« Ô temps, suspends ton vol, et vous, heures propices, suspendez votre cours... »

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L'exil des corbeaux blancs - ft.Sansar

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Clan Iwasaki
sympathy for the devil
Etsuko, un parfum de sable chaud au creux des reins, une image de cerisier en fleurs dans le ton de sa voix. Une femme perdue naviguant en eaux troubles. Un sourire, toujours, voilant la vérité, un passé qui ne veut pas quitter sa rétine. Un corps entre deux mondes et une question : pourquoi? Des poings et du sang la recouvrent sans qu'elle s'en cache. Il y a quelque chose de casser en elle et pourtant, on se sent attiré.
Soulevez le voile, n'ayez pas peur. La mort n'existe pas.

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le Mar 7 Fév 2017 - 16:49
Ce soir, je vous quitte
"Je sais que ce soir je vous quitte
Je vous le dis encore vivant
Je ne reviendrai pas des cimes
De là où la neige se pend"
La journée avait été exécrable. Une suite de mauvaises nouvelles s'enchaînant les unes après les autres dans un tourbillon sans fin, ne te laissant aucun répit. Ce n'est que maintenant, à plus de deux heures du matin, que tu as le luxe de t'octroyer une pause bien méritée. Tu sors sur le balcon de la maison, le vent froid chassant tes bâillements étouffés. Tu as oublié ton châle à l'intérieur et déjà tu grelottes. Pensive, tes mains s'enfoncent dans tes poches, se heurtant à ton paquet de cigarettes et ton Zippo. Tu te saisis de tes instruments de torture et, prélevant délicatement un tube de narcotine de son étui, tu l'enflammes d'un coup sec avant de sombrer dans la chaleur de la première bouffée. Une légère brûlure au niveau des joues, le goût indéfinissable du tabac empoisonnant ton système respiratoire, et celui illicite du vice te réchauffent, en même temps qu'ils occupent momentanément tes pensées. Tu lèves la tête vers le ciel, rejetant une longue volute blanche allant se perdre dans l'immensité du dehors, sous le regard des rares étoiles trouant le rideau noir de la nuit. Pas un bruit dans les rues, pas un mouvement. Tout dort, respire tranquillement, rêve, espère. Tout n'est que luxe, calme et volupté.

Tout sauf toi.

La cigarette se consume au rythme de ta respiration, de ta descente aux enfers, parfum mentholé, accent caramel. Tu avais changé de marque de clopes, optant pour des françaises, et tu ne regrettais pas l'arrière-goût sucré, bonbon goudronné. Tu le laisses pénétrer ton palais jusqu'à ce que tes poumons crient grâce et réclament de l'oxygène. Alors seulement tu cèdes à l'exigence de ton corps pris en otage par tes pulsions masochistes.

La douleur comme anesthésiant. Beau programme concocté par un esprit dérangé, un esprit ne trouvant plus de repos après toutes ces visions ensanglantées. Toute la sainte journée dans les hôpitaux, les chambres comme les morgues, à répertorier les vivants et les morts, les blessures et les vies brisées. Tu détestais cela, l'après d'une bataille. Vous aviez eu ce que vous cherchiez, votre chef, mais combien avaient payé le tribut de cette 'victoire'? D'ailleurs, n'étiez-vous pas perdants ? Certes, l'oyabun était vivant et en bonne santé -loués soient les dieux- mais tu ne savais que trop bien, au terme de cette foutue journée, que le prix à payer avait été élevé. Très élevé.

Tu fermes les yeux, ton esprit hanté par ces corps sans vie, peau bleuie, regard vide. Les visages étaient tous les mêmes. Insolemment jeunes. Toujours trop jeunes à tes yeux fatigués de tant de gâchis. Tu as beau être dans le milieu depuis un certain temps, ton cœur s'emplit toujours de cette bile amère. Le regret griffe tes côtes, la culpabilité mord ton cou. Dans l'étreinte froide et stérile de l'incertitude, tu ne trouves nulle chaleur à tes côtés, uniquement un vide abyssal dans lequel te jeter serait une erreur fatale mais si facile. Trop facile.

Tu écrases le mégot dans le cendrier déjà chargé posé sur la rembarre, rejettes le dernier nuage toxique puis rentres à l'intérieur, te glissant comme une ombre jusqu'à l'entrée de la demeure. Tu remarques que le bureau du chef est encore allumé, signe que tu ne seras probablement pas la seule à passer une nuit blanche. Tu hésites un instant à t'immiscer dans la vie privée de ton supérieur en lui proposant ta présence, mais un fond de respect t'en empêche. L'oyabun détestait recevoir quiconque dans ses moments de faiblesse, de toute façon. Et ce soir en était un.

Tu te détournes de la maison principale et de ton Père, trouvant refuge dans le confort de la berline toute de cuir noir et de moteur silencieux, d'asphalte crissant sous les pneus et de paysages défilant tours de verre, arbres métalliques, feux tricolores. Le chauffeur te dépose devant ton appartement jusqu'auquel tu te rends d'une démarche robotique. Tes pieds trouvent le chemin de ton lit deux places sur lequel tu te laisses tomber toute habillée, ne prenant même pas la peine de rabattre la couverture sur toi.

Mais tes yeux refusent de se fermer.

Tu gigotes, te tournant et ne trouvant personne, aucune source de réconfort à ta droite. Il n'y a qu'un cœur meurtri par un amour à sens unique, des sentiments blessés à maintes reprises et ces larmes refusant de couler qui envahissent ta gorge et forment une boule épaisse, amas d'aiguilles. Dans des moments comme celui-ci, la solitude est une prison de glace noire où tu guettes le moindre coup de poignard venu de ton auto-flagellation, ton esprit te rejouant sans cesse tes moindres échecs. Être Wakagashira était autant un honneur qu'un fardeau pesant de plus en plus lourd. Alors qu'il te fallait contacter l'entourage des victimes demain dès l'aube, tu aurais envie de n'être qu'un kyodaï, ta vie se résumant à obéir aveuglément aux ordres, sans y accorder aucune pensée. Une existence insouciante de larbin décérébré. Tu te fustiges de penser du mal de tes juniors, et te retournes une énième fois sur ta couche trop grande, serrant ta couette étroitement autour de toi dans un vain simulacre d'enlacement.

Vers qui te tourner en plein moment de doute ? Vers qui demander conseil, chercher pardon et paix ? Vers qui te présenter vulnérable sans qu'il en profite pour te planter un couteau dans le dos ? A qui faisais-tu confiance ?

Les visages défilent un à un. Des noms illustres et d'autres, inconnus. Des voix caverneuses ou venant de muer. Bien sûr, SON visage et SON nom ne te quittent pas, toujours présents à ton esprit, collés derrière tes paupières, scellés dans les sombres recoins de ton cœur, jalousement gardés. Yuuta, tu soupires et rougis comme une adolescente en plein émois. Ridicule, tu grognes. Ridicule, tu craches. Ri-di-cule, tu assènes. Temudjin, tu murmures et tu te lèves avec l'énergie des condamnés, l'aube pointant à peine derrière les rideaux de gaze blanc. La porte de ton appartement claque. Rugissement du moteur, cri silencieux du désespoir.

Les montagnes se dressent fièrement devant toi. Ton père avait l’habitude de te dire qu’il s’agissait de dos de dragons, bêtes géantes endormies depuis très, très longtemps. Le brouillard que tu apercevais à leur sommet n’était autre que la fumée sortant de leur nasaux, respiration profonde, souffle régulier. Et si tu n’étais pas sage, concluait-il, si tu n’étais pas sage, papa et maman te laisseront là-haut, en sacrifice aux dragons lorsqu’ils se réveilleront. Alors tu avais tout intérêt à être une gentille fille, n’est-ce pas, et à ne pas t’éloigner de papa et maman pendant la ballade. Est-ce que tu continues à y croire ? C’est la question que tu te poses alors que les paysages verts défilent devant tes yeux à moitié fermés. Tu ressens ce mélange de mélancolie et d’endormissement propre à tes trop nombreux moments d’égarement, entre présent et passé, deux univers s’entrelaçant en ton cœur. Il n’y a de place que pour l’un d’entre eux, d’où une lutte féroce qui te faisait tant souffrir. La Jeep gravit les sentiers de plus en plus escarpés menant jusqu’à la demeure de Temudjin, mémoire du clan, ami et protecteur de ton jardin secret, et pourtant tu as l’impression d’aller en enfer. Tu ne grimpes pas vers le paradis mais bien vers la mort. Sacrifice des dieux. Sang versé pour apaiser leur colère. Le même sang ayant coulé il y a si peu de temps, déjà. Du sang rouge ne faisant aucune différenciation entre les Iwasaki, les Gangsters, les Altermondialistes ou les Opportunistes. Il n’y a qu’un amas de chairs roses, d’os blanc, de vêtements noirs et de sang rouge. Un tableau d’une cruelle beauté te donnant envie de courir, vomir, haïr. De courir à en perdre l’haleine, de courir jusqu’à ce que tes poumons explosent dans ta poitrine. De courir sans jamais te retourner. Mais…

Mais c’est impossible.

Tu arrives à un cul de sac. Tu sais qu’il va te falloir marcher. Peut-être que Temudjin avait fait exprès de choisir cette demeure presque à flanc de montagne, sans possibilité pour une voiture d’y accéder. La ballade au milieu de ce territoire rocailleux promettait d'être un instant solitaire où tu pouvais te confronter à toi-même dans le calme et le silence. La ville et ses bruits, ses moteurs et sa pollution étaient interdits chez lui. Un sanctuaire de paix, d’air frais, d'harmonie retrouvée avec la nature.

C'est d'abord les fleurs qui t'accueillent. Des bouquets de fleurs arrangés un peu partout. Fleurs des champs, fleurs des roches, fleurs précieuses, pierres étranges formées à l’abris de la lumière. Pots de verre sculpté ou simples verres à eau servant de vase. Un parfum d’humus rafraîchissant de simplicité. Une clochette sonnant au grès du vent, son cristallin quasi mystique. Tu adores toujours autant l’ambiance si pure t’accueillant dès le porche franchi. Le dépouillement à son strict minimum, loin des classiques japonais et pourtant proche dans leur concept. C’est exotique et familier à la fois, comme un air de piano célèbre interprété par un artiste différent.

Tu restes un moment debout à contempler l’antre de paix et de solidité. La montagne forme un arrière-plan magnifique. Le tout est une peinture subtile, une calligraphie tracée d’un seul trait de pinceau. Le soleil se couchera sous peu -tu as beau venir souvent, le chemin n'est pas aisé à retrouver et tu as roulé toute la journée-. Tu te tiens dans les dernières heures du jour, à égrener les secondes de tes battements de cils. Un morceau d’infini reste accrocher ici lorsque tu t’en vas, et tu es heureuse de le retrouver intact à chaque fois que tu reviens. Tu fermes les yeux, laisses la nature s’imprégner de toi, te reconnaître, le vent caresser ta peau, jouer avec tes cheveux. Le soleil lèche les paumes de tes mains comme un jeune chiot. Tu voudrais rester là, vivre loin des tracas de la ville et de ses meurtres, loin de cette violence te collant aux basques depuis ton arrivée. Tu rouvres les paupières. Le visage craquelé racontant les mille vies de Temudjin te sourit de loin. Ses vêtements flottent au vent, comme sa longue chevelure de femme, étendard immaculé, ligne pacifique. Pour combien de temps encore se tiendra-t-il debout ? Pour combien de temps encore auras-tu la possibilité de venir enfouir en ces lieux et en cet être tes secrets les plus lourds, creuser un trou imaginaire, laisser le silence de tes mots s’infiltrer dedans, et le reboucher d’une pierre ? Toujours, dit ton cœur. Pas plus d’une dizaine d’années, dit ta tête.

Ton sourire a quelque chose de fatigué lorsque tu l’adresses au vieillard. Tu prends doucement une de ses mains dans la tienne et tu la poses sur ton visage. Il est le seul à pouvoir te toucher de la sorte – cécité oblige – et tu crois être l’une des rares à le lui permettre. Tu ne t’es inclinée qu’une fois devant lui, lors de votre rencontre, et il avait ri, t’expliquant qu’étant aveugle, il se fichait pas mal des courbettes. Ça t’avait déstabilisé un instant, puis tu l’avais sans doute choqué en saisissant son poignet et en laissant ses doigts parcourir ton derme, enregistrant chaque contour de tes traits. La vérité, tu la devais à cet homme. Toute la vérité, sans échappatoire. Peut-être que c’était l’une des raisons pour lesquelles il t’appréciait. Peut-être aussi parce que tu étais l’une des seules à lui rendre visite régulièrement et à t’entretenir avec lui. Il n’empêche qu’une fois l’inspection faite, vous évitiez sciemment tout geste trop intime.

La chaleur de sa peau contre la tienne est comme une caresse de mère, un baiser sur le front avant de s’endormir. Tu savoures cet instant de grâce, de contact humain au sens littéral, avant que le froid ne vienne te saisir de nouveau. Ton sourire se fait triste, la faute à des parents absents dans la vie de leur petite fille. Jamais consolée, jamais aimée ( ?), jamais voulue.

« Allez-vous bien, Temudjin-sama? "

Tu ne donnes pas le change. Il a pu de ses propres mains constater ton état de fatigue, ta tristesse et toute la vacuité de la vie s'afficher tour à tour sur ton masque craquelé. Ton jeu d'actrice ne peut pas le tromper. Tu en es soulagée, dans une certaine mesure. Parfois, tu es heureuse qu'il ne puisse voir tes rougissements de honte, de colère ou d'embarras lorsque les questions les plus intimes se posaient entre vous.

Doucement, tes épaules s'affaissent, doucement, ton regard se baisse, doucement ton sourire se tord. Les larmes sont là et le silence et la présence du vieillard aussi. C'est peut-être la nuit qui tombe dans un voile rougeâtre te rappelant les morts d'hier, ou bien le fait de te savoir en terrain amical, ou encore la nuit blanche passée. Le fait est que tu pleures, doucement, amèrement, te laissant bercer par les montagnes millénaires. Tu arroses ces terres rocailleuses de tes perles salées en espérant y trouver plus tard des perles de sagesse.

C'est le seul endroit qui t'y autorise, d'espérer dans la souffrance.

C'est le seul endroit qui t'y autorise, d'espérer dans la souffrance.
© ASHLING POUR EPICODE


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Transféré à seize ans pour satisfaire les intérêts de Chun-Lian, feu son Maître, Sansar entama son existence à Pallatine en qualité de prostitué. Ancolie - puisque tel était son surnom au sein de l'Hanafuda - fut éduqué par le Chinois en vue de lui servir de bras droit lorsque la maturité et la vérité auraient eu raison de son innocence. Aux côtés de son mentor, celui qui se fit ensuite appeler Temudjin dans une diaspora fraîchement établie - un regroupement de clans à l'époque - s'érigea en ambassadeur de la Maison et, de façon plus politique, devint coordinateur de l'ensemble du réseau de prostitution asiatique.
Bien qu'il reprit le rôle de Chun-Lian au décès de celui-ci, ses efforts pour perpétuer les traditions héritées de l'ancienne mode furent vains ; la prostitution moderne dévora ses forces et, au moment où l'Iwasaki-rengô sortait officiellement de terre, Sansar se retira dans les montagnes.
Aujourd'hui, il n'est plus guère qu'un vieillard invisible, un fantôme attentionné loin des tourments du pouvoir. Ce qui ne l'empêche pas d'user de cette couverture pour continuer à cultiver son royaume depuis l'ombre et le secret.

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le Sam 11 Fév 2017 - 20:51
Secret sous la cime des arbres glacés de l'automne, le jour émerge doucement d'entre les feuillages morcelés du crépuscule. La lumière y filtre à travers des rideaux de chlorophylle, pâle et brumeuse, et libère dans l'atmosphère des odeurs de vieux souvenirs dont Sansar hume les relents poudrés, suaves, pareils à ceux d'une jeunesse écoulée à regretter ses montagnes natales. Il y est pourtant revenu, enfin dira-t-on, sauf que la sensation n'a jamais été la même, ne le sera jamais de toute manière, pas même une copie, un dérisoire reflet, et l'image lointaine qui s'est imprimée sur sa rétine lui semble toujours, et avec désespoir, émaciée. Il aime cette vallée, nonobstant. Il en aime chacun des reliefs inaltérés, ses cimes inatteignables et ses insondables gorges ; elle lui parle en chacune de ses résonances animales, distille en lui mille murmures minéraux ou l'enveloppe de ses vapeurs végétales – chèvrefeuille, hêtre et liseron – jusqu'à lui faire oublier le temps qui ne fait que passer sans s'arrêter, ce temps méprisant, puéril, qui lui dérobe inlassablement le peu qu'il lui reste de présence en ces lieux. Alors l'Ancêtre, en réponse à cette fatalité, ne bouge pas. Il se tient là, assis sur les quelques marches qui mènent au jardin, ou plutôt ne devrait-on pas appeler cela ainsi puisque les collines entières façonnent son exil loin des hommes, puisque la nature en personne vient enrouler ses doigts de lierre autour des poutres de son logis et se nicher au printemps dans les creux de l'avant-toit pour y protéger ses hirondelles. Ici, dans cette partie du monde où sa propre ombre est l'unique compagnie qu'il daigne subir, il patiente dans la froideur de l'aube, ses mains croisées sur ses cuisses, indifférent au silence qui l'environne.
La hiérarchie des heures n'importent plus dès lors qu'elles disparaissent trop vite. Qu'elles soient les premières du jour ou les dernières de la nuit, il y a longtemps que Sansar ne les considère plus selon le rythme commun ni ne cherche à accorder son existence sur leurs règles établies, la lumière pour agir et l'obscurité pour dormir. Il trouve d'ailleurs amusant que les gens continuent d'attribuer ce type de valeurs à des horaires qui, à l'époque d'où il est originaire, n'existaient même pas. Ceux qui s'assoupissent lorsque l'aurore paraît sont dits déséquilibrés, quand on ne leur prête pas quelque morale dissolue, et toujours midi éclipse minuit au rang de la clarté ; Temudjin, lui, a perdu très tôt cette perspective. Or, maintenant que son sommeil se joue de ces contraintes, de même que ses yeux des nuances, il ne remarque plus qu'il fait encore gris dehors, que les bosquets sont auréolés de bleu et que sur la ligne d'horizon se détache pas à pas la peau blanche du soleil. Tout au plus le sent-il à l'instant où, transperçant la nébuleuse humide, un rai plus chaud que les autres lui frôle les paupières –  il inspire alors du fond de ses poumons, déplorant que le matin se montre si véloce, puis replonge aussitôt dans l'immobilité.

Devant lui, une forme dense fend les herbes d'une foulée lente. Elle semble découvrir l'endroit, sa torpeur qui n'a d'humain que l'habitation que l'on y a construit et le reste plus proche du règne des pierres – ignore si elle s'y trouve en sécurité, si quelque danger ne jaillira pas soudain des buissons alentours, mais rien, rien que cette hutte assoupie et la silhouette millénaire qui en orne le parvis. Cette dernière ne se rend même pas compte que l'on a pénétré son royaume pétrifié ; elle n'en prend conscience qu'au moment où, relevant le front, la créature aux abois s'échappe sous les frondaisons pour rendre au paysage son inertie, et Sansar sourit à ces manières bien connues de chevreuil, à la fois spontanées et stupéfaites, désinvoltes et maladroites, en se demandant si la bête le visitera de nouveau, si elle lui fera encore l'honneur de brouter dans cette clairière où, pareille à une vieille interrogation, a poussé sa maison. Que font les hommes là-bas en ville tandis qu'il écoute les hauts soupirs ? Dorment-ils, seuls ou à deux ? Chassent-ils hors de leur bouche béante les reliquats du repos ou bien s'agitent-ils déjà au-dessus de leur ouvrage ? L'aïeul ne sait pas, ne se questionne pas. Il demeure à cette place, l'esprit rivé sur chaque seconde qui s'écoule, sur chaque nuance de ciel différente de la précédente qui oscille sur la paroi vitreuse de ses iris, incapable de la traverser sans y abandonner sa certitude, jusqu'à ce que le levant finalement ne s'accomplisse et n'offre ensuite à la terre ses inséparables chants d'oiseaux. À peine résonne la prime note que tombe le soir – et la journée a disparu ainsi, enfuie entre deux fourrés à l'instar d'un brocard effrayé. Il est temps de préparer le repas.
Avec des mouvements que l'habitude a enrobé de rituel, l'ancien Khan retourne à l'intérieur de sa masure afin de sortir les ustensiles. Il a beau n'y avoir guère d'espace entre ces quatre murs de bois – souvent a-t-il eu l'envie de les abattre pour installer en échange une vaste yourte, mais la pensée d'y habiter en solitaire l'a chaque fois détourné de ce désir – il lui a fallu en maîtriser la moindre parcelle pour éviter d'y perdre ses objets ou, pire, de s'y perdre lui-même ; le nombre de pas séparant les pièces du mobilier, la hauteur des meubles, la disposition des vases, tout est important. Ce n'est en aucun cas un souci de maniaquerie. S'il ne connaissait pas sur le bout des doigts l'organisation de son environnement, Sansar serait en effet forcé de se déplacer les bras tendus en avant et le pied indécis. Là, il se repère comme s'il possédait encore sa vision. Rien ne traîne au sol sur quoi il pourrait trébucher. La vaisselle est toujours rangée selon le même ordre sur les étagères, du plus petit au plus grand, pendant que les sachets d'épices et les pots d'aromates conservent leur place spécifique sur le plan de travail. Un vieux poêle, dans le coin gauche au fond de la pièce principale, alimenté par les bûches entassées dans la remise, sert tantôt de chauffage, tantôt de réchaud. L'eau pour le thé se puise non loin de la cabane, à l'endroit où un ruisseau souterrain affleure ponctuellement. L'ensemble forme un gîte assez rudimentaire, sans doute une terreur pour les adolescents contemporains, mais Temudjin ne s'imagine pas vivre ailleurs, habiter une propriété confortable dans un quartier au fort cachet, dormir dans un lit moderne et s'éclairer à l'électricité. Il préfère sentir la chaleur ronde d'une lanterne suspendue au linteau de la porte tandis que crépite l'âtre d'où ondule l'odeur du bouillon de viande fumée qui emplit peu à peu l'abri. Lorsqu'il était jeune, son foyer n'était pas plus sommaire que celui-ci. Un tel environnement n'est donc que la juste conséquence de son actuelle existence : nostalgique, invisible et aveugle.

Le crépuscule écarlate éclabousse les bouquets secs déposés sur le rebord de la fenêtre. Les lueurs basses roulent de part et d'autre de la vitre quand, tout à coup, une ombre fait irruption à l'orée du champ. Une tache grisée au loin qui semble s'avancer en direction de la cabane. Avait-il donné rendez-vous à quelqu'un aujourd'hui ? Non. Il s'en serait souvenu – sa mémoire est bien l'unique chose qui ne le trahit pas encore. À en juger par la taille, il ne s'agit certes pas d'un animal. Alors qui ? La réponse importe peu, après tout ; un invité restera toujours un invité. Négligeant sa cuisine, Sansar s'en va accueillir son futur compagnon et déjà devine, au léger bruit que relâchent les feuilles sur le passage du nouveau-venu, que ses motifs de rencontre ne prêtent pas à la gaieté. Ils sont peu à connaître le chemin menant à son royaume. Ils sont moins que peu ceux qui sèment dans leur sillage cette aura de fierté fragile, d'impérialisme chagrin. L'Ancêtre n'en a d'ailleurs côtoyé que deux porteurs durant sa vie. Et l'un n'est plus là pour se rappeler à lui. Pour autant, le sourire qu'il adresse au visiteur ne s'en fait pas moins tendre, au contraire. Et la main qui saisit la sienne sans un mot avec cette énergie toute retenue, cette douceur respectueuse, loin de l'image que donne d'ordinaire à voir sa propriétaire, vaut davantage qu'une introduction usuelle.
Elle n'a pas besoin de parler pour être reconnue de son aîné. N'a pas non plus besoin de lui avouer ses justifications pour qu'il les lise sur le grain de son épiderme, sur le tracé lisse de ses joues qu'il caresse avec délicatesse. Elle est adulte, Etsuko Abe, digne wakagashira de son clan. Et néanmoins elle est venue à lui comme une petite que la peur chasse de son lit, non pas affolée des ténèbres mais bien d'elle-même, de ce qu'elle ne comprend pas et de ce qu'elle ne peut endurer. La responsabilité qui lui échoue, et que d'aucuns considèrent tel un trophée, incendie toujours les paumes de ceux qui la supportent ; cela ne tient cependant pas à la nature de l'individu, à son éventuelle faiblesse ou à ses craintes – c'est le caractère même du devoir que de consumer ses hôtes d'un feu noir.
« Et vous, chère enfant... » annonce-t-il en guise de réplique, centrant aussitôt le sujet sur qui de droit. Qu'elle puisse s'enquérir de sa santé avant la sienne propre désole le vieillard, quoiqu'il ne lui en fera pas le reproche, car bientôt s'élève dans l'air du soir la raison pour laquelle la Japonaise s'est présentée à lui.

Son mutisme mouillé, ses respirations troubles, son parfum aquatique ont davantage d'éloquence que le plus savant des langages. Elle qui jadis éblouissait quiconque posait le regard sur elle pleure à présent des cristaux que l'éclat déclinant du jour embrasse, alors que sa chevelure emprisonne les ultimes rougeurs du ciel ; Sansar ne voit rien de cela. Il écoute juste. S'émeut de cette biche qui voyagea depuis le centre de Pallatine jusqu'à le rejoindre et qui, parvenue à destination, jette sans emballe à ses genoux toute la tristesse et tout le désarroi qu'elle a jamais exprimés. Douloureuse et infinie confiance. Un siècle de gratitude ne serait sans doute pas assez pour y répondre.
« Rentrons, je vous en prie. Ne restez pas au froid. Vous me conterez cela. »
La voix est fidèle à son essence, froissée. Bienveillante. Mêlant le geste à la parole, l'Ancien ouvre aussitôt la porte et conduit son hôte dans la pièce où il la laisse s'installer pendant qu'il revient se préoccuper du feu et du plat qui frémit dans sa casserole. Sous les remous que dessine la spatule se creusent les vallons de l'Arkhangaï.
« Me feriez-vous le plaisir de partager ce repas avec moi pendant que nous conversions ? Vous devez être affamée après ce long trajet. » Oh, la faim n'est ici qu'un prétexte à témoigner sa compassion, mais ces subtilités n'échapperont pas à la seconde de l'Oyabun. Après ces nombreuses années, elle sait trop que le bien-être de son entourage, qu'il soit professionnel ou privé, est inhérent à la sollicitude du vieux Mongol.
Et qu'elle a peu de chance de pouvoir s'y dérober, larmes ou non.
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Etsuko, un parfum de sable chaud au creux des reins, une image de cerisier en fleurs dans le ton de sa voix. Une femme perdue naviguant en eaux troubles. Un sourire, toujours, voilant la vérité, un passé qui ne veut pas quitter sa rétine. Un corps entre deux mondes et une question : pourquoi? Des poings et du sang la recouvrent sans qu'elle s'en cache. Il y a quelque chose de casser en elle et pourtant, on se sent attiré.
Soulevez le voile, n'ayez pas peur. La mort n'existe pas.

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Ce soir, je vous quitte
"Je sais que ce soir je vous quitte
Je vous le dis encore vivant
Je ne reviendrai pas des cimes
De là où la neige se pend"
Venir chez Temudjin avait ce parfum d’inconnu qu’offrait les espaces vierges de présence humaine. Le vieil aveugle te guide jusqu’à son humble demeure – une cabane, tout au plus. Une fois encore, tu t’étonnes de ce choix si spartiate, si loin des maisons closes au luxe recherché, raffiné, où chaque détail comptait. Le milieu si particulier dans lequel tu sais que ton hôte a grandi. Le milieu qui l’a vu s’élever au rang de légende. Pour n’avoir jamais fréquenté ce genre de place, tu n’as aucune idée de ce qu’il a bien pu vivre, laisser de lui-même entre les bras avides des autres. La beauté ne s’atteint qu’à un prix déraisonnable, tu es la première à le reconnaître. Souffrir la mort pour leur plaire, et puis l’hiver. Le châtiment d’une existence d’errance, du moins c’est ce que racontaient ses rides, ce que tu te plais à imaginer sur Temudjin le millénaire. Peut-être n’atteins-tu pas la vérité. Tu t’en fous, à vrai dire. Les gens comme lui ne peuvent s’attendre à autre chose qu’à dégager une aura de conte de fée qu’on les croirait volontiers tout droit sorti d’un bestiaire imaginaire.

Le sol surélevé de la cabane grince lorsque tu poses ton pied déchaussé dessus. Le froid de ce début de soirée pénètre ta voûte plantaire, provoquant un frisson. La beauté du paysage y est également pour quelque chose, et tu te surprends à te retourner pour embrasser dans un souffle les arbres nus s’embrasant dans le soleil couchant, l’herbe bleuir, les nuages se parer des couleurs des ailes du papillon nocturne. Dommage qu’il soit aveugle, penses-tu, et pourtant ce fait rajoute un charme fou au personnage se tenant dos droit, jambes repliées sous lui, bol de soupe fumante devant toi assise dans la même position, la majesté en moins dans ton corps vieillissant.

Tes yeux te piquent après les pleurs de tout à l’heure ; tu les frottes, chassant la fatigue du voyage et celle due à tes nerfs mis à rude épreuve. Le fumet se dégageant et de la marmite bouillant sur le feu, et de ton bol posé devant toi, envahit l’espace d’une odeur appétissante te faisant remercier ton hôte pour le repas frugal mais plein d’un goût que seuls des ingrédients d’exception pouvaient offrir. Là, isolée de tous, le sens de l’honneur, du devoir, la rigide étiquette de la ville n’était qu’un pénible souvenir dont tu te débarrassais. Pensais-tu qu’un aveugle ne pouvait percevoir les fugaces émotions d’un visage marqué par le deuil ? Bien sûr que non. Sansar avait une sensibilité de femme enceinte, une oreille si fine qu’il avait un jour entendu l’orage approcher vingt-quatre heures avant son effectivité, et son toucher était on ne peut plus redoutable, rayons X plus perçant que des yeux de cyborg. Son handicap l’avait transformé en surhomme, et tu ne t’étonnes pas de lire sur ses rides l’inquiétude prendre le pas sur la tranquillité du vieillard. Tu te confies d’un ton égal, lui racontant d’une voix posée, du moins l’espères-tu, les épisodes traversés par l’Iwasaki, ton clan, ta famille. Il est au courant, bien sûr, mais tu lui narres tout de même la disparition de l’oyabun, votre désarroi, votre quête, vos fouilles, les guet-apens, les batailles, le sang, les membres coupés, les balles prises, le sang toujours, les morts. Les brancards, les hôpitaux, les proches regroupés prostrés près d’un corps sans vie. Les morgues froides, les enterrements, les bâtons d’encens allumés, les prières restées sans réponses. Le vent mugissant, glacial en cette fin d’année, n’apportant que les mauvaises nouvelles. L’honneur, les sourires qu’il fallait préserver, ne serait-ce que par respect envers l’oyabun enfin de retour. Le poids du pouvoir quittant peu à peu tes épaules pour se loger sur leur propriétaire légal. Les regards détournés, les mots prononcés dans ton dos. Tu lui dis tout cela, sans amertume ni regret ni passion. Tu tentes d’user de mots simples, directs, allant à l’essentiel, et non pas de t’apitoyer sur ton sort. Tu es une femme, et une femme sait ce qu’elle a à faire, peu importe ce que ça lui coûte, surtout à elle-même. Les hommes, dans leur égoïsme propre, n’ont que faire des conséquences et agissent en ne pensant qu’à leur seule personne. Peut-être est-ce pour cela, pour ta générosité et ta connaissance des conséquences, que tu as été nommée Wakagashira, ainsi que pour ton soutient sans faille tout le long de ces années, depuis ton arrivée. Tu finis par la description de la nature, comme si tu cherchais à rassurer ton hôte sur ton état de santé, comme si tu cherchais à te prouver que le cours du destin est pareil à un tableau représentant une nature morte : immuable. Intemporel. Nul ne peut le changer, dévier sa course folle vers un lendemain inconnu. Il ne reste que le silence des prières, le souffle de vos existences courant dans vos veines, et l’étincelle de vie à préserver. Tout cela, tu le lui dis, fillette philosophe, tu le lui dis à cette âme sans âge, tu te le dis à toi-même pour te rassurer, te rappeler, commémorer dans ce vide rocailleux à perte de vue, ces buissons flamboyant une dernière fois, ces étoiles cosmiques rideau de diamants où tu te plais à imaginer vagabonder librement les esprits des morts enfin en paix.

« Voilà, c’est à peu près tout, Temudjin-sama. »

Ta voix s’est enrouée vers la fin. Tu finis ton bouillon d’une dernière lampée tiède. Un poids s’envole de ta poitrine ; tu clos les paupières et respires un air meilleur. Le parfum des fleurs prend finalement grâce à tes sens, et tu te laisses bercer par leur appel floral. Au loin les chauves-souris défilent au-dessus de vos têtes, mais tu n’as pas l’oreille suffisamment fine pour les percevoir.

« Vous arrivez à les entendre ? demandes-tu innocemment. »

Tu sais qu’il avait cette capacité, la dernière fois que tu lui avais rendu visite. Tu aimes à l’entendre te dire « oui », comme une petite-fille aimant que son grand-père lui prouve qu’il est encore dans la force de l’âge, immortel être humain, dieu vivant s’enrobant du miel doré de la vieillesse. Oui, immortel. C’est comme ça que tu voudrais envisager le futur de Temudjin, quelqu’un sans qui tu ne te vois pas avancer dans la vie. Un soutien dont tu ne peux pas te passer, fillette, quelqu’un pour qui tu n’es qu’une enfant à prendre dans une étreinte chaleureuse, à consoler et à conseiller. Tu lui as donné ce rôle, à l’Ancêtre, et il l’a accepté, tacitement, bizarrement. Sa voix ne sera pas perdue, tu te jures, sa voix te sera transmise, à toi, et à d’autres. Aussi longtemps qu’il vivra, mais tu préfères ne pas y penser. Tu te contentes de fixer ses mains vigoureuses, rougeoyantes sous l’effet des dernières braises réchauffant la marmite noire d’encre.  
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Transféré à seize ans pour satisfaire les intérêts de Chun-Lian, feu son Maître, Sansar entama son existence à Pallatine en qualité de prostitué. Ancolie - puisque tel était son surnom au sein de l'Hanafuda - fut éduqué par le Chinois en vue de lui servir de bras droit lorsque la maturité et la vérité auraient eu raison de son innocence. Aux côtés de son mentor, celui qui se fit ensuite appeler Temudjin dans une diaspora fraîchement établie - un regroupement de clans à l'époque - s'érigea en ambassadeur de la Maison et, de façon plus politique, devint coordinateur de l'ensemble du réseau de prostitution asiatique.
Bien qu'il reprit le rôle de Chun-Lian au décès de celui-ci, ses efforts pour perpétuer les traditions héritées de l'ancienne mode furent vains ; la prostitution moderne dévora ses forces et, au moment où l'Iwasaki-rengô sortait officiellement de terre, Sansar se retira dans les montagnes.
Aujourd'hui, il n'est plus guère qu'un vieillard invisible, un fantôme attentionné loin des tourments du pouvoir. Ce qui ne l'empêche pas d'user de cette couverture pour continuer à cultiver son royaume depuis l'ombre et le secret.

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Entre ses griffes de pierre fume le bouillon au parfum de vieil automne, souvenir perdu de la cuisine que préparaient sa mère, ses tantes et ses sœurs autour du foyer unique à l'intérieur de la yourte tandis qu'il réchauffait ses cordes vocales et laissait s'élever, entrelacé à la vapeur au-dessus de la marmite, un long murmure guttural chevauché de sourdes paroles. Ce sont toujours les mêmes sons, les mêmes odeurs, un véritable orchestre de bruits du quotidien dont l'acuité s'est amoindrie avec le temps, causant sa crainte de les entendre disparaître à tout jamais sous les flots verdoyants d'un fleuve léthifère. De cela, il ne parle guère – seule Ronce saurait te targuer d'en connaître les silencieuses tristesses –, surtout en présence d'un membre du clan au rang aussi illustre que celui de la Wakagashira. Car en dépit de son passé, de son rôle et de l'aura dont il jouit encore à cette heure auprès de ceux qui l'ont connu à la première, et dont il a conquis le respect et la fidélité en octroyant les siens au cours de ses décennies dans la profession, il considère sans réticence aucune, ni envie ni amertume, que la dame assise en face de lui et qui lui a fait grâce de sa vulnérabilité lui est supérieure. Hiérarchiquement parlant, tout du moins, c'est un fait indéniable. Et elle aura beau lui offrir le gage de sa déférence, accrocher à son pseudonyme le titre cérémonieux de la prestance, il ne peut voir en elle qu'une impératrice aux pieds de laquelle humblement s'agenouiller. Même s'il s'agit ensuite de lui tendre un carré d'étoffe où étouffer ses pleurs. Même si c'est à son bras qu'elle trouve le meilleur appui, l'indéfectible soutien dont elle sait parfois avoir besoin. De toute sa vie, pas une fois Sansar n'a connu d'être humain qui n'est exposé, à un moment ou à un autre, une quelconque faiblesse ; il n'y avait à retirer de ces occasions nul sentiment de domination, pas plus que le plus infime mépris, au contraire. À cet instant, elle lui apparaissait comme une compagne de misère.

Les pupilles toujours brillantes, écrin floral où s'incruste un couple de joyaux noirs, Etsuko déplie son parchemin de bout en bout, délie de sa langue les nœuds et les constrictions qui eurent naguère raison de sa solidité et, franche comme à l'accoutumée, d'une sincérité de poignard glissant sur sa propre carotide, elle chante les armes et les hommes qui se lancèrent jadis au combat en quête de vérité – cette immense fresque tissée de mots, cousue par un langage à l'éloquente noblesse, où s'élèvent les voix et chutent les corps, où l'honneur se brandit des deux mains et où les épaules s'affaissent sous le poids de la défaite. Temudjin écoute. Il y a bien plus à déchiffrer dans le ton qu'elle emploie que dans son vocabulaire, au demeurant aussi sobre et efficient qu'un assassinat nocturne, alors il prête l'oreille à ces modulations discrètes, cette voyelle un peu plus tenue que ses voisines, ce soupir dissimulé dans une fin de phrase, ce regain d'énergie à l'attaque d'un nom ; sans peut-être en avoir conscience, elle peint aux couleurs de son chagrin son portrait de haute dame, et autour d'elle les mille visages de l'Iwasaki comme sur les murs en papier de riz d'un temple ancestral. Et il acquiesce à certains aveux, plisse imperceptiblement les paupières à d'autres jusqu'à percevoir, au creux de la gorge, la fin de l'épopée, l'achèvement du récit. À peu près tout. Si elle savait ! Pour l'Ancêtre, ce monologue est plus roboratif qu'un festin de roi et son bol, auquel il n'a presque pas touché et dont le contenu a refroidi, atteste son attention. Quelle modestie dans cet ultime arpège. Quelle humilité au fond de son âme ! Sansar ne dit rien. Si elle était venue pour obtenir des réponses, elle le lui aurait demandé – ce n'est pas le cas. Elle s'est rendue dans les montagnes en qualité de ruisseau débordant, de rivière en péril de crue, puis s'est épanchée de ce trop-plein aquatique, mais à aucun moment elle ne l'a prié de bâtir d'irréfragables digues sur ses berges ni d'écoper depuis son dérisoire navire. Maintenant, le mascaret s'est enfui dans les bois avec les dernières lueurs du jour.

Elle l'interroge cependant, à ceci près que le thème est tout autre, badin presque, enfantin, d'une touchante naïveté. Un appel à oublier la mine grave qu'elle abordait une poignée de secondes en arrière, comme balayée par l'insouciance d'une masure à l'abri des responsabilités, là où les esprits ont droit d'enfin se reposer. Alors il lui sourit, et son sourire est un « oui ».
Que ce ne soit plus tout à fait vrai importe peu. Ce n'est pas faux pour autant.
Il y a tellement de choses qui se dérobent – la fermeté de son pas, l'emprise de ses phalanges, la précision de son ouïe – sans qu'il ne l'évoque auprès de quiconque, et certainement pas devant Etsuko. Elle a encore besoin de lui, de le savoir frêne, marbre, cathédrale, de pouvoir s'adosser à ses inébranlables piliers, de se lover entre ses indestructibles racines. Jeune enfant, fragile oiselle sous son plumage de rapace. Qu'adviendra-t-il de ses douleurs lorsqu'il n'y aura plus personne pour les recueillir, pour les comprendre sans les juger, pour les apaiser à la lueur d'un brasier muet ? Décidera-t-elle de s'y noyer ou bien de les asphyxier ? L'une dans l'autre, cette alternative n'est pas juste.
« Elles se récitent des poèmes. Vous connaissez celui-ci :
Sur une branche morte
Repose un corbeau :
Soir d’automne !
»
Les plaies sombres sous les sourcils incolores de l'Ancien sont deux puits de mystère amusé. Puis, avec lenteur et précaution, il commence de se redresser.
« Prenez une couverture et allons sur la terrasse, si vous le voulez bien. Je crains que cette cabane ne soit soudain devenue trop étroite pour vos ailes. »
Il s'en faudrait de peu pour que ces dernières l'empêchent de marcher – dire qu'il l'a connue alors qu'elle titubait maladroitement sur son nouveau trône, fière et apeurée à la fois de la responsabilité qui lui incombait, qu'il l'a ensuite observée fendre les cieux de son vol impeccable, implacable, et qu'elle vient à présent se poser sur le seuil de son logis ainsi que sur le parvis d'un sanctuaire, son plumage étincelant maculé de tourments. Sauf que le nid est désormais exigu, misérable face à la magnificence de son ramage. Car quand elle s'assied ainsi à ses côtés, un timide clair de lune pour unique couronne, c'est comme un paon blanc en train de faire la roue pour éblouir les étoiles.
« Ici, ils sont plus proches de nous. Croyez-vous qu'ils pleurent, chère âme ? Écoutez mieux. »
Il est temps de rendre aux fantômes leur sérénité.


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Clan Iwasaki
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Etsuko, un parfum de sable chaud au creux des reins, une image de cerisier en fleurs dans le ton de sa voix. Une femme perdue naviguant en eaux troubles. Un sourire, toujours, voilant la vérité, un passé qui ne veut pas quitter sa rétine. Un corps entre deux mondes et une question : pourquoi? Des poings et du sang la recouvrent sans qu'elle s'en cache. Il y a quelque chose de casser en elle et pourtant, on se sent attiré.
Soulevez le voile, n'ayez pas peur. La mort n'existe pas.

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Ce soir, je vous quitte
"Je sais que ce soir je vous quitte
Je vous le dis encore vivant
Je ne reviendrai pas des cimes
De là où la neige se pend"
Tu ne t’attendais pas à entendre des haïkus, ni que Sansar les place dans la bouche des fragiles créatures nocturnes, annonciatrices d’une nuit étoiles. Tu déplies lestement tes jambes ; t’élançant à l’appel de sa requête.

Tu t’amuses à imaginer l’Ancêtre Oyabun. Avec son timbre de parchemin froissé, sa politesse aussi douce que la couverture que tu places sur ses épaules (doucement tu l’effleures, doucement tu l’entoures, tu le protèges du froid et ce que tu peux, ce que tu pourras. Tu es comme une louve léchant les plaies de son compagnon, même regard meurtrier, mêmes crocs acérés attaquant quiconque oserait s’approcher de trop près) et ses manières racées d’ancienne courtisane courtisée, il réunissait sans le vouloir tous les ingrédients d’un parfait dirigeant. Tu aimes penser à ce qu’aurait été l’Iwasaki-rengô si Temudjin avait été à sa tête. Peut-être moins sanglante, peut-être plus paisible, et les alliances avec les autres Diasporas forgées dans la paix, non plus dans la haine d’un même ennemi.

Ça t’use prématurément, toutes ces tensions à gérer au quotidien. Tu envies ton mentor de vivre dans ce cocon rassurant, toile de silence, de rochers millénaires, de nature indomptée. Compter les dernières heures qu’il lui reste sur les rides immuables des montagnes, goûter chaque jour à l’Infini, du bout de la langue, qui déploie patiemment ses ailes de géant. C’est un luxe qui ne te sera assurément pas permis. Ta fin, tu le sais, sera violente, reflet de ton existence, prix de tes péchés.

La terrasse n’est qu’un amas de quatre planches de bois clouées ensemble, tannées par les nombreuses errances solitaires de l’unique habitant. Le soleil en a fané la couleur, qui se confond avec les teintes chair des environs. La maison de l’Ancêtre est un corps maternel te berçant, et ce dernier, son âme. Tu caresses distraitement les nœuds apparents, laissant ton regard suivre les veinures du plancher. Outre la respiration quasi imperceptible de ton hôte te parviennent les lointains échos de la montagne s’endormant, derniers bâillements des rochers.

« Ah ! tranquillité –
et jusqu’au fond des
rochers
le chant des cigales. »


Ton souffle est pour le paysage, pour le ciel s’éteignant, pour les oiseaux se souhaitant bonne nuit, pour les étoiles naissantes et la lune qui brilles et adoucie le rouge tout là-haut.

Pitié, plus de rouge. Plus de rouge. Tu ne peux pas en supporter davantage.

« L’automne profond –
quant à mon voisin, que fait
dont cet homme au juste ? »


Tu le taquines avec un sourire mutin aux bords des lèvres. Petit à petit, la chaleur de Temudjin te guérit, le suc de ses mots aspirant le venin de tes maux.

Tu te rapproches aussi près que tu l’oses, vos genoux se touchant presque. Si tu avais le courage, tu effleurerais le tissu de sa robe, tu humerais le parfum de ses cheveux, tu te loverais dans le creux de ses bras. Est-il si beau pour t’attirer à ce point ? Peut-être. Il le fût. Autrefois. Mais il est un sanctuaire. Exprimer ce désir brûlerait les fondations de bois, pourrirait le délicat papier de riz des fenêtres, ferait s’écrouler les poutres de ce temple vivant. Tu te retrouverais devant les ruines fumantes de votre relation dont tu ne peux te passer. Tu te contentes de tes visites, de vos échanges t’apportant tellement, et de tout ce qu’il daignera t’offrir. Plus important, tu lui fais confiance. Pleinement. Entièrement. C’est sans doute le plus beau cadeau que tu puisses humblement lui présenter.

« Je crois qu’ils sont apaisés, désormais. (Tu n’es que murmure avec lui ; il te rend si fragile, si humaine. Il t’autorise à être femme, fille, poussière.) Merci. »

Tu ne pleures plus. Tes larmes sont retournées à la terre et feront fleurir plus tard des arbres de sagesse. Et tout ça, grâce à lui.
 
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Bien qu'il reprit le rôle de Chun-Lian au décès de celui-ci, ses efforts pour perpétuer les traditions héritées de l'ancienne mode furent vains ; la prostitution moderne dévora ses forces et, au moment où l'Iwasaki-rengô sortait officiellement de terre, Sansar se retira dans les montagnes.
Aujourd'hui, il n'est plus guère qu'un vieillard invisible, un fantôme attentionné loin des tourments du pouvoir. Ce qui ne l'empêche pas d'user de cette couverture pour continuer à cultiver son royaume depuis l'ombre et le secret.

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Le crépuscule doucement meurt tandis que sur ses épaules que l'âge a voussé en douceur, les doigts d'Etsuko dessinent des tendresses de fille envers le père ; dans ses manières de le border de couvertures pour qu'il n'attrape pas froid à l'orée de l'hiver, dans cette pause infime, cet instant suspendu où ses mains voudraient s'arrêter de combattre pour laisser choir de part et d'autre de sa nuque mais qu'elles ne s'y résolvent pourtant pas, puisque cela est interdit entre eux, ne se fait pas, ne s'accorde pas à l'instar d'une confiance qui devra se passer de gestes. Ils peuvent tout se dire, leurs poings sont liés. Ils peuvent tout s'offrir, la distance entre eux est scellée. Auraient-ils jamais éprouvé, si le temps et l'espace les avaient rapprochés, ces drapés de soie invisible qui lient les créatures d'un regard à peine plus insistant qu'un autre ? Toutes ces peaux déchirées entre eux, ces lambeaux qu'aucune couture ne rassemblera plus, car en place de leurs caresses s'est dressée une puissance plus durable encore, une force plus solide que n'importe quel soupir de grâce au point du jour. Sansar ne regrette pas de n'avoir pas connu pareille relation – autrefois il a vécu ce qu'il avait à vivre, a aimé ceux qu'il avait à choyer, et si la Wakagashira est à ses côtés aujourd'hui, c'est qu'il n'était pas écrit sur les papyrus de l'univers, pas davantage que sur les chevaux de vent arrimés aux nuages, qu'ils devaient se rencontrer à son époque. Chaque chose arrive selon l'ordre qui lui est confié, ni plus ni moins ; l'harmonie qui est leur désormais se veut parfaite justement parce qu'elle ne pouvait advenir à un quelconque autre moment.

Est-ce la montagne qui soudain murmure à ses tympans usés ? S'agit-il d'une aria végétale qui tendrement bruisse et charme son ouïe, là tout près, un lied d'orchis au chœur de silène ? Les mots, comme autant de ricochets à la surface d'une rivière, clapotent jusqu'au Vieillard, chutent à l'intérieur de son thorax à la façon d'un serein éphémère – le font sourire, muet, puis tourner le visage vers la créatrice de cette bruine syllabique – que fait cet homme au juste ? Il vit. Écoute les mille bruits du silence et des cœurs humains. Acquiesce à peine à l'assertion de sa compagne.
« C'est eux qu'il faut remercier, ce sont eux qui vous pardonnent. »
Car en ce qui le concerne, il n'y a rien à pardonner, rien à faire pardonner. La grande dame au kimono fleuri, la déesse toute d'or et de papier de riz, malgré ce qu'elle croit, n'a pas commis d'erreur ni même d'ignominie. Au contraire. Elle a mené les siens au combat non par vengeance, non par barbarie ou arrogance, mais parce que le sens – d'aucuns l'appellent aussi le sang – l'exigeait. Retrouver l'Oyabun, qui par son absence l'avait proclamée régente, n'aurait pu s'accomplir autrement que par les armes puisqu'à l'évidence nulle diaspora, nul groupuscule, nul individu n'aurait été en mesure de fournir au Clan les indices nécessaires à la résolution de l'énigme. Pareille crise ne pouvait se régler qu'en entrechoquant les nerfs et les os.

« Vous n'avez pas à vous sentir fautive, Abe-san », reprit Temudjin, s'appropriant un usage dont il blâmait le manque de déférence – il aurait souhaité la nommer Impératrice, tout en comprenant que ce titre, pour les Japonais, n'avait de valeur que politique – or il le souhaitait en sa propre qualité d'ancien Khan, partageant sur un plan similaire un honneur et une stature qui leur avaient été à tous deux trop souvent reprochés. « Ceux qui vous ont suivie croyaient en la légitimité d'une guerre et réclamaient justice, mais ceux qui vous ont accompagnée l'ont d'abord fait parce qu'ils sont liés au Clan. Tous comprenaient l'enjeu de cette bataille et la portée de leur engagement. Ils ont agi en connaissance de cause. Vous n'êtes pas plus leur mère qu'ils ne sont vos enfants : vous êtes leur chef et ils sont vos soldats. Les remercier et honorer leur mémoire, afin qu'ils sachent qu'ils ne sont ni morts en vain ni abandonnés à l'oubli, est la plus belle marque de reconnaissance que vous puissiez leur offrir. »
Oh, bien sûr que pleurer lui était permis. Bien sûr que les larmes n'étaient signe ni de faiblesse ni de mépris, et que la jeune femme ne craignait aucune réprimande de la part de l'Ancien si elle venait à polir deux diamants le long de ses joues. Toutefois, il tenait à la rassurer sur la culpabilité qu'elle s'infligeait sans oser la définir et qu'elle préférait contourner ainsi qu'un gouffre humide ; le sentiment funeste de les avoir menés à la mort, d'avoir guidé un cortège funèbre au motif d'un seul homme. En occultant qu'il existait, sous-jacente, une dignité à reconquérir, une souveraineté à relever : retrouver l'Oyabun, en un sens, revenait à souligner l'entrelacs des pouvoirs asiatiques.
« Vous avez accompli ce que personne d'autre n'a accompli à votre place, et du mieux que vous avez pu. Soyez fière de vous, ma chère. »
Alors, porté par la cécité qui le sépare des traits peu à peu couverts de pénombre de son invitée, Sansar soulève vers elle l'une de ses mains fragiles, devine à la courbure de l'air où se sculptent ses contours puis dépose à l'arrière de sa joue, à l'endroit où naissent les premiers cheveux, le galet lisse de sa paume. Pour appuyer ses dires. Pour lui communiquer, mieux que par le langage, ce qu'il ressent. Pour lui montrer que lui, dusse-t-il être le seul de tout Pallatine, est fier de ce qu'elle est.


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