« Ô temps, suspends ton vol, et vous, heures propices, suspendez votre cours... »

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contingences (anna)

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Citoyen

jeune père veuf, toujours enfant dans sa tête, trop vite grandi.
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le Dim 23 Avr 2017 - 21:38
Je préfère ne pas me souvenir du regard de l'enfant quand je lui ai fermé la porte au nez. Littéralement au nez, et derrière le panneau de bois que je verrouillais soigneusement, j'ai cru entendre l'éclat d'un sanglot. Je l'ignore, le refoulant aux marches de ma conscience, mais je ne parviens pas à l'oublier tout à fait. Ses yeux attristés ne m'ont pas quitté alors que j'enfilais manteau et gants, et à présent ils continuent de me hanter. Je pousse un soupir. Dois-je vraiment renoncer à vivre sous prétexte que j'ai un gamin à ma charge ? J'ai vingt ans, bientôt vingt-et-un, et je revendique mon droit à sortir le soir si j'en ai envie. Il est mardi soir, et les rues que j'ai l'habitude de parcourir en journée sont désertées lorsque le soleil se couche. Nul passant pour admirer le couvert des étoiles ; au niveau du regard, les fenêtres illuminées, derrière lesquelles se tassent les familles épuisées par deux journées de travail intense, sont les seuls signes que le monde dans lequel je vis n'est pas déserté. L'air est frais ce soir, et je regrette de ne pas avoir pris un châle pour m'en recouvrir les lèvres. Le gamin va aller se coucher de toute façon, il devrait déjà y être vu qu'on a dépassé les dix heures et demie. Je suis persuadé qu'une de ces mères parfaites, que je croise à chaque fois que je l'emmène à l'école, m'en ferait la remarque. Et à supposer qu'elle tienne sa langue, elle chargerait ses yeux de tant de désapprobation que je ne saurais m'y tromper. Mais ce n'est pas mon problème, moi, si le garçon se couche à minuit ou plus tard encore : demain matin, c'est lui qui sera fatigué. Peut-être que cela lui mettra un peu de plomb dans la cervelle, et qu'il apprendra de ses erreurs. (Je suis un mauvais père, je le sais bien.)

A l'angle de la cinquième rue, il y a un bar qui ouvre en semaine. Le seul du coin, en fait ; depuis mon studio, cela me fait une petite trotte, mais mon corps surentraîné ne compte pas l'effort. En une demi-heure, sans courir, je parcours la distance qui priveraient d'autres que moi d'une bonne heure de leur existence. Bien sûr, si j'étais avec le gamin, les choses seraient différentes ; pour aller plus vite, je le porterais peut-être. Est-ce qu'il n'aura pas peur, tout seul dans le noir ? Il a déjà beaucoup du mal à accepter que j'éteigne toutes les lumières, vu que je n'ai pas les moyens, je préfère économiser sur mes factures d'électricité. Factures d'autant plus élevées que mon propriétaire profite du fait que je n'appartienne à aucune diaspora. Mais tout de même : va-t-il allumer la lumière ? Ce n'est pas trop son genre, à mon gamin, il m'écoute - je crois que c'est simplement une habitude. Les mères parfaites trouvent toujours étranges de le voir si calme, si obéissant, elles n'arrêtent pas de me dire que je dois le maltraiter et que son comportement est anormal. En même temps, je ne sais pas trop comment je suis censé faire autrement et... minute, pourquoi est-ce que je me justifie, déjà ? Et pourquoi est-ce que je pense à mon fils alors que ce soir, j'ai décidé de m'évader de mon quotidien et donc de faire comme s'il n'existait pas ? C'est bien pour cela que je franchis le seuil du bar. Comme souvent, en semaine, il n'y a que très peu de monde, juste des travailleurs, généralement d'une trentaine d'années, qui veulent s'accorder une pause, et boire. Il n'y a pas beaucoup de jeunes dans le quartier, je suis presque le seul. Mais je ne fais pas tache pour autant : je suis devenu adulte quand j'avais quinze ans, et je partage un certain nombre de leur préoccupation. Je viens rarement ici, mais je suis un peu connu. On me salue, et je retourne le bonsoir avec un calme qu'on ne m'associe pas. Moi-même, je m'en étonne.

Il y a déjà une femme qui est assise au comptoir. Elle détonne un peu dans le décor : avec ses longs cheveux bruns et son visage de poupée, elle aurait plus sa place dans les établissements plus branchés de Pallatine. Mais ses yeux, lorsque je croise son regard, ont une profondeur étrange ; ils semblent refléter une curieuse douleur, un manque qu'elle ne parvient pas à combler. Peut-être est-ce la raison pour laquelle je m'installe à côté d'elle, sans lui demander si elle est d'accord - car soyons honnêtes, son accord je m'en tape. Une brune, s'il vous plaît. Comme d'habitude. Les yeux de la jeune femme me rappellent, l'espace d'un instant, le déchirement qui faisait luire les pupilles de mon gosse ; mais ce rapprochement n'est probablement qu'une illusion. Avec un soupir, j'ajoute : C'est encore plus calme ce soir, dis donc. J'accuse la fatigue ; il est bien rare de me voir sorti aussi tard. Je me demande pourquoi : je ne suis pas exténué non plus, après tout. Est-ce à cause de lui, encore une fois ? Je traîne vraiment un boulet derrière moi...
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Anna, elle ne vit que pour elle. Elle ne partage rien, n'a rien à offrir, et ne fait aucune concession. Égoïste ? Peut-être, mais elle aime bien croire que c'est par compassion qu'elle agit comme ça. Car à trop vouloir son attention, vous finiriez forcément pas être déçu. A force des choses, elle a appris à apprécier la solitude. Elle ne laisse pas facilement les gens rentrer dans sa vie car elle ne veut pas des responsabilités que cela induit. Elle préfère se faire des amis d'un soir, qui n'ont ni nom, ni visage, des amitiés aussi fausses qu'éphémères. Mais elle sait qu'il suffit d'un peu d'alcool pour que l'illusion prenne forme, pour qu'elle s'enfonce un peu plus dans le mensonge. Pendant quelques heures, elle n'est plus "Anna", cette fille rongée par le passé et les doutes, elle n'est personne ... Car comme chacun, Anna a ses secrets, et elle ferait tout pour les faire taire.
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le Lun 15 Mai 2017 - 1:44
Ce soir est différent des autres. Lorsque je me balade dans les quartiers de Sharsfort , il a quelque chose d'étrange, d'inhabituel. C'est comme la sensation que j'ai lorsque je sors dehors après un gros orage, quand l'air est encore humide et que règne ce silence assourdissant que laissent les intempéries derrière leur passage. Souvent, nous ne sommes qu'une petite poignée à errer dans les rues de Kolt, car il faut admettre que le quartier n'est plus aussi attrayant sans les habitués des bars et les effluves d'alcool flottant dans l'air. La pluie décourageait les plus vaillants à sortir le soir et transformait les lieux en une sorte de petite ville côtière qu'on déserterait l'hiver…
Aujourd'hui pourtant, le ciel est clair et pas l'ombre d'un nuage se profile à l'horizon… Mais la seule chose que je parviens à entendre, c'est l'écho de mes propres pas se réverbérant sur les murs. À cette heure-ci habituellement, je croise beaucoup de jeunes de mon âge qui arpentent les rues de la ville, chahutant joyeusement comme si le monde leur appartenait, avec ce petit air de défi dans leur regard qui les rendait invincibles. Plusieurs fois, j'ai passé des soirées en leur compagnie, car il n'a jamais été aussi facile de se trouver des amis quand on a cette envie commune d'ensevelir ses faiblesses sous de l'alcool. Alors on retombe à l'âge d'insouciance, quand tout est encore permis et que rien ne semble pouvoir nous arrêter. On chante à en perdre le souffle, on joue les funambules sur les murets, on rit aux éclats comme de grands enfants et on pleure pour le plaisir de se sentir vivant…

Malheureusement, ce soir, je n'ai trouvé personne avec qui m'échapper de ce monde un peu trop sérieux. Et je sens que les quelques verres que l'on m'a offert, n'a pas suffit à me rendre euphorique. Cela a plutôt ouvert une brèche à des pensées plus sombres, et je me sens un peu fléchir face à ce sentiment de solitude qui m'envahit ... Il y a quelques jours, j'ai eu vingt-trois ans, et la seule chose dont je me rappelle, c'est de cette boule au ventre qui ne m'a pas quitté de la journée. Peut-être ai-je simplement expérimenté, comme plein d'autres avant moi, cette peur irrationnelle de la vieillesse et du temps qui passe. Ou peut-être est-ce mon corps qui me fait payer ce rythme de vie que je mène depuis trop longtemps… Alors je repense à ces trois dernières années et j'essaye de comprendre ce que j'ai bien pu rater pour en arriver là, et perdre le contrôle de ma vie… Puis pendant une fraction de seconde, je revois mon père, et comme à chaque fois, l'angoisse me saisit. Je ferme les yeux, tente d'oublier, mais plus je m'efforce à le faire disparaître, plus le souvenir de lui se fait net dans mon esprit. Je me repose les mêmes questions, je retourne le problème dans tous les sens, je repasse en boucle les images dans ma tête, mais l'incompréhension cèle mes lèvres et me noue la gorge. Je n'ai pas les réponses et personne dans cette foutue ville n'est capable de me les donner…
Et ça me rend malade ...

Je m'arrête au milieu de la route. Il était temps de mettre fin à ça. Je commençais à avoir l'alcool mauvais et il n'y a rien de plus triste et lamentable que les états d'âme d'une ivrogne. Je décide de mettre un terme à cette soirée et de reprendre le chemin vers mon appartement. Je pense que je rendrais service à tout le monde si ce soir, je décide de rester raisonnable… Mais sans m'en rendre compte, je m'étais déjà beaucoup éloignée de Sharsfort et je me trouvais maintenant à ce qui me semble être l'entrée de Serrbelt. L'endroit n'était pas réputé pour être des plus accueillants et généralement, on conseillait aux nouveaux arrivants de ne pas s'y aventurer la nuit. Une raison suffisante pour que je choisisse finalement de rentrer dans le premier bar venu, malgré les bonnes résolutions que je venais de prendre quelques minutes plus tôt. Car tout le monde sait que mon manque de volonté est légendaire et mon amour pour la boisson démesuré. Assise au comptoir, je commande sans trop réfléchir un cocktail au nom étrange, puis je sors de ma poche quelques pièces de monnaie que j'arrange en petit tas. Peu après que le barman ait posé le verre en face de moi, j'entends derrière mon dos les portes du bar s'ouvrir et un vent frais s'engouffre dans la salle, faisant retourner plusieurs têtes vers celui qui venait d'entrer. S'en suit des salutations un peu basses, et le sourire habituel du barman qui accueille un client déjà aperçu dans son établissement.

Lorsque je sens sa présence à côté de moi, cela m'irrite passablement. Je ne me souviens pas avoir exprimé l'envie d'être accompagné ce soir. Mais je n'ai pas la force de rentrer dans un conflit maintenant. Je préfère l'ignorer, avec le maigre espoir que cela l'encourage à changer de place. Je porte mon verre à mes lèvres, mais le goût prononcé du rhum me surprend un peu et je sens mes yeux s'humidifier légèrement. Je ne suis définitivement pas habitué à ce genre de mélange et à la concentration d'alcool qu'il contient. L'homme assit à ma gauche commande une bière et je suis étonnée de la clarté de sa voix. Car de ce que j'ai pu constater, le bar est plutôt fréquenté par des personnes dans la trentaine, quarantaine. Je me tourne vers lui, curieuse de savoir à quoi il ressemble, et malgré le fait qu'il me domine de sa taille, je peux voir que les rides qui marquent son visage ne sont pas celles d'un homme mûr, mais plutôt celles de quelqu'un usé par sa journée. Nos regards se croisent quelques secondes… Avant que je détourne les yeux et reprenne une gorgée de ma boisson. Si je me sens un peu intimidée, je ne le montre pas, car je ne veux pas lui donner une raison de rester ici plus longtemps. Ce soir, je n'ai pas ni l'envie, ni le courage d'être cette fille drôle et avenante que tout le monde apprécie.

« C'est encore plus calme ce soir, dis donc »

J'hésite à répondre, mais je sais au fond de moi que le silence n'est pas une solution. Je lui dis sur un ton un peu détaché :

« À vrai dire, j'suis pas du coin… C'est la première fois que je viens dans ce bar ... »

Je pose mon coude sur le comptoir, et repose nonchalamment ma tête sur le dos de ma main pendant que je mélange mon cocktail. Puis je reprends

« Mais je n'ai pas l'impression que vous ayez vraiment votre place ici non plus ... »

J'esquisse un sourire. La phrase se voulait intentionnellement ambiguë, et je ne pouvais m'empêcher d'en être amusée. Pourtant, tout ça ne me ressemble pas. Je sais que la fatigue a tendance à me rendre amer, et aujourd'hui plus qu'un autre jour. Je penche légèrement ma tête pour mieux l'observer, et lorsque je vois les traits tirés de son visage, je ressens comme une petite pointe de culpabilité… Très rapidement balayée par l'absence de compassion dont je fais naturellement preuve.


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le Dim 21 Mai 2017 - 22:46
La pinte est rapidement posée devant moi, mais je n'y touche pas de suite ; sa mousse m'empêche de noyer mon regard dans le liqueur ambré, m'empêche de contempler le reflet troublé de mon visage. Je suis cependant persuadé qu'un pli d'inquiétude me barre le front ; que mon regard se fait soucieux, je peux en imaginer les nuages qui le voilent. Et je déteste cela, je me sens prévisible - car je pouvais prévoir cette difficulté, c'est précisément pour la contrer que je suis venu ce soir, en laissant mon fils à la maison. Dans cet élan d'égoïsme que je conçois comme un acte de rébellion, je tente d'oublier son existence, l'espace d'une heure ou deux ; je veux profiter de cette jeunesse qui m'a été arrachée, et laisser mes rires emplir l'atmosphère en lieu et place des éclats de colère que je laisse exploser à la moindre occasion. Oh, mais je suis éreinté ; le bas du dos me brûle et mes paupières s'alourdissent. Comment fais-je donc pour trouver l'énergie de me plaindre ? Parfois, je me le demande.

Je trempe mes lèvres dans le breuvage.

La jeune femme à côté de moi, avec ses yeux mélancoliques et ses longs cheveux qui frôlent le comptoir finit par me répondre - c'est en fait sa première fois ici, et elle me trouve tout aussi étranger qu'elle. Je lui lance un regard furieux en reposant brutalement mon verre ; quelques gouttes éclaboussent la surface d'ébène qui nous séparent. « Ah ouais ? Qu'est-ce qui vous fait croire ça ? » : demandé-je d'un ton volontairement agressif, penchant mon grand corps dans sa direction dans un mouvement menaçant. Je ne fais pas exprès, je ne cherche pas à l'impressionner ; cela vient tout seul. Je ressens le besoin de lui faire du mal, de lui faire comprendre qu'elle se permet une remarque que je ne tolérerai pas. Mais peut-être est-ce une ombre qui modifie la perception que j'ai de son visage, peut-être est-ce la pensée obsédante d'un enfant seul qui se retourne dans son lit, qui me poussent à ajouter : « J'essaye d'oublier, comme tout le monde non ? » Et je me rassois tranquillement sur ma chaise, me saisissant à nouveau de mon verre. Je me demande si elle va s'étonner de la transition brutale entre ce début de fureur et le calme apparent qui semble me reprendre ; mais mes doigts tremblant effleurant le verre trahissent l'état de mon cœur.
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Anna, elle ne vit que pour elle. Elle ne partage rien, n'a rien à offrir, et ne fait aucune concession. Égoïste ? Peut-être, mais elle aime bien croire que c'est par compassion qu'elle agit comme ça. Car à trop vouloir son attention, vous finiriez forcément pas être déçu. A force des choses, elle a appris à apprécier la solitude. Elle ne laisse pas facilement les gens rentrer dans sa vie car elle ne veut pas des responsabilités que cela induit. Elle préfère se faire des amis d'un soir, qui n'ont ni nom, ni visage, des amitiés aussi fausses qu'éphémères. Mais elle sait qu'il suffit d'un peu d'alcool pour que l'illusion prenne forme, pour qu'elle s'enfonce un peu plus dans le mensonge. Pendant quelques heures, elle n'est plus "Anna", cette fille rongée par le passé et les doutes, elle n'est personne ... Car comme chacun, Anna a ses secrets, et elle ferait tout pour les faire taire.
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le Lun 7 Aoû 2017 - 2:45
J'admets que je ne m'étais pas préparé à ce qu'il réagisse ainsi. Lorsqu'il reposa lourdement son verre sur le comptoir, je me raidis un peu sur ma chaise. Qu'est-ce qui lui avait fait perdre si soudainement son sang-froid ? Il me regarde maintenant avec animosité, mais en retour, mes yeux n'expriment que de l'incompréhension. En l'espace de quelques secondes, il était passé d'un extrême à un autre sans que je puisse expliquer la raison. Pourtant, cette colère qui est ancrée dans son regard et qui ponctue chacun de ses mots transparaît de manière si flagrante, que je me demande comment j'ai pu ne pas le remarquer plus tôt. Il se penche vers moi dans le but de m'intimider, et même si la situation actuelle me déplaît, mon corps instinctivement essaye d'échapper à son ombre en s'écartant légèrement de lui.

« J'essaye d'oublier, comme tout le monde non ? »


Bien que ma première réaction aurait été de lui tenir tête, cette phrase en disait assez sur lui pour que me ravise de dire quoi que ce soit. Ces sauts d'humeur ne méritent pas que l'on rentre dans un conflit. Car je sens qu'au fond, nous ne sommes pas si différents. Des soirs où je n'arrive plus à contrôler mes émotions, j'en ai connu des centaines. Et qui suis-je pour lui reprocher de vouloir s'oublier un peu dans l'alcool ? Si je suis ici, c'est sûrement un peu pour les mêmes raisons. Il reprend sa place et je peux enfin à mon tour retrouver mon espace. Même si je sais qu'il ne s'attend pas à une réponse de ma part, je me permets d'ajouter :

« C'est terriblement vrai.  »

Et peut-être même qu'il se montre plus honnête que la plupart des personnes assises à ce bar.

Un sourire railleur étire mes lèvres, car un homme autant sur la défensive a toujours des allures d'animal blessé. Et cela m'amuse encore plus quand je le vois retrouver cette attitude détachée, comme pour prouver au monde que rien ne pouvait l'atteindre. Mais ça je ne lui dirai pas, car moi-même, j'ai horreur de laisser deviner mes faiblesses.

« Par contre si je peux me permettre, ce n'est pas avec ça que tu vas oublier »

Je désigne du doigt la bière qu'il avait commandée plus tôt. S'il est prévu que nous passions la soirée ensemble, autant que l'on s'amuse un peu. Volontairement, je choisis de le tutoyer, car dans ce genre de contexte, le vouvoiement n'a pas vraiment sa place. Surtout, quand la personne en face de moi à plus ou moins mon âge. Je demande au barman deux shots de vodka qu'il sert très rapidement devant nous, puis j'en tends un à mon voisin.

« Tiens. Si tu ne le veux pas, je le bois à ta place »

Je rassemble mes cheveux sur une épaule et inspire un bon coup avant d'avaler cul-sec le shot. Je tape le verre contre la table, et j'ai ce soupire un peu rauque quand je sens le liquide dévaler le long de ma gorge. Un frisson remonte le long de mon dos, un peu par excitation, mais surtout causé par le goût de la vodka qui me surprend à chaque fois. Pour ne pas perdre la main, j'en commande encore deux autres, et j'inflige le même sort à ce second verre. Cette fois-ci, le cul-sec m'oblige à fermer les yeux et mon nez se plisse quand l'alcool se déverse dans ma bouche. Mes pieds se balancent sous ma chaise, encore trop sensible à l'effet que produit la vodka, et je prends un peu plus de temps à l'avaler. Mes deux verres à présent vide, je sens presque immédiatement mes joues se réchauffer. Mais loin d'en être à ma limite, je me retourne vers cette tête blonde, prête à les descendre à sa place s'il ne trouve pas le courage de le faire.


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le Mer 9 Aoû 2017 - 19:12
Me calmer ; tenter de remettre de l'ordre dans mes émotions, et me fondre dans la masse des buveurs : tel était désormais mon objectif. Je n'étais pas là pour faire des esclandres, et je connaissais assez le patron pour savoir qu'il me virerait de la salle si je faisais trop de bruit. D'ailleurs, je sentais déjà son regard incisif se poser sur moi ; dans son silence se lisait un avertissement qu'il valait mieux ne pas mépriser. Si d'autres yeux s'étaient fixés sur moi le temps d'un instant, ils devaient déjà s'être détournés. J'étais persuadé que si j'étais aussi irritable, ce devait être dû au gamin ; je n'arrivais pas à me défaire du souvenir de son visage suppliant. La seule solution était peut-être la boisson ; je voulais cependant éviter l'ivresse, car je devais rentrer chez moi ensuite, et je ne voulais pas être raccompagné. Hors de question de laisser le petit se réveiller seul chez lui. Vraiment, je ferais mieux de me trouver une babysitter, cela devenait urgent.

La jeune femme approuva ma vérité, ce qui contribua à apaiser mes nerfs de façon significative. Je n'eus plus de mal à rester assis sur ma chaise ; je bus à nouveau, l'alcool brûlant délicieusement mon gosier d'assoiffé, avant de reporter mon attention sur sa figure. C'était un joli brin de femme, mais trop brune pour moi ; elle me rappelait un peu Kat par moments, quand ses longs cheveux lui tombaient devant le visage et m'empêchaient de discerner les traits honnis. Elle faisait une compagne de beuverie tout à fait acceptable, dans la mesure où je voulais juste boire un peu. D'ailleurs, elle me plaisait bien ; laissant de côté les politesses, elle me proposa de boire autre chose. Je me surpris à sourire. « Tant que je peux rentrer chez moi. » Je vidai donc ma bière et la regardai demander de la vodka. Ah, tout de suite, les alcools forts. Je sus tout de suite que je ne pouvais me permettre qu'un seul verre ; ou peut-être deux ; mais ce n'était pas très grave, je pouvais le boire, ce foutu shot. Ayant déjà d'humeur plus loquace qu'à l'arrivée, je rajoutai, après avoir avalé le premier verre cul sec : « Je vais trop vite oublier, je crois. D'ailleurs, tu savais que les effets de l'alcool sont censés être ressentis dès le premier verre ? » C'était absurde, n'est-ce-pas ? Pour ma part, je n'avais jamais rien senti après un verre ; j'étais toujours revêche, j'étais toujours furieux. Ou peut-être l'étais-je plus que d'habitude ; mais mes explosions étaient si féroces que, avec ou sans alcool, je ne pouvais pas faire la différence.

Je ne bus pas tout de suite le second verre ; je le gardais pour plus tard. Il restait en moi un reste de fierté virile qui ne voulait pas lui admettre que je tenais plus mal que je l'admettais. J'avais toujours l'impression que ça allait, jusqu'à la goutte de trop ; le problème, c'est que je n'ai jamais su quand celle-ci survenait. Je pouvais juste être sûr que ce n'était pas encore le cas, même si mes joues avaient déjà rougi. « Une pause, une pause, invoquai-je en forçant la joie. Je dois encore discuter un peu. » Bordel, est-ce que la vodka était toujours aussi forte ? C'était quand, la dernière fois que j'en avais bu ? En fait, je crois que je préfère l'absinthe. Je ne sais même pas pourquoi, je ne crois pas que je trouve ça bon, c'est juste que ça m'évoque des trucs. Ouais, c'est ça, des trucs. J'aime bien penser à des trucs. « Putain, j'lui dirai de jamais boire ces cochonneries, grommelai-je en regardant le fond de mon verre, j'ai pas envie qu'il finisse comme moi. » Bien sûr j'avais oublié qu'elle ne pouvait pas savoir de qui je parlais, ma belle inconnue ; c'était mon fiston, mais elle le connaissait pas. D'ailleurs je savais même pas comment elle s'appelait. C'était pas très grave. Ça viendrait naturellement dans la conversation, non ? J'avais juste à attendre. « Tu bois encore ou tu m'attends ? » : préférai-je lui demander, et je devais être tellement pitoyable, mon regard n'arrivait pas à se fixer sur ses yeux, il plongeait toujours vers ses lèvres. Comme si j'allais mieux entendre, si je les regardais bouger.
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Anna, elle ne vit que pour elle. Elle ne partage rien, n'a rien à offrir, et ne fait aucune concession. Égoïste ? Peut-être, mais elle aime bien croire que c'est par compassion qu'elle agit comme ça. Car à trop vouloir son attention, vous finiriez forcément pas être déçu. A force des choses, elle a appris à apprécier la solitude. Elle ne laisse pas facilement les gens rentrer dans sa vie car elle ne veut pas des responsabilités que cela induit. Elle préfère se faire des amis d'un soir, qui n'ont ni nom, ni visage, des amitiés aussi fausses qu'éphémères. Mais elle sait qu'il suffit d'un peu d'alcool pour que l'illusion prenne forme, pour qu'elle s'enfonce un peu plus dans le mensonge. Pendant quelques heures, elle n'est plus "Anna", cette fille rongée par le passé et les doutes, elle n'est personne ... Car comme chacun, Anna a ses secrets, et elle ferait tout pour les faire taire.
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le Lun 16 Oct 2017 - 2:57
Cela ne faisait qu'une poignée de minutes que j'étais dans le bar, mais je me sentais déjà de meilleure humeur. Je soupçonnai fortement la vodka d'y être pour quelque chose, car j'avais du mal à croire qu'une simple rencontre avec un inconnu suffise à me rendre subitement plus aimable. Mais j'admettais qu'il était plaisant de voir que mon voisin de table se laissait prendre au jeu, sans que de mon côté j'eus à faire trop d'effort. Curieux personnage tout de même … Deux minutes plus tôt, je l'avais senti prêt à me tordre le cou, et voilà que maintenant il me souriait poliment, comme si j'avais assisté à l'un de ses épisodes psychotiques. Enfin, à choisir, je le préférai ainsi, car il aurait été embarrassant de voir ma tête rouler dans le bar, après qu'il ait décidé de me la déloger d'entre les épaules.

Après avoir terminé mon verre, il ne tarda à m'imiter et je le regardai faire, avec cet air joueur qui faisait briller le blanc de mes yeux . Il était difficile pour moi de cacher mon enthousiasme, c'était sûrement l'un des moments que je préférai dans une soirée. Ce moment où ni l'un ni l'autre ne connaît les limites de la personne en face de soit et que chaque verre peut potentiellement être le dernier. Ce n'est pas tant le sensation d'avoir le cœur au bord des lèvres qui me séduit, mais plus ce sentiment de désinhibition lorsque l'on franchit la ligne. Et lorsque les langues commencent à se délier, on peut s'attendre à ce que chaque événement qui suit devient une histoire à raconter le lendemain.
C'est pour cette raison que quand il reposa son verre vide sur la table, je ne pus me retenir d'approuver cet esprit de compétition d'un hochement de tête satisfait.

« Je vais trop vite oublier, je crois. D'ailleurs, tu savais que les effets de l'alcool sont censés être ressentis dès le premier verre ?
«  Hmm, ouais. Il me semble avoir déjà entendu ça quelque part... »

Je ne le savais que trop bien. Dans mon cas, ça commençait souvent par mes joues, mon nez et mes oreilles qui devenaient excessivement rouges. Autant chez certains ça leur donnait un côté attachant  et insouciant, autant chez moi ça donnait l'impression que j'avais passé trop de temps au soleil.
A force, j'étais devenue experte pour détecter les premiers signes de faiblesse chez les autres.  Le regard vitreux, le sourire béat, les phrases trop longues … Il fallait se faire à l'idée qu'on ne pouvait  jamais sortir vainqueur d'une bataille face à l'alcool et j'étais bien placée pour le savoir. Qu'importe sa constitution, le résultat était le même, tout n'était qu'une question de temps. Et à ce que je pouvais constater, il en était le parfait exemple. Malgré sa grande taille et sa corpulence avantageuse, c'est son visage qu'il gardait de marbre qui l'avait trahit. Et il n'y avait rien de plus amusant que de voir tout son sang affluer jusqu'à ses joues.

« Une pause, une pause. Je dois encore discuter un peu. »

Je souris et repris mon cocktail que j'avais laissé de côté un peu plus tôt. Ça lui laissait le temps qu'il voulait pour encaisser ce premier shot. Il dit ensuite une phrase que je ne compris pas immédiatement mais qui sonnait plus comme une réflexion faite à lui-même. Il avait ce ton un peu grave qui me faisait dire que cette personne dont il parlait avait de l'importance. Mais ne ressentant pas une envie de sa part de partager plus d'informations, je décidais de pas relever.

« Tu bois encore ou tu m'attends ?
«  Je t'attends » et j'ajoutai, avec cette pointe de défi dans la voix « Je te laisse décider de la prochaine commande»

Je reposai de nouveau ma tête dans ma main, un sourire énigmatique aux lèvres. Ca m'étonnait toujours de voir à quel point mon humeur pouvait changer après quelques verres. C'était triste à dire mais c'était dans des endroits comme celui-ci que j'étais la plus paisible. Peut-être parce que c'était un des rares lieux où j'étais libérée de tout jugement moral. Ou du moins je devenais insensible aux regards inquisiteurs. Et depuis que j'étais arrivée, je me sentais nettement plus joyeuse . La chaleur qui émanait de mon visage balayait tous les doutes quant à la raison de mon état. Rien de plus normal après avoir ingurgité de la vodka, du rhum, et plusieurs pintes de bière. J'enlevai la veste que j'avais sur les épaules et la déposai sur la chaise à côté de moi. L'air frais qui s'infiltrait sous la porte d'entrée vint jusqu'à nous, et j'appréciai le sentir rafraîchir mes bras nus. Je m'amusais à faire tourner la paille dans mon verre, faisant s'entrechoquer les glaçons entre eux, puis reportais mon attention sur lui :

« Alors dis-moi … Comment se fait-il qu'un gars comme toi traîne dans ces coins-là ? Tu habites ici ? »


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