souviens guère ? Dois-tu – toi sur une rive, le monde entier sur une autre – traverser ce Rubicon aux eaux léthéennes afin de retrouver trace de tes ascendants ? Et pour quoi faire ? Pourquoi donc risquer la noyade au fond du vert oubli à l'instant même où tu te sens désormais capable, sur ce sentier que t'ouvrent les pas glacés de ta sœur, de progresser sans un regard en arrière ?
Si c'est une blague, elle est d'aussi mauvais goût que la bile imprégnant tes mâchoires.

« Il... » Tu hésites. Redoutes que Nergüi n'éprouve ce même rejet qui te paralyse. Elle vaudra pourtant toujours plus que des regrets. « Pareil. 'Fin, il dit qu'ils sont vivants. Ils l'étaient à l'époque, en tout cas, on sait pas quand il a écrit ça. »
Tu chutes de tout ton poids pour t'asseoir près d'elle, sans délicatesse aucune, pour ensuite accrocher ton regard à ses prunelles ; la brillance qui y subsiste a beau n'être pas celle que projettent ses flammes lorsqu'elle les envoie draper les champs de leurs rougeurs, elle n'en est pas moins noble ni moins précieuse, d'une rareté qui la dispute à sa fragilité. Si tu n'étais pas déjà transi de sentiments contradictoires, cette vision t'arracherait un lambeau de compassion. Prends-la dans tes bras, tu en as besoin, écrit la main au-dessus de ta conscience, mais ces étreintes-là te sont inconnues et, la maladresse ayant elle-même couronné le règne de ton affection, tu demeures immobile, navrant petit soldat, à t'imaginer cette maison dévorée par l'incendie, boiseries et souvenirs, plafonds et empreintes, partir en cendres, disparaître en fumée, brasier purificateur en écho à l'intérieur de ton thorax.
« On reste frère et sœur, hein ? »
Sitôt ces mots prononcés du bout des lèvres, tu te détournes sèchement, les nerfs comme frappés d'une fulgurance – l'as-tu vraiment interrogée sur cette évidence ? Comme si soudain tu n'y croyais plus. Comme si tu ne voulais pas entendre sa réponse, fût-elle rassurante.
C'est pourtant vrai, oui.
Ta sœur n'est pas ta sœur.
Et elle l'est plus que n'importe qui d'autre. Parents semblables ou non. Morts ou non.
« Le soleil commence à s'coucher ; ça va être trop long d'redescendre avant la nuit, vaut mieux qu'on dorme ici. »
Les yeux fixés au dehors sur la nappe de lumière qui s'effiloche dans l'air du soir, tu en oublierais qui tu essayes de tromper.

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Jeune altermondialiste
posté Aujourd'hui à 12:37 (30)
Elle tente de refuser les larmes qui se pressent à son seuil, et qui frappent à sa porte pour lui demander le passage. Elle veut dire non, Sidney, mais elle sent que sa gorge est serrée. En de pareils moments, retenir les sanglots s'avère beaucoup plus compliqué que prévu. Elle est persuadée que Cameron lit en elle comme dans un livre ouvert ; l'idiot serait sans doute capable de remarquer qu'elle est sur le point de pleurer. Elle a du mal à comprendre : elle n'est pas du genre à laisser couler les larmes, et très peu de choses la rendent triste. Mais ça, ce message laissé par un homme qu'elle aimait de tout son cœur, par un père qui ne désirait que son bonheur, la rend affreusement malade. Elle voudrait arrêter de ressentir quoique ce soit, en cet instant. Cela lui permettrait au moins de se retourner vers Kalev, et de lui apporter son soutien s'il en a besoin. Elle se doute que lui aussi sera ému, peut-être perturbé également. Et il faut bien qu'un des deux soient calmes.
Ça a toujours été elle. Même si elle faisait semblant.
Elle est en tout cas bouleversée d'apprendre la nouvelle. Les parents de Cameron, sans doute vivants. Pourtant, cela n'a rien d'exceptionnel : ils l'ont abandonné, non ? Mais cela lui fait quelque chose, à Sidney, parce qu'elle sait que les siens sont morts, et qu'elle n'aura jamais cette chance. Lui, si. Et elle le jalouse tellement pour ça. « Mon dieu, Cam... » : murmure-t-elle en s'approchant doucement.
Elle tire un sourire sur ses lèvres, et est presque fière d'avoir réussi à se donner une expression compatissante. Elle se rend compte à quel point elle l'aime, ce petit frère ; elle ne saurait pas expliquer concrètement ce qu'elle ressent pour lui, mais elle se découvre le besoin de le protéger, de le rassurer. C'est drôle, une fille est-elle censée ressentir tout cela face à un garçon qui a presque son âge ? Elle décide que ce n'est pas important : elle fait ce qu'elle veut, bordel.
« On le sera toujours, Cam. Ce qui compte, entre nous, c'est pas le sang, c'est qu'on a été là pour l'autre. »
Et quand elle dit ça, elle a l'impression d'être un peu injustes envers leurs parents. Elle sait que les siens auraient aimé être à ses côtés, ils ne le peuvent simplement pas. Ce n'est pas de leur faute. Mais même si elle les aime profondément, Cam et le Vieux comptent plus à ses yeux. Elle trouve ça horrible, dans le fond. Les gens oublient. J'ai oublié. Mais j'étais un bébé, comment aurais-je pu me souvenir ?
Et ça faisait mal.
« Quoi, déjà ? » Sidney jette un coup d'œil à la fenêtre ; effectivement, Cameron a raison. Elle a mal calculé son temps : en hiver, le soleil descend plus vite, surtout en montagne. Comment a-t-elle pu l'oublier ? Elle maudit son imprudence, même si elle n'est pas vraiment inquiète. Ils ont vécu ici, et des gens sont venus dormir là ; elle sait qu'ils peuvent se débrouiller.
« Ah ouais, t'as raison. Qui fait quoi ? Le feu ou la nourriture ? »
L'hiver est rude, impossible de dormir s'il n'y a pas un feu pour réchauffer l'atmosphère glacée de la chaumière. Quant à la nourriture, elle n'a rien pour le soir ; elle doute que Cameron avait prévu plus quand il a préparé ses affaires, et puis, manger froid quand l'hiver gronde dehors n'est jamais une bonne idée. Les nuits sont froides et impitoyables. Elle rêve d'une bonne tisane réalisée à partir d'épines d'epicea infusées. D'une nuit passée dans des couvertures chauffées devant l'âtre, à côté de Cameron, les mains jointes comme ils le faisaient étant enfants.
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