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« Ô temps, suspends ton vol, et vous, heures propices, suspendez votre cours... »


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Distance — [Jade]

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Taejoon n'avait rien demandé et pourtant on lui a tout volé. Tout droit venu de Corée du Sud, juriste fraichement diplômé, il se retrouve perdu dans une ville qui le dépasse. En deuil de tout ce qu'il a perdu, des amis qu'il a laissé derrière lui son visage est distant et ses moues boudeuses. Aussi a-t-il décidé de se concentrer sur le travail, de s'enrichir et de ne plus penser à rien : surtout pas à lui, surtout pas à eux. Surtout pas à tout ce qui existait avant et tout ce qui pourrait exister maintenant.
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le Lun 22 Mai 2017 - 1:32

« Et lorsque ses yeux s’ouvrirent, il ne ressentit rien. Tae Jung soupira et passant une main fatiguée sur son visage il tenta de se redresser. Il y avait de ces jours où vide de tout il paressait sans bouger : mais ne pouvant se permettre d’être rejeté de ce monde, de cet univers qui a présent était son foyer il essayait tant bien que mal d’arrêter. Le regard distrait il parcourut son appartement vide, se redressa et attrapa les habits qu’il porterait aujourd’hui. Il n’avait rien de prévu, rien d’important : n’était plus rien si ce n’était qu’un nom parmi tant. Il n’était exceptionnel, n’était fraichement diplômé et ne valait plus grand chose si ce n’était vigueur et réactivité.

Qu’aurait-il fait si on ne lui avait pas proposé de rejoindre les opportunistes ? Ce recrutement avait été pour lui l’acte salvateur, le moyen de se répéter chaque matin que peut-être, oui, tout n’était pas perdu. Il essayait de s’en convaincre, essayait de faire ses preuves : sortait justement d’une formation. Voilà que de juriste spécialisé en fusion-acquisition il passait au rôle d’intermédiaire, de médiateur. Pourquoi pas. Au fond il espérait que cela suffirait, que les problèmes soudain ne l’assailliraient pas et que paisible il pourrait s’enrichir.

Il ne cherchait pas à être remarqué, à être dérangé. Son groupe pouvait bien le solliciter, mais en dehors de ce cercle à la fois immense et extrêmement restreint il ne voulait pour l’instant avoir affaires à personne. Il n’aimait pas ce sentiment de flottement, de nouveauté : ce sentiment d’être derrière, en retard. Les nouveautés fusaient et lui encore cherchait ses repères, il était un nouveau né, un bleu. Et car il l'avait déjà été dans une autre vie cela l'irritait : régresser faisait ainsi se torde son visage d’ordinaire calme en un rictus frustré.

Finissant sa toilette et se passant un coup sur le visage, il avait fini de s’habiller. Le ciel n’était pas clément et gros les nuages semblaient menaçants. Aussi un sweat-shirt à capuche et une casquette enfoncée sur la tête il était sorti. Un peu plus et il aurait pris des lunettes de soleil opaques, dissimulant son visage de tout et de tous : s’effaçant du regard des autres comme il voulait disparaitre d’ici. Il aurait aimé que tout ne soit qu'un rêve, mais après huit mois passés ici, huit mois de douleur et d’incompréhension il était temps qu’il se réveille. Se réveille oui de cette stupeur et lenteur dans laquelle il était piégé, vu que de toutes évidences il était bien éveillé. Délire. Il vivait et l’aurait-on pincé qu’il n’aurait pas bronché.

Dévalant les rues à pied, laissant son vélo de côté il avait offert sa tête au ciel, cherchant sa route au travers des différents marchés et gratte-ciel. Tout était si immense, si familier et pourtant si étranger. Cette activité perpétuelle, ces immenses écrans télévisés et ces bruits permanents lui rappelaient sa Séoul, sa ville de toujours (ou presque). Et nostalgique il aurait aimé être seul au monde pour laisser filtrer une esquisse aux airs tristes, un regret. Mais le monde n’était qu’apparences et ne le sachant que trop bien il était resté là, de marbre, corps mouvant entre les autres.

Et enfin le parc s’était offert à lui : imposant et rafraichissant. N’était-ce pas en un sens son garde-fou ? D’autres vivaient dans les quartiers de joie et de mouvements, à côté d’immenses monuments aux designs savants quoique aussi farfelus. Certains oui avaient la culture dans la peau et l’âme sensible à l’art. Lui plus froid préférait voir les arbres osciller doucement au gré du vent. Et ainsi assis sur un banc, les jambes étalées devant lui, la capuche basculée sur son front, ne semblait-il pas normal ? Ne semblait-il pas, oui, en un sens apaisé ?

Tae Joon était un reflet de lui-même, un miroir de tout et de rien : de sa vie surtout. Et sur son visage dansaient des années d’histoire, l’héritage d’un pays entier. Qu’on ne te surprenne pas à être toi. Qu’on ne te surprenne pas à la sensibilité, qu’on ne te surprenne à rien si ce n’est la beauté, la propreté. Toujours professionnel, toujours à la mode : toujours si bien toujours si mieux. Indéchiffrable et charmant, indéchiffrable et attirant : comme le voulaient les premières impressions dans son pays. Mais distant il se fichait de tout et ce qu’il travaillait avant (les apparences) contre son gré était à présent inné. Son corps entier n’était que désert et son âme happée était restée où lui ne pouvait plus rentrer.

Mais des fois il se disait oui, que la solitude le pesait.

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le Lun 22 Mai 2017 - 10:43

Une brise légère m'empêche tout à fait de sombrer encore. Tout me pousse vers la vie.
Le jour est ainsi, l'aube vous cueille comme la rosée. Elle ne nous laisse pas vraiment le choix. 
Dehors, il y a le grondement du monde. Ca s'éveille, ça fourmille, ça se percute aussi, un univers contre un autre, nos âmes sans cesse en collision. C'est un flot, un torrent infini. Parfois, il faut craindre de s'y perdre, de s'oublier dans la communauté et de se fondre en elle jusqu'à cesser complètement d'être une singularité. Nous vivons dans une usine. 
Je ferme les yeux, un instant je fais semblant que ça va vraiment changer quelque chose. Timidement, je pourrais rester là. Timidement, je me dis que l'agitation de la ville serait seulement un peu plus vide, un peu moins pleine. Timidement oui, une part de moi me souffle que personne ne s'en rendrait compte. Pas ici. 
Mais ce matin encore est étrangement semblable aux autres, on ouvre les yeux et c'est simplement ainsi. Les premiers rayons filtrent à peine sur les vitres, et même faiblement je rêve qu'il fait déjà nuit. Alors oui, j'ai la prétention de croire que peut-être, si je fermais les yeux... Comme Jean cette fois-là, la vie serait autre.
Mais il ne se passe rien.
La seule déception réside dans le fait qu'aujourd'hui encore il faudra se lever, se dresser, exister, dissimuler un vide pour se donner une contenance qui devra se projeter et s'étendre dans la durée.
Des soupirs glissent, se roulent en boule aux quatre coins de la pièce, protestent. Juste une seconde de plus, une minute, un jour, une infinité. 
L'attente. 
Il n'est plus temps. Vite, se jeter dans un pull en laine et s'y noyer pour le restant des heures. Se compresser dans une jupe crayon grise. Le miroir me renvoi la teinte, l'union parfaite du fade sur fade. Les couleurs n'épousent jamais bien que les gens qui sont heureux de les porter. Alors je rejoins ce cadre trop formel qui m'étrique, dénué de folie. 
Et c'est une fausse sophistication, je n'ai pas la grâce de ces dames. C'est une simplicité sans artifices que je décide d'offrir au monde, un professionnalisme austère, un dérivé de mes songes sans soleil. 
Mon pas semble si lourd sur le béton, les gratte-ciel étouffent le ciel. Et je pense, tant mieux, qu'ils l'avalent, que la rue ne soit plus qu'un unique chemin, sans possibilités de dévier, sans virages. Seulement les longues avenues, nues, qui avancent droitement jusqu'à l'autre bout du monde. Peut-être au bout du chemin, un gouffre sans fond attend-t-il. On y tombera en aveugles, on s'y brisera, et nos cris se répandront sur les vitres teintées des buildings et chargeront l'air de nos lamentations cendrées. Parfois, je vois l'espace-temps qui se déchire, je vois le goudron qui se creuse sous l'impulsion d'une gigantesque crevasse. Tout devient gris. Les limbes nous avalent. Et nous forgeons alors notre propre enfer tandis que nous frémissons aussi sous le rire des Parques.
Et quand je regarde cette uniformité, ce ciel sans vie, ses lourds nuages qui broient nos espoirs, nous enferment dans notre cage, alors peut-être oui que l'Apocalypse est déjà là. 
Enfin, peut-être que notre nouvelle collection sur fond d'Antiquité me fait-elle perdre la raison. La Grèce n'est plus qu'un lointain mythe comme le reste de l'univers.

Je m'arrête toujours à l'entrée du parc. C'est encore cette sensation désagréable de franchir une nouvelle ligne dimensionnelle. L'espace trône là au beau milieu de la ville dans un non-sens qui me foudroie. Les couleurs crient. Je sens leur rejet avant même d'y avoir posé le pied. Ca me prend au plus profond de moi, comme une allergie et j'ai des maux qui se forment dans mon estomac. Et je tremble sans excitation devant la sensation irréelle de liberté qui se dégage dans l'horizon avec cette insolence et cette hérésie.
L'espace soudain ouvert m'écrase de toute sa puissance. Je prends une bouffée d'air. C'est pur, et je sens la vie qui s'écoule comme un fluide à l'intérieur de mon corps. Pire, je sens cette acceptation naturelle à travers mon organisme qui se complaît dans la jouissance bête de l'existence ; je respire enfin. Mais je ne veux pas. Je veux la pollution dans mes poumons, l'urbanisation dans mon coeur, l'industrie dans mon cerveau. Je veux le monstre de la civilisation, notre colonisation et notre souveraineté. Pourtant je sais. Je sais que cette nature est factice, domptée et impuissante. Mais ce qui permet aux autres de respirer secoue mon être par toutes ces angoisses silencieuses que je porte et qui se lovent en moi. La traversée du parc se transforme en épopée. Je crois que le temps ralentit car jamais je ne vois la sortie. Et je marche, et je lutte contre une force invisible qui provient à la fois de l'extérieur et de l'intérieur, c'est une guerre sur deux versants. On m'envahie.

Alors je cède. Je suis habitée par une force qui me dépasse. Jean et moi, nous avons peur. Peur de cet équilibre rompu. Car à travers les senteurs forestières qui nagent dans l'air, c'est notre mort à tous les deux qui recule.

Epuisée, je tombe sur un banc. Il n'est pas même salvateur, c'est la preuve que nous sommes prisonniers. Chaque seconde qui passe me sépare de la sortie du parc. Le temps s'est arrêté. C'est terrible je vis. Au-dessus, un arbre silencieux se dresse, le vent secoue ses feuilles. Une grimace naturelle balaie mon visage. Je sais que je m'avachie lentement. Je suis vaincue. La tête en arrière, je tourne délicatement mon regard vers la personne qui se tient à côté de moi. Ce n'est pas Jean, mais il est bien réel. Si je tendais une main, je pourrais le toucher, juste pour être certaine. Sont-ce nos solitudes que je rompt ? Voilà je vis, et à travers moi la vie s'empare d'un autre. C'est ainsi. Et je me tiens là à côté de lui, sans le connaître, importune.

« Excusez-moi, j’ai pris beaucoup de retard. Diriez-vous qu’il est plutôt tôt ou plutôt tard ? »  
 
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Taejoon n'avait rien demandé et pourtant on lui a tout volé. Tout droit venu de Corée du Sud, juriste fraichement diplômé, il se retrouve perdu dans une ville qui le dépasse. En deuil de tout ce qu'il a perdu, des amis qu'il a laissé derrière lui son visage est distant et ses moues boudeuses. Aussi a-t-il décidé de se concentrer sur le travail, de s'enrichir et de ne plus penser à rien : surtout pas à lui, surtout pas à eux. Surtout pas à tout ce qui existait avant et tout ce qui pourrait exister maintenant.
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le Lun 22 Mai 2017 - 12:39

« Une femme s’était assise à ses côtés, et perdu dans sa contemplation du vide, Tae Joon n’avait bronché. Ce n’était que sa voix, ses paroles rendues douces par l’accent britannique qui l’avaient éveillé. Et lorsqu’il avait tourné le visage vers elle il ne s’était dit, non, qu’elle lui évoquait son pays. Au contraire, elle était la preuve qu’il n’était plus chez lui : où à l’école seul l’accent américain était appris. Il s’agissait des sauveurs, après tout : de ceux qui lors de la guerre les avaient délivrés. Les grands-mères lui racontaient, des fois, à quel point cela avait été terrible. Et c’était fou de se dire que ces femmes devant lui avaient vécu tout ceci. On les avait mariées à six ans, à des hommes qui n’en étaient pas encore, tout au plus âgés de douze ans. On les avait mariées, oui, pour pas qu’elles ne soient enlevées par les japonais : destinées à n’être que des objets, jouets. Et si les chinois l’indifféraient, les japonais eux de par cet héritage le laissaient plus agité. Enfin. Secouant imperceptiblement le visage, il s’était reconcentré sur son interlocutrice. Ses traits lui étaient familiers, et soudain il se rappelait l’avoir, peut-être, aperçue lors d’une des réunions de l’Assemblée. Sa mémoire était bonne car essentielle à son métier, et sachant qu’elle était donc des siens, il ne s’était montré particulièrement méfiant, juste indifférent.

Ses mots n’avaient pas de sens et au fond, cela l’avait fait sourire. Il s’imaginait, de retour chez lui, poser la même question au premier venu. « Je ne sais pas, j’ai moi aussi pris du retard. » Pris du retard oui, et peut-être que là-bas le cherchait-on. Peut-être s’inquiétait-on et sa mère, dévastée, distribuait des flyers près de son université. Il avait loupé le train et à présent la gare fermée il ne pouvait plus rentrer. Etrangement, cette conversation partie de rien l’amusait : elle lui évoquait ce qu’il, en cet instant, ressentait. « Mais je suppose qu’il n’est pas trop tard. » Et on aurait pu croire qu’il parlait du soleil n’ayant pas encore atteint son zénith, mais pour lui il s’agissait plus d’un nouveau départ. Il n’était pas trop tard, non, pour apprendre à vivre différemment. Mais c’était peut-être encore trop tôt, trop tôt pour surpasser le deuil de son ancienne existence. « Vous aviez quelque chose de prévu ? » Et se tournant vers elle, il avait laissé naitre sur ses lèvres une esquisse de moitié sincère. Peut-être était-il curieux, peut-être ne faisait-il cela que pour lui. Peut-être en lui posant la question il se la posait également.

Tae Joon était gris, mais il aurait été trompeur de croire qu’il n’aimait plus la vie. Au fond de lui il savait qu’il devrait surmonter tout ça, réapprendre à croire en demain et l’attendre impatiemment. Il savait oui que ses amis n’étaient plus mais qu’eux, tout autour de lui, avaient aussi tout perdu. Souvent par choix, toujours par choix, mais cela ne changeait rien. Ils étaient tous plus ou moins perdus dans une ville trop grande sans proches et sans repères. Alors pourquoi pas, était-ci si impossible, que de tout recommencer ? Effacer l’avant pour commencer à bâtir ce qui l’attendait devant.

Ça restait difficile, pour l’instant.

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le Ven 26 Mai 2017 - 1:18
Nos banalités, ou ce vide qui creuse un peu plus notre conversation. Cette perte de sens. Que voulait-on se dire encore ? Je crois que ce n'est pas aussi superficiel pourtant. Il a ses sonorités agréables dans sa voix. Un air de déjà vu aussi. Il a cette légère ressemblance avec ces origines dont j'ignore tout encore, un goût de passé. Si je pouvais le toucher, si je pouvais redessiner son visage sous le toucher de mes doigts, peut-être alors aurai-je l'impression de ne pas en connaître assez encore. Il pourrait venir de tellement d'endroits. Il serait si facile de se murmurer notre ressemblance, et de se créer ce semblant de lien géographique, de se dire que peut-être cela nous rend particulier. Mais je ne crois plus à ces liens spéciaux, ma terre n'est pas d'Asie. Mes racines ont pourri, arrachées. Elles ont séché avec le temps jusqu'à devenir si friables.
Ce n'est pas notre ressemblance que je vois en lui, seulement notre dissonance. 
Même si je le touchais, nous resterions des étrangers. Et moi un peu plus que lui. J'aperçois seulement nos vies qui se croisent. Aujourd'hui, c'est une simplicité qui nous enlace. Les tissus relationnels n'ont pas toujours vocation à être complexes. Peut-être parce qu'il ne s'agit pas juste de se connaître ou de se comprendre. Et ce serait peut-être un doux abandon. Comment dit-on ? Le monde a posé un doigt sur ses lèvres. Le temps ralentit.
Je pourrai dire encore que je n'ai jamais été pressée, parfois plus rien n'a simplement d'impact. Je ne sais pas si j'aime. 
Cela fait longtemps que la vie n'a plus de sens.
Et je voudrais pouvoir le lui dire. Qu'arriverait-il alors ? La réponse m'effleure l'esprit bien avant ; rien. Il ne se passerait rien. Et je ne n'oublierai pas cependant.
Il m'arrive de penser qu'influer sur le monde doit être merveilleux. Il m'arrive de songer que l'on pourrait brutalement cesser d'être insignifiant, et que l'on bouleverserait les codes ; on rendrait l'univers fou. Qui pourrait y croire ? Peut-être ce garçon me trouverait étrange s'il savait qu'aujourd'hui j'espère qu'il pleuvra toute la journée, que je voudrais encore que les fleurs deviennent inodores, la vie incolore. Mais tout ça existe peut-être déjà.
J'ai déteins. 
« Pour moi il est trop tard. »
Et je me sens prise au piège. Ce banc me semble si petit, si petit au milieu de cet espace si vaste. Il me semble que si j'essayais de me lever, je disparaîtrais presque immédiatement, engloutie. Mais non, le plus terrible serait le contraste flagrant avec la réalité, car là encore il n'adviendrait rien, et mon esprit chuterait, et je perdrais un peu de ce que je suis tandis que mon corps resterait droit, inébranlable aussi. A sa juste place. 
« Je dois aller travailler. Ce n'est pas vraiment quelque chose que l'on prévoit... Certains systèmes ne changent jamais. »
Je m'accroche à l'instant, mes doigts se referment sur la pierre froide du banc, un moment je fixe quelques passants au loin. La pelouse agresse encore mon regard. Je pourrais bien sûr oser quelques sourires de plus, appuyer les coups d’œil furtifs que je lui jette. Il pourrait partir aussi, je resterai ici. Nous nous tenons probablement trop éloignés l'un de l'autre pour s'offrir vraiment une distraction. Enfin je sais que je n'apprécie pas assez.
Au fond, nous n'avons pas grand chose à nous dire. Je pourrais y penser longtemps, il ne me viendrait rien. Les mots sortent encore naturellement. Je parle, mais je me demande où j'ai envie d'en venir. Il est trop tard de toute façon.
« S'il n'est pas trop tard pour vous, vous ne devriez peut-être pas resté assis. »
J'ai déjà la sensation après tout que je ne me relèverai plus jamais. Peut-être est-ce là tout ce que je mérite. Alors j'ai ce rictus joueur, certainement bizarre aussi. La vie lorsqu'elle est aussi mesquine me rend cynique.
« Vous risqueriez de prendre racine comme tout ce qu'il y a présentement autour de vous. »
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le Ven 26 Mai 2017 - 23:51

« L’allusion au travail le frappe, et plongé de force dans sa nouvelle réalité Tae Joon freine sa respiration un court instant. Ne se sentant plus chez lui, il en oublie les règles et les coutumes. Ici n’est pas si différent d’avant, d’ailleurs : ils restent les membres d’une société qui les dépasse. Restent là à travailler pour essayer de s’élever, de subvenir à leurs moyens. Lui plus ambitieux désire vivre dans le confort, se permettre sécurité et jouissance : mais ce n’est qu’un détail, si petit qu’il ne permet pas de le distinguer de tous ces autres, de tous ces gens, concurrents.

Eux aussi sont là, elle aussi, d’ailleurs, avec son accent poli par le temps. Elle lui parle et lui permet en un sens de comprendre que tout autour de lui c’est un monde qui se poursuit, des vies qui se succèdent. Le temps, indifférent de l’univers dans lequel il se trouve, n’arrête sa course : et s’il ne se réveille pas, il l’emportera.

Sentant une sueur froide couler le long de sa nuque, Tae Joon se force à sourire. Il se force, oui, à arborer ce masque qui le protège, le rassure. Ainsi à sourire il se convainc que tout va bien, qu’il n’est pas perdu, qu’il n’est pas pas bien. « Ah, le travail. » lâche-t-il d’un ton un peu plat, montrant contre son gré qu’il ne réalise qu’à présent l’étendue du mot et de toutes ses responsabilités. « Je mène une profession libérale, mes horaires sont donc très variables. » se justifie-t-il d’une moue étrange, le visage tourné vers son inconnue. Une main vient se glisser entre son sweat-shirt et sa nuque, preuve discrète d’un réel inconfort.

Mais Tae Joon n’abandonne pas : Tae Joon se secoue et s’offre, sourit de plus belle. Il offre une esquisse douce alors qu’au fond il tremble de peur. Il a peur de penser à demain, de penser à ce nouvel avenir qui l’attend. Il sait qu’il ne peut plus retourner en arrière et que ce qu’il a perdu ne reviendra pas. Avant même de venir à Pallatine, il le savait déjà. Il est temps de faire son deuil, d’ouvrir les yeux et d’accepter ce qui s’étend devant lui mais il s’encombre l’esprit, s’étouffe dans l’espoir de ne plus être. Il veut plonger dans la mollesse, ne plus s’entendre penser, n’être qu’une page blanche sans ligne et sans papier. Il ne veut être que le vent, qu’un courant d’air sans but et sans tempête. Calme comme le reflet d’un lac il veut fuir sa vie et son caractère. Il se déteste d’être soudainement si lâche, lui d’origine si bon. Lui qui n’hésite à rire, qui calculateur planifie son avenir tout en aimant spontanéité et imprévu.

Tae Joon devient lâche et se replie vers le deuil. Tae Joon est lâche et devient le deuil. « Je ne devrais peut-être pas rester assis. » se répète-t-il lentement, tâchant de comprendre ce qu’elle lui dit. « Vous avez raison. » finit-il par admettre, un sourire confiant dessiné sur ses lèvres. Mais au fond il tremble, s’ébranle : jamais les mots d’une inconnue ne lui avaient semblé si justes. La réalisant soudain, dans sa banalité, dans son ignorance de son statut à lui, de ce qu’elle lui a infligé, il développe une curiosité. Riant doucement, il se redresse et lui faisant quasi entièrement face ose lui demander son identité : « Puis-je savoir votre nom ? Je m’appelle Tae Joon, Han Tae Joon. » Ne sachant trop quoi faire, il finit par lui tendre sa main gauche, confiant.

Confiant confiant confiant.

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le Sam 27 Mai 2017 - 18:56

« Comme c’est flou. » Un sourire bienveillant avait cherché pauvrement à illuminer son regard. Et prenant appui sur son bras toujours tendu, Jade s’était doucement laissé pencher vers le jeune homme. Il y avait eu dans ce comportement, dans ce regard, l’esquisse d’une indiscrétion, et une propension peut-être dans son attitude au secret. Elle aurait semblé promettre ne jamais rien laisser échapper de ce banc. Un peu bassement, sur un ton purement confidentiel, sa voix roula lentement jusqu’à lui. Sans doute un timide soupir en profita pour s’échapper aussi.
« Que faîtes-vous exactement ? »
Ce n’était même pas que cela l’intéressait vraiment. Parfois on se pliait seulement aux codes d’une conversation, puisqu’il s’agissait encore d’une suite logique. Et ce n’était jamais trop non plus, comme Jade ne tombait jamais dans cette curiosité pure.
Et il y avait chez Jade une réserve qui n’aurait échappé à personne, une retenue presque douce, presque abandonnée aussi, le soupçon effacé d’une indifférence, d’un détachement.
Même dans ses sourires trop prompts à s’évanouir, une parenthèse suspendue sur le bord de ses lèvres, une façade trop lisse demeurait. On aurait pu sentir pourtant en le voulant que quelque chose chez Jade n’allait pas, dans cette monotonie trop évidente, dans tout ce qu’elle taisait.
Ses regards glissaient sur l’apparence du garçon, n’en saisissaient que quelques fragments qu’elle recomposait en mémoire ; là, la position de ses mains, là celle de ses jambes. Et même le cadre de son visage, où elle devinait encore sa respiration, imperceptible dans l’air et pourtant tellement réelle, cette main enfin sur sa nuque. Et sans le vouloir, elle ne manquait rien, car les yeux de Jade s’emparaient momentanément de tout ce dont ils pouvaient bien se saisir, qu’ils ne désiraient pas néanmoins. Les choses tombaient platement sous ses yeux et elle n’avait d’autre choix que de les considérer, même vaguement. L’inconnu souriait, et cela ne lui faisait rien, elle en oubliait presque de lui rendre la copie conforme de ses propres éclats, au demeurant de ceux qu’elle n’avait pas. Enfin. Elle ne prétendait même plus. L’effort dans ce sens-là lui semblait si vain qu’elle refusait abruptement de se livrer à cette mascarade. Jade aurait pu dire si on lui avait demandé qu’elle souffrait d’un mal interne qui ne s’expliquait pas, dans un demi-souffle, elle se serait gaussée de la vie, de sa vie, de celle de cet étranger, de celle de tous les autres, du temps défiguré, et même de la mort. Le burlesque, l’absurdité ; la vie lui paraissait alors si odieuse dans sa prétendue beauté.
« Ne me dîtes pas que j’ai raison, ce n’est que du bon sens. Ne le savez-vous pas vous-même ? »
Et ne souriait-il pas trop ce garçon alors que le ciel était si gris, alors qu’il y avait si peu de raison. Jade se taisait pourtant à sa manière, en ne disant rien sur ce sourire trop facile, car elle discernait là quelque chose de proprement irréel. Enfin. Il n’était plus temps de sourire, car ce jour semblait si lourd. Il pesait sur le front trop large de Jade. Et même le sourire de ce garçon-là, accordé, lui apparaissait être lointain, lentement, comme ils se faisaient simplement face. Comme elle n’espérait pas tant de douceur. Comme elle aurait voulu le miroir parfait de sa grisaille, de ses peurs et de ses tremblements.
Mais elle s’était à son tour redressée en entendant son nom, son buste partant plutôt vers l’arrière, sa position un peu brouillonne, ses genoux qui s’entrechoquaient, ses jambes légèrement écartées et le bout de ses derbies noires enfin qui se touchaient presque. Tout enfin lui donnait cette nonchalance qui contrastait trop durement avec le strict de ses vêtements.
Son nom était sorti de nulle part, et quelque chose de pourtant si banal qu’une présentation l’avait un instant laissée sans voix. Dubitative, Jade avait dévisagé encore la main tendue. Les convenances sociales. Lorsque le naturel lui était revenu, elle n’avait pas hésité bien sûr. Une douceur était alors venue flouter ses contours.
Bien sûr.
Les doigts de Jade avaient effleuré ceux de Han Tae Joon. Et le contact aurait semblé pudique et distant malgré qu’ils fussent assis si près l’un de l’autre. Jade ne s’y était pas abandonnée. Et sa main sitôt après avoir rencontré, caressé celle de Tae Joon s’était retirée presque immédiatement. Sans s’attarder, voilà. Une distance un peu gênée, parce qu'ils n'étaient vraiment que des inconnus. Le cadre du travail exigeait une assurance qui tenait du professionnalisme, mais là, en dehors de cet espace si confortable qu'elle connaissait si bien, comme les oeuvres se ressemblaient ici ou là, Jade n'avait pas tant d'aisance. Les jardins lui donnaient toujours ce profond sentiment d'inconfort, une sécurité dérangeante aussi.  
« Han Tae Joon. Faîtes-vous toujours le contraire de ce que vous devriez faire ? »  
Elle savait que cela n’était pas une réponse satisfaisante, mais elle était déjà en retard après tout, ne fut-ce que pour donner son propre nom. « Vous êtes originaire de Corée ? » Mais dans sa bouche cela sonnait tantôt comme une question rhétorique, n’appelait pas de réponse. Presque tout de suite, elle avait saisi la nuance du nom, et dans sa bouche, l’accent tonal propre aux langues asiatiques lui était venu instantanément. Car jamais Jade n’avait perdu le sien, quoiqu’il fût largement enterré par l’Angleterre de son époque.
En vérité, Jade eut presque tout de suite honte à l’idée de donner un nom si banal que le sien qui n’était pas même son véritable nom, sinon celui par défaut qu’on lui avait attribué à l’adoption. Aussi comme celui de Han Tae Joon, son prénom émergea soudain, lui aussi venu de loin, difficilement offert. Arraché.


« Jade. »


Ses lèvres écorchées, ses yeux s'étaient prestement détournés. Comme une banalité approchée, une main s'oublia dans sa chevelure trop brune et trop lisse, elle cessa simplement d'y penser, tabou.
Échanger leurs noms, cela ne les rendait pas plus intimes. Elle s'était simplement laissée aller au premier banc trouvé, et cette rencontre n'était encore qu'une conséquence indirecte d'un choix, d'un imprévu. Cela ne signifiait rien.
« Ne trouvez-vous pas que cette rencontre est trop rapide ? J'ai peur qu'en restant à vos côtés, nous finissions par être un peu plus que des étrangers. »

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le Dim 28 Mai 2017 - 21:43

« Juriste. » n’avait hésité à répondre Tae Joon, un sourire fendant son visage en deux. Réalisant cependant que ce n’était plus d’actualité, il avait réprimé une grimace, corrigeant : « Enfin j’étais juriste. Ici j’essaie de trouver ma place en tant que médiateur entre les grands conglomérats opportunistes. J’espère cependant pouvoir, avec le temps, me rapprocher de mon métier d’origine. » Sur ce, il s’était muré dans le silence, continuant d’écouter les propos de la jeune femme à ses côtés. L’observant, il remarquait une certaine lenteur dans ses mouvements, dans son regard : devinait chez elle des nuances de gris, une certaine torpeur. Et sans s’en rendre compte, le coréen développait une forme de curiosité à son égard. Il se demandait, oui, ce qui pouvait bien animer son esprit. Il l’imaginait être tranchante, coupante, mais jamais violente. Il se demandait si elle aussi, aimait la vie. Se demandait si le matin elle n’en pouvait plus, voulait que déjà la journée se termine. Son visage lui donnait cette impression, quoiqu’emprunt d’une certaine beauté. Elle avait des traits singuliers et ses habits quoique stricts ne le dérangeaient pas dans sa quête de vérité, lui-même véritable caméléon des styles. Un jour arborant une cravate puis l’autre un jogging, il savait à quel point les styles vestimentaires pouvaient changer, se modifier : restreints par les obligations.

Se concentrer sur les autres plutôt que lui-même était devenu une habitude, depuis son arrivée à Pallatine. Cela lui permettait de s’oublier pour un temps, de fuir les ténèbres et les doutes, de repousser à plus tard des décisions qui déjà ne pouvaient plus attendre. Mais que dire, lorsqu’il passait la plupart de ses journées seul, errant ? « Pourquoi posez-vous la question ? » avait-il fini par lâcher, réprimant un rire. « N’est-ce pas la spécialité des coréens que de se contredire en permanence ? » Son regard s’était, sous l’impulsion, brouillé de nostalgie. Se moquer de son peuple, ne pas se prendre au sérieux : là étaient des conversations qui lui manquaient. Et il savait qu’elle faisait référence à lui assis sur le banc alors qu’il venait de dire qu’il ne devrait pas l’être. Mais au fond de lui cette question avait sonné différemment : elle lui avait fait penser à cette fatigue qui toujours les acculait, les poignardait. Elle lui avait évoqué, oui, ces moues forcées, ces mains tendues et ces verres s’entrechoquant. Il ne s’agissait pour la plupart du temps que d’un masque, que d’un tableau en cachant un autre : une mascarade. On acquiesçait par devant pour par derrière soupirer, donner des coups de pied. Et la vie n’était pas si simple, en Corée, mais pourtant lui l’avait tant aimée.

L’anglaise continuant à parler, un sourire flou avait épousé les lèvres de Tae Joon, qui s’accoudant au dossier du banc avait laissé s’échapper un : « Vous n’êtes pourtant plus une étrangère, Jade, car à présent lorsque je verrai votre visage j’y déposerai un nom. » Et tant bien même ne savait-il rien d’elle, elle serait à présent son inconnue, sa méconnue. Il ne connaissait ni son métier ni ses occupations, ne savait si elle avait choisi de venir ici, ne pouvait deviner ses pensées mais cela suffisait. Il ne demandait pas plus et au final si creux, indifférent, se complaisait dans cet entre-deux. « Vous vous avez tout : mon nom, mon occupation… Que vous donner de plus ? Lorsque vous me verrez, peut-être, à la pause déjeuner traverser les rues en costume, vous vous demanderez si je m’en vais travailler dans une de ces grandes entreprises du quartier des affaires. » Et il en aurait laissé échapper un clin d’oeil, taquin, moqueur : mais trop rigide, trop las de ce monde pourtant nouveau l’accueillant, il n’avait cillé, n’avait conservé que sa douce esquisse. Gentil Tae Joon s’était perdu dans un discours sans but. On aurait pu le croire charmeur mais là n’était pas l’intention. Il rêvait éveillé, blaguait au ralenti, oubliait d’y mêler le ton et peu à peu sombrait dans une forme d’apathie.

Il ne désirait connaitre Jade plus qu’il ne la connaissait déjà. Il se sentait seul, désirait des compagnons avec qui avancer mais ne voulait pour autant forcer le destin. Il ne voulait prétendre être quelqu'un qu’il n’était pas, et ne voulait qu’elle s’offre à lui comme lui s’offrait aux autres. Ne s’étant montré prudent il lui avait donné toutes les informations nécessaires, et à présent elle pouvait tout lui faire. Mais non engagé dans la bataille, serein et détaché, il s’était contenté de rester là : cet éternel sourire aux lèvres, maigre quoique doux, apaisant, aussi.

Elle aurait pu lui conter sa vie qu’il n’aurait cillé, elle aurait pu partir que peut-être, il serait resté ainsi : à dévisager le vide, lui-même creux de tout, le visage figé par l’instant.

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le Lun 29 Mai 2017 - 0:42

« Alors vous devez rencontrer des gens importants toute la journée. L’étiquette doit parfois vous peser. » Car Jade savait comme les mondanités pouvaient être lassantes, ou tout du moins l’imaginait-elle volontiers. Il lui était parfois difficile de simplement discuter. Elle perdait parfois ses moyens devant ces personnalités qu’elle devait convaincre, puisqu’une dimension de son travail lui permettait d’échanger régulièrement avec des passionnés d’Art, de culture. Il s’agissait surtout de les convaincre de céder une partie de leur collection au musée, ne serait-ce que pour un temps, afin que tous puissent y avoir accès. Et ces collectionneurs étaient si capricieux parfois ! Comme elle pouvait s’agacer d’avance, et rentrer chez elle avec ces larmes aux yeux et se noyer sous les draps. Les relations étaient indiciblement compliquées. Faire bonne figure, ne jamais donner l’impression de trop se murer. Et Jade pensait qu’un métier comme celui qu’exerçait Tae Joon devait être horriblement compliqué. Elle n’aurait jamais pu s’y livrer. « Je n’ai pas changé de profession, mais je m’imagine difficilement faire autre chose. Je sais m’adapter bien sûr, mais ce n’est pas une raison pour aimer voir sa vie bouleversée. »

Oui, elle se disait avec le recul qu’elle ne s’en sortait pas si mal. Pourtant, cela ne lui allait toujours pas. La peur rôdait toujours tapie à l’intérieur. C’était quelque chose qui la secouait lorsqu’elle rentrait chez elle, dans chacun de ses pas, qui ne se révélait jamais au grand jour, n’altérait jamais ce côté très professionnel qu’elle conservait toujours, ce rigoureux. Cela l’avait suivi depuis la Terre, Pallatine peut-être n’avait fait qu’exacerber un sentiment qui était là depuis trop longtemps déjà. Une angoisse indicible qui hantait ses songes, ses actions. Cela d’une certaine manière réduisait son angle de vue.

« Vous avez raison, que pourriez-vous me donner de plus ? »

Alors qu’elle ne lui avait rien demandé. Au fond, elle ne voulait point qu’on lui offre une existence. Et ses paupières s’affaissaient lentement, non pas par fatigue, mais par une forme d’attendrissement devant la légèreté de sa remarque. Aurait-elle avoué qu’elle connaissait très mal les Coréens ? Peut-être aussi croyait-elle déceler chez le garçon un manque, un manque tout naturel pour la vie d’avant, ce manque qu’elle ressentait parfois, naturellement encore, si peu pourtant. Trop rarement.
Tae Joon aurait pu lui paraître trop léger. Et c’était précisément parce qu’elle aurait parié qu’il ne l’était pas, qu’elle l’écoutait encore. Car Jade si elle s’attardait aimait si peu se livrer, si peu s’épancher, si peu converser. Elle le faisait sans envie et sans passion, n’y trouvait aucun intérêt non plus. Ou peut-être cela l’empêchait de sombrer tout à fait, se rattacher à une habitude liée au langage. Ou peut-être cela la précipiterait dans sa chute ; parfois on ne faisait que creuser un peu plus sa propre tombe.

Tae Joon ancien juriste, nouveau médiateur. Ca n'était encore qu'une esquisse, un premier jet, un croquis de l'oeuvre finale. C'était en dire tellement pour en suggérer si peu. Comment le connaître ? Et elle se rattachait aux détails de sa frange, à cette perception, cette seule vision. Son sourire encore. Le choix de ses vêtements, bien plus softs que ce costume. Elle l'imaginait devenir autre, se dissimuler, et jamais se révéler.  

« Mais enfin, cela ne sera sans doute jamais suffisant. Si je vous voyais traverser les rues, pressé comme tous ces hommes qui portent si bien le costume, je vous trouverai sans doute très impressionnant. Je penserai, voilà quelqu’un d’important. » Quelqu’un oui qui n’a pas le temps, quelqu’un qui ne prendrait jamais de retard, quelqu’un qui ne ferait jamais l’inverse de ce qu’il devrait faire. Et ce serait un homme tellement différent de celui qu’elle rencontrait là, aurait-elle dit alors. Se serait-elle permise ce bref contact si cet homme là avait porté un costume à cet instant précis ? Ne se serait-elle pas limitée à un bonjour avant de simplement reprendre son chemin et faire comme si cette rencontre n’était jamais arrivée ? « Ce serait un autre étranger, avec d’autres pensées en tête, et même en connaissant son nom, il m’intimiderait assez pour ne pas le rejoindre. Vous voyez, Tae Joon, je n’ai pas une grande longueur d’avance sur vous. » Lentement, ses jambes avaient fini par se croiser, et son buste s’était tourné vers lui. Un coude sur le dossier du banc. Ses sourires demeuraient moindres. « Vous pourriez me faire peur, si vous êtiez vraiment important… Mais l’êtes-vous ? » Baissant légèrement la tête, elle avait eu ce rictus un brin étrange, sa respiration entrecoupée par un énième soupir invisible. « Ici, nous perdons un peu plus de notre consistance. » Après tout, aucun d’eux n’avait plus les pieds sur Terre. Cela lui inspira une nouvelle interrogation, qu'elle osa formuler, certes, tout en chuchotement. « Comment faîtes-vous, Tae Joon pour palier à votre solitude ? »

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Taejoon n'avait rien demandé et pourtant on lui a tout volé. Tout droit venu de Corée du Sud, juriste fraichement diplômé, il se retrouve perdu dans une ville qui le dépasse. En deuil de tout ce qu'il a perdu, des amis qu'il a laissé derrière lui son visage est distant et ses moues boudeuses. Aussi a-t-il décidé de se concentrer sur le travail, de s'enrichir et de ne plus penser à rien : surtout pas à lui, surtout pas à eux. Surtout pas à tout ce qui existait avant et tout ce qui pourrait exister maintenant.
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le Mer 31 Mai 2017 - 2:05

« Je l’étais. » avait lâché Tae Joon, le regard absent. Et il était étrange que de le voir ainsi, les yeux perdus dans le vide, à quelques centimètres du visage de Jade. Il dérivait, emporté par la nostalgie, par tout ce qu’il avait eu mais à présent n’avait plus. L’avait-il vraiment été, important ? N’était-il pas parti juste avant de le devenir ? Une chose était certaine, ici, il n’était plus rien : qu’un homme parmi tant d’autres. Son métier ne valait pas grand chose et il faudrait sans doute voir passer les ans avant qu’enfin il arrive à grimper de nouveau tout en haut. Et n’était-ce pas un noble but, que de redonner une importance à la justice ? Que de faire d’un juriste errant une figure connue ? Il aurait aimé lui dire, oui, que bientôt il le serait de nouveau, qu’il s’efforçait tous les jours de se reconnaitre dans ce qu’il faisait, de briller comme il aurait pu le faire d’où il venait. Mais à quel prix, quels sacrifices ? Était-il seulement heureux, ainsi ? À Séoul d’autres étaient présents à ses côtés, partageant ses rêves et ses idées : d’autres étaient là, oui, pour l’aider, le reconnaitre et l’aimer. Ici, seul, quel était le but ?

Il ne savait pas, ou plutôt, ne voulait pas. Car remettre en question sa personne et tous les choix passés était encore trop douloureux. Comment avancer lorsqu’on voulait repartir en arrière ? « Vous avez raison. » finit-il par répondre, l’air indifférent. Car si la plupart venaient par choix, par désir de briller ailleurs, de fuir le monde extérieur, qu’advenait-il d’avant ? De leur passé, de leur existence laissée ? Au final ne mourraient-ils pas tous un peu, en venant ici ? Aussi Jade l’avait-elle amusé, de par ses réflexions, de par la justesse de ses propos. Ils jouaient sur un dialogue à double sens, se parlant à eux-mêmes plutôt qu’à l’autre, se renvoyant des balles sans trop penser à l’impact qu’elles pourraient avoir. Perdre de sa consistance, voilà qui était intéressant. Il aurait aimé, se regardant dans la glace, voir de son être s’effacer.

« Je ne fais rien, Jade. » et son sourire avait eu quelque chose d’un peu triste. « Je ne sais pas par où commencer, je ne sais plus comment faire pour que ce soit naturel : alors je ne fais rien. J’attends, je travaille, je m’assieds sur un banc et je vous regarde arriver, je vous parle et je laisse la vie se faire. Je suis un témoin de ma propre vie et en même temps, pourtant, je la vis. » et je m’en fous. Que dire de plus ? Endeuillé il ne bougeait plus, ne riait plus. Endeuillé c’était le malheur tout entier qui s’était abattu sur lui, et pourtant réaliste, sachant que ça ne pouvait durer, il enchainait les jours sans pouvoir s’en défaire. Il était emprunt d’une dépression à la fois légère et sévère, emprunt d’un mal dont la source n’était autre que lui-même. Il lui fallait être courageux, mais brisé, les ailes arrachées, il était de ces albatros dont on se moquait au loin. Il était différent et sa différence n’était plus une chose dont être fier, mais un fait blessant duquel il se sentait perdre ses repères. Il n’était plus cet homme aux origines communes mais à l’identité singulière : il était cet homme commun aux origines singulières.

Et bloqué dans un statut-quo, dans une envie d’être heureux mais une peur de l’être, il ne bougeait plus. Immobile.

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le Ven 2 Juin 2017 - 0:06

Quelque chose s’était brisé, et je croyais m’entendre, je croyais à la pertinence de ses choix, de ses mots. Ils étaient si terribles, plus encore dans la bouche de Tae Joon que dans la mienne. Peut-être cela les rendaient-ils plus justes, plus vrais dans la voix d’un autre. Et je me laissais trop émouvoir, trop transpercer de ce presque rien. Ce rien qui ne m’avait jamais paru aussi proche, aussi proche de cette réalité qui m’avalait, m’intimidait parfois aussi. Il me faisait toucher du bout des doigts une corde sensible que j’essayais encore de taire lorsqu’elle se faisait trop tentante. Mais voilà qu’elle se retrouvait à quelques centimètres de moi, plus proche que tout. Elle s’élevait avec une liberté ennivrante.
Je n’ai jamais su fuir pourtant, ne l’ai jamais voulu. Je suis et me contente d’être. Il racontait avec une simplicité poignante, et c’était peut-être plus cette simplicité que la sincérité de ses mots que je connaissais déjà pour les avoir en moi, qui me touchait en réalité. Je croyais un instant à un double. Je devinais néanmoins que nous étions si peu semblables. Et j’aurai voulu lui dire que moi non plus je ne faisais rien, que nous étions deux à simplement laisser défiler les images sans jamais rentrer une seule fois dans le cadre. J’aurai pu rire encore de notre exclusion car elle était absurde ; on ne devrait jamais avoir l’impression de déserter son propre film. Nous étions les acteurs principaux absents, ceux qu’on décapite trop vite. Plus de lignes à lire.
Je me sentais vide. Tae Joon me faisait me sentir vide par cette vérité si forte. Je savais déjà tout ça, il ne m’apprenait rien sur moi que je ne savais pas déjà. Etait-ce le fait de ne plus être seule à cet instant précis ?
Et j’aurai pleuré en silence si j’avais pu m’abandonner encore contre son être. Je savais pourtant que nous n’avions pas l’intimité pour, que tout en étant si proches sur ce banc, un monde nous séparait. Nos limites, nos barrières naturelles. Et puis tout ce qui faisait de nous deux des étrangers. Et j’aurai voulu encore lui demander pourquoi il me faisait ça à moi, moi dont il ne connaissait que le nom, moi  qui me sentais dépouillée de mes propres sentiments, moi qui me sentais nue. C’était une partie de mon âme qui se traînait lentement, pitoyablement en dehors de moi. J’aurai pu avoir l’erreur de dire à cet instant précis que je le connaissais depuis toujours.
Je voudrais lui arracher ses mots bien sûr, je voudrais les étouffer, nous noyer tous les deux pour ne plus s’entendre. J’aurai dis, assez Tae Joon ne me regarde plus. Et je l’aurai tutoyé, enfermé soudain dans une proximité dont nous ne voulions pas, car je n’en voulais pas, car il ne pouvait décemment pas en vouloir. Pas avec moi n’est-ce pas ? Quelle envie aurais-je pu encore susciter ? Il avait été important ; je ne l’avais jamais été.
Il me manquait encore des mots, ne me restait que des impressions, des vagues d’émotions, graves et sourdes, sombres. Je n’étais pourtant qu’une énième caricature de ces gens qui ne vont pas biens. Même dans mon malheur imaginaire je manquais cruellement de légitimité. Et pardon si je me perds parfois dans ma propre obscurité.
Pardon si j’oublie parfois qui je suis.
Pardon si parfois la vie est un livre qu’on n’achève jamais de lire.
Pardon si les chapitres me fatiguent.
Pardon si j’en saute les actions, si je me perds dans la description.
Et je meurs en pensées, de si nombreuses fois. Je m’oublie sous les douceurs de Tae Joon, sa voix si détachée qui me raconte mes frayeurs avec la banalité la plus effroyable qui soit.
Je n’ai rien à lui répondre. Car quelle vérité aurai-je pu apporter encore ?
J’en revenais à ce silence, un peu dérangeant. Ce blanc qui aurait pu s’étendre, qui s’étendait. J’aurai du répondre, mais je n’avais aucune réponse, car je savais pour le vivre à cet instant même que le constat de Tae Joon n’appelait aucune solution.  
Alors je me sentais bouleversée, sans qu’aucun sanglot ne sorte, sans qu’aucun mot ne franchisse mes lèvres. Tae Joon me devenait plus étranger, je le trouvais soudain effrayant. Je n’avais pas les mots. Je n’avais rien. Rien à offrir à quelqu’un qui aurait semblé aussi désespéré que moi, aussi creux, aussi désuet.
Quelle importance cet homme aurait-il pu revêtir ?
A l’heure actuelle, il n’en avait aucune.  Il était vain, comme ce parfait miroir de moi-même.
A cet instant il ne m’évoquait plus rien, plus rien que cette terrible inertie.
L’assassin me fauchait de ses mots trop justes.
Quelque chose en moi s’était brisé pour la millième fois.


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Taejoon n'avait rien demandé et pourtant on lui a tout volé. Tout droit venu de Corée du Sud, juriste fraichement diplômé, il se retrouve perdu dans une ville qui le dépasse. En deuil de tout ce qu'il a perdu, des amis qu'il a laissé derrière lui son visage est distant et ses moues boudeuses. Aussi a-t-il décidé de se concentrer sur le travail, de s'enrichir et de ne plus penser à rien : surtout pas à lui, surtout pas à eux. Surtout pas à tout ce qui existait avant et tout ce qui pourrait exister maintenant.
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le Ven 2 Juin 2017 - 2:08
« Vous ne parlez plus. » avait distraitement commenté Tae Joon, toujours accoudé au banc, la dévisageant. Et comment se rendre compte, alors, qu’il faisait preuve de cruauté ? Il ignorait tout des tempêtes ébranlant Jade, ne pouvait que les imaginer, alors qu’indifférent il laissait passer les secondes sans ciller. Des questions vides de sens bousculaient son esprit, et le silence lui permettant de devenir extravagant il leur inventait à tous deux une vie, des points communs que jamais ils ne partageraient. Ses mots lui avaient-ils rappelé sans le vouloir sa propre existence, avaient-ils fait écho ? Il aurait bien aimé savoir, aurait bien voulu croire en cette hypothèse. Et si le dialogue d’apparence ordinaire, que lui vivait sous un tout autre sens, était également tranchant pour elle ?

C’était intéressant et sans s’en rendre compte Tae Joon avait laissé s’échapper un sourire. Un de ces sourires n’appartenant qu’à lui, en coin, à la fois doux et moqueur. Il vagabondait et perdu dans un tout autre monde se permettait de voir sa Jade sous un tout autre jour. Qu’il était plus facile de se vivre, lorsqu’on était accompagné. Il appréciait sans pourtant l’avouer, la présence de cette étrangère à ses côtés : elle le distrayait et lui permettait de s’arracher à ses pensées.

Il aurait aimé que cet instant dure éternellement. Aurait voulu, oui, ne plus jamais être seul. Il voulait qu’on pense à lui, voulait être apprécié comme il avait pu l’être et rendre tout cet amour, inonder ses proches de rires et de tendres affections. Taquin, il voulait faire de gamines plaisanteries à ses amis et se retrouver au moins une fois par jour autour d’un bon repas, pour discuter des dernières nouveautés. Il voulait être mis au courant des derniers ragots, aller en bande réconforter le dernier s’étant fait larguer, écouter son histoire et le charrier.

Il voulait oui retourner à cette vie.
Mais ne pouvant pas, le coeur percé, il était vide et creux : absent de tout, mais surtout de lui. Il s’était abandonné, était arrivé avec son corps mais avait perdu toute sa matière. Son être était resté prisonnier de sa vie d’avant, et seules quelques pensées subsistaient, le pourrissant lentement. Tae Joon se sentait cadavre, et avançant lentement rares étaient les personnes capables de lui insuffler un souffle nouveau, tout aussi frais que salvateur.

Car il ne voulait rester ainsi, voulait trouver le courage d’apprécier son présent au point d’en rêver un futur. Mais que faire, seul ? C’était peut-être pour ça qu’il se promenait chaque jour, errant dans les rues, se laissant noyer par la foule. Il voulait tous les voir et peut-être en croiser un qui l’attraperait par le poignet, le distrairait. Il voulait rencontrer sa bande, de nouveau s’entourer de ces quelques personnes qui bientôt occuperaient toutes ses pensées : voulait repartir de zéro.

Cependant maladroit il ne savait plus faire, et c’était cette inconnue, cette Jade devenue muette qui de par son choix avait ouvert une porte. Elle s’était assise là alors qu’elle aurait pu aller plus loin, avait forcé toutes les lois et peut-être même le destin. Alors curieux, alors content, il lui était en un sens reconnaissant. « J’espère que nous nous recroiserons. » avait-il alors laissé s’échapper. « J’espère, aussi, qu’il sera encore question de hasard. » et pensif il avait levé les yeux, se représentant une scène qui n’existait pas encore mais finirait bien par naitre.

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le Ven 2 Juin 2017 - 10:17

C’était très juste, encore. Cela la secoua doucement ; elle aurait voulu lui demander, ne dîtes-vous que des choses vraies ? Mais elle s’en était cachée, craignant que cela ne sonne un peu trop ironique, un peu trop moqueur, un peu trop révélateur. Mais à cette pensée, son silence lui était devenu un peu plus insupportable, c’était comme si par cette réflexion si simple, si facilement cruelle en un sens, il appuyait sur une blessure avec une nouvelle innocence. Jade aurait pu s’en attendrir si elle n’avait pas eu si mal. Pourquoi croyait-il qu’elle ne parlait plus ? Pourtant comme il remarquait, la confrontait à ses nouveaux silences, elle sortit tout aussi brusquement qu’elle était entrée de cette torpeur douloureuse. Une main s’était abandonnée entre eux, les séparant ou les rapprochant. « N’est-ce pas de votre faute, Tae Joon ? » Et elle l’accusait si facilement, comme il était le seul à avoir su faire vibrer un instant son âme de leurs deux vies qu’ils ne vivaient pas.
Un sourire figé lui avait échappé et elle s’était lentement redressée. Qu’il espérait la recroiser aurait dû lui faire plaisir, étrangement ce n’était pas le cas. Jade possédait ces comportements qui l’empêchaient de rêver le devenir de ses relations ; elle faisait si peu d’efforts. Elle se repliait alors, sans force, dans sa bulle grise, ne distinguait bien que son ciel ombragé. Elle ne savait pas au fond si elle s’accrochait trop vite ou trop peu.
Elle pensait encore à ce qu’il avait dit, à ses mots jetés si simplement. Il ne comprenait que trop bien, il ne disait que trop bien ces mots qui raisonnaient en elle. Tae Joon lui parlait comme personne d’autre ne savait le faire, comme un étranger n’aurait jamais dû savoir. Elle espéra secrètement ne pas le retrouver, et vite se confondre dans sa solitude, abandonnée, seule et sans méconnu pour mettre ses esprits sens dessus dessous. Elle croyait encore que Tae Joon aurait pu lui être ce ras de marée fatal, créateur de chaos. Elle le connaissait depuis à peine quelques minutes ; il la bouleversait déjà, l’inquiétait, et dans un second temps, par cette proximité qu’elle croyait partager avec, elle aurait désespéré de ne jamais revoir ses traits, de ne jamais réentendre ses mots. Quand bien même ils la rendaient si muette, si fébrile. Mais elle ne devait plus y penser, mais elle ne devait pas laisser cet homme bousculait plus encore le faible équilibre établi. Elle ne voulait pas d’une chute trop précipitée.
Sa voix qui s’élevait de nouveau aurait paru si tranchée.
« Je ne crois pas au hasard. »
Et est-ce que cela ne revenait pas à lui dire qu’elle ne souhaitait pas le revoir ? Elle avait réprimé ce sursaut de courtoisie qui lui aurait fait dire une énième formule trop plate. Décroisant ses jambes, elle avait fini par se lever.
« Ne restez pas assis là trop longtemps si vous savez que vous ne le devez pas. » Cela peut-être aurait sonné un peu bousculé, mais tant pis, Jade avait bien dit après tout qu’en demeurant trop proches l’un de l’autre ils finiraient par être un peu plus que des étrangers.
« Au revoir, monsieur Han. »
Par cette formalité venue soudain clore la discussion, elle avait semblé vouloir instaurer une distance. Une distance en vérité que lui n’aurait pas pu instaurer même s’il l’avait voulu. Sans s’en rendre compte, Jade avait oublié de lui dire son nom. Et c’était peut-être tout, que cette manière de taire une parenthèse dont elle ne savait si elle avait été agréable ou non.
Jade reprit doucement sa marche, fatiguée sans doute. Peut-être comme tous les jours. L’air pur envahissait toujours ses poumons, le vent chatouillait la verdure qui répandait tout autour ses senteurs de printemps. Ses yeux tombèrent sur le chemin, sans un regard vers l’arrière ou vers l’avant.
Pourtant, elle n'avait pas réussi à le faire déserter de ses pensées entièrement tournées vers lui.

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