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« Ô temps, suspends ton vol, et vous, heures propices, suspendez votre cours... »

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une nuit en plein jour. (eugénie)

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il est de ces gens qui ne se distinguent pas des autres. ni fragile ni fort, il est une force tranquille qui cherche à s'intégrer. patient, il observe le déroulé des saisons, attend son œuvre. sora n'est pas pressé. il n'a plus envie de vivre son existence pour lui-même - il cherche quelqu'un, un ami pour qui il offrirait sa vie. alors souvent il erre à pallatine. il sait se défendre. il ne se soucie pas vraiment des dangers. on dirait parfois qu'il n'est pas vraiment là, qu'il ne s'est jamais vraiment rendu compte qu'il avait quitté la terre.
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le Ven 23 Juin 2017 - 19:13
La futilité de sa tentative apparut très clairement à Sora lorsque retentirent les premières notes du générique. Dans la salle presque désertée, où était projeté un film qui n'intéressait presque personne, Sora aurait presque pu tenter de s'intéresser à la projection. Mais les couleurs fades qui se peignaient à l'écran, les notes mélancoliques et trop hachées de shamisen, et cette lenteur des mouvements, des voix posées s'exprimant dans un souffle, tout cet ensemble berçait Sora et le poussait lentement dans les bras de Morphée. Il cligna des paupières, s'efforçant de faire battre en retraite le sommeil qui frappait à sa porte, mais la lutte était inégale. Il ne voulait pas admettre qu'une nuit blanche, que deux nuits blanches, qu'une veillée, que deux veillées, et ce travail dans lequel il s'enfonçait comme on plonge dans la mer, la tête la première, pouvait avoir raison de son endurance. Solide gaillard, il refusait de croire qu'il pouvait trouver aussi facilement ses limites physiques : il lui semblait qu'il pouvait encore repousser les premières barrières qu'il croisait, et passer de l'autre côté ne devait être guère difficile, il suffisait d'un misérable pas. Un pas qu'il avait de plus en plus de mal à faire ; et puis, franchir l'obstacle ne suffisait pas, car il fallait continuer le chemin. Sora n'en était peut-être plus capable. Il n'aurait pas dû arpenter la ville de fond en comble, il n'aurait pas dû partir en dehors de ses limites, il n'aurait pas dû se battre. Oui, il y avait cette voix dans sa tête qui ne cessait de lui dire : mais il ne sera jamais là, et elle insistait pour ne jamais prononcer son prénom, car il savait que son cœur se serait serré. Il le faisait déjà en pensant à cette campagne qu'il avait quitté ; oh, mais c'était là un de ces films contemplatifs, par certains côtés plus documentaires que fictions, où la poésie se mêlait au réel. Il ne s'y passait jamais grand-chose, mais Sora n'en avait cure : il se sentait jamais généralement apaisé par ce genre de productions. Peut-être trouvait-il à l'intérieur cette beauté qu'il avait toujours poursuivie, la beauté du regard qui se posait sur le monde - et il la figeait dans les mots, dans les concepts, dans les images rémanentes qui déformaient le vrai. Elle était cette souffrance que Sora ne parvenait pas à surmonter, ce mensonge qu'il s'accordait par convenance ; et puis ses yeux s'ouvraient alors sur cette autre proposition, et il pouvait en pleurer (à ceci près que ses yeux restaient secs, car il ne savait pas verser de larmes). Et aujourd'hui encore, les choses auraient dû se dérouler ainsi. La fatigue venait balayer ses espoirs comme un soudain coup de vent, et bientôt Sora abandonna.

Peut-être ne devait-il pas voir ce film qui parlait de son pays natal, à une époque qui était la sienne. Cela devait valoir mieux.

Il se renfonça dans son fauteuil, laissant reposer sa tête contre le dossier de tissu, les mains croisées sur le ventre. Ses yeux se renfermèrent, et très vite le sommeil le gagna. Sora sombra dans un sommeil sans rêve. Il rêvait souvent, mais il ne s'en souvenait jamais ; ce jour-là, son cœur était peut-être un peu frustré de ne pas avoir su résister, pourtant il y avait une curieuse paix en lui, une paix qu'il n'avait plus connue depuis que son meilleur ami lui avait arraché.
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le Dim 25 Juin 2017 - 12:13
Son soupir ricocha contre les murs sombres du hall vide tandis qu’Eugénie se laissait lentement glisser sur le bureau en faux-bois, que ses doigts pianotaient machinalement sur la caisse enregistreuse ou que ses yeux cherchaient une énième fois l’horloge en comptant chaque –interminable- seconde. Seuls quelques oiseaux nocturnes semblaient parfois fréquenter le cinéma à des heures trop tardives pour le commun des mortels, un mercredi soir, brisant de temps à autre le silence d’un film muet de sa soirée. Alors, Eugénie leur inventait des histoires, des passés tumultueux ou des vies extraordinaires, à toutes les époques et à tous les endroits. Elle répondait à des pourquoi inexistants pour combler le silence, pour gagner un peu de temps et probablement pour ne pas répondre aux siens.

Et Eugénie attendait, parce qu’elle savait qu’il n’en y aurait plus pour longtemps. Elle ne connaissait que trop bien cette partition d’habitudes parfaitement huilées : ici ou ailleurs, la routine avait toujours le son d’un métronome. Peut-être qu’elle n’était pas partie assez loin pour rattraper le bonheur pourtant elle avait crû dépasser le bout du monde cependant, elle n’y avait trouvé que l’ordinaire – comme si l’ordinaire était collé à la semelle de ses converses.

Elle avait vendu à un couple d’hiboux des tickets pour la dernière projection d’un film obscur ; à coup sûr, c’était les derniers ce soir, elle en était certaine parce que les jours ne faisaient qu’inlassablement se répéter. Ces soirs-ci, Eugénie fermait un peu plus tôt. Elle rangeait et comptait méticuleusement la caisse enregistreuse, descendait les stores du guichet, déboutonnait les premiers boutons de sa chemise puis, elle partait en catimini comme si elle craignait de manquer à la routine. Alors, elle longeait les couloirs jusqu’à s’arrêter devant une salle – trois, sept, neuf, peu importait – au petit bonheur la chance, au bon vouloir du hasard et elle s’y glissait sur la pointe des pieds. La salle était souvent à peine peuplée, voire déserte – Eugénie se demandait parfois si les gens n’y venaient pas simplement pour dormir.

Ce soir, elle ne vit personne. Elle se laissa tomber sur un siège, toujours avec cette discrétion que semblait imposer inconsciemment les salles de cinéma. Les images d’un autre monde au son d’une langue qui lui était inconnue défilaient sur l’écran. C’était des champs interminables bercés en été par le chant des grillons et des immeubles qui crevaient le ciel portant des inscriptions mystérieuses alors qu’elles ne devaient dire en réalité que tabac presse ou laverie automatique. C’était d’une incroyable banalité mais, cela avait un goût d’aventure dans la bouche d’Eugénie, un goût d’inconnu qu’elle cherchait désespérément. Peut-être que c’était pour ça qu’Eugénie aimait bien le cinéma, parce qu’elle y trouvait des histoires à se raconter.

Alors, qu’elle se laissait doucement porter par le rythme contemplatif - un peu traînant diront les critiques de blockbuster - de l’œuvre, Eugénie entendit la grosse voix du manager remplir les couloirs du bâtiment. Presque instinctivement, elle se laissa glisser jusqu’au sol juste avant que la porte ne s’ouvrit lourdement. Elle eut du mal à comprendre les chuchotements enflammés mais, il lui semblait avoir déclenché un ouragan après tout, c’était comme si le manager n’était jamais aussi agité que à ses trousses. Ainsi, elle ne perdit pas plus de temps à ramper en contre-bas puis, se faufiler dans une des rangées centrales en espérant y être le moins visible. Elle n’osa pas lever les yeux en entendant les pas lourds étouffés par la moquette de ses poursuivants se répandre dans la salle.

Il semblait à Eugénie que son cœur allait exploser dans sa poitrine en un feu d’artifice, il tapait si fort qu’elle n’entendait plus la musique de la projection. Elle se trainait plus vite sous les sièges en se mordant nerveusement la lèvre inférieure, espérant sûrement y disparaitre jusqu’à ce que sa tête se cognât contre quelque chose. Un instant, Eugénie resta perplexe face à la paire de baskets sous ses yeux – y avait-il quelqu’un finalement ? – puis, elle releva lentement les yeux vers un adolescent. Elle l’aurait fixé avec hébétude comme s’il ne devait pas être là si les pas lourds des employés ne la ramenèrent pas à la réalité. La jeune fille posa un doigt sur son sourire suppliant pour lui demander le silence et il lui semblait avoir croisé le regard de l’inconnu tandis qu’elle se roulait en boule sous le siège voisin.


J'ai percé mes paupières pour regarder tout ce que je ne peux pas voir quand j'ai les yeux fermés.
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le Jeu 29 Juin 2017 - 20:22
Ses rêves étaient si légers qu'ils ne resteraient pas. Ils n'exerçaient pas la pression suffisante sur son esprit pour qu'il pût s'en souvenir à son réveil. Mais il garderait d'eux l'impression diffuse de sérénité qui s'en dégageait. On disait que l'on rêvait en noir et blanc, mais pour Sora, ces songes étaient pastels ; des roses tendres, comme les fleurs de cerisier pâlissant à la tombe de la nuit, des blancs cassés qui n'agressaient pas la rétine de leur pureté, des verts d'eau évoquant les ondes calmes des étangs, des gris de lin et des céladons évaporés. Ce monde-là lui rappelait les jardins au printemps, à l'éclosion des boutons des fleurs et des bourgeons aux arbres. Il était si agréable qu'il n'avait nulle envie de revenir à la réalité. D'ailleurs, celle-ci avait presque disparu de ses préoccupations ; il ignorait où il se trouvait vraiment, et ne percevait pas les tiraillements de ses muscles torturés par une position inconfortable, impropre au sommeil. Il ne restait plus qu'un seul lien : un visage d'une grande douceur, aux traits ronds et délicats, la figure d'un saint martyr parsemé d'incarnats. Jun. Le prénom brisa la tranquillité un l'instant, mais les couleurs demeurèrent. Bientôt Sora se sentit à nouveau en paix avec lui-même. Il n'était pas seul dans ses songes, c'était tout ce qui comptait.

Il se réveilla brusquement, mais ce réveil n'eut pas la brutalité des éveils subits ; ce fut pourtant bien un choc qui le tira des bras de Morphée, mais sans l'en arracher. Une légère collision avait délicatement frappé à sa porte, et Sora ouvrit les yeux. A ses pieds, il y avait une jeune femme accroupie, semblant visiblement chercher la discrétion. S'il eût été plus réveillé, il se serait probablement gaussé de la situation ; cependant, ses yeux plein de sommeil observèrent la jeune femme avec hébétude. Ses longs cheveux bruns lui tombant devant le visage lui rappelaient une cascade, et il fut persuadé que c'était un des éléments de ses rêves. Était-ce un signe ? A ses oreilles, la musique s'était accélérée ; les notes rapides tentaient de créer une tension qui finit par jaillir dans le cœur de Sora. Cela acheva de la réveiller, plus encore que la présence de la jeune femme ; mais il y avait dans cette subite convergence des évènements, la musique qui se hâtait alors même que la jeune femme tentait de se précipiter vers la sortie, et son réveil trop complaisant pour qu'il pût s'en plaindre, quelque chose de grandiose, de sublime même. En cet instant, Sora crut à la transcendance. Il en fut soufflé.

Mais la porte s'ouvrit ; s'il avait tendu l'oreille, peut-être aurait-il entendu des bruits de pas et de voix dans le couloir. L'écran projetait sur lui des teintes orangées ; sur la toile figurait un coucher de soleil, un soleil couchant qui évoquait tant la fin que l'on ne pouvait que jeter sa vie aux orties. Sora observa un homme entrer dans la salle ; il lui jeta un regard mauvais. Il n'avait pas envie qu'il s'approchât, non parce qu'il désirait sauver la fille, mais il craignait que leur position respective ne fût mal interprétée. Puis il reporta son attention à l'écran, comme s'il était passionné par le film. L'orange vira au rose, et sa gorge se serra. Il ne sut pas pourquoi, mais il fut persuadé qu'il s'agissait là de la tombée d'une nuit de printemps mêlé d'été.
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le Dim 2 Juil 2017 - 19:56
Les genoux pressés contre son torse et le corps plus tendu qu’un doigt sur une gâchette, Eugénie n’avait pas pu s’empêcher de fermer les yeux très forts pour contenir les battements de son cœur. Le tintement du koto s’était intensifié et il sonnait comme des tambours au rythme du martèlement contre ses côtes. Ça lui torpillait les viscères en un carnage de sueurs froides. Et sur les parois de sa tête en pagaille se projetaient encore les images pastelles de la campagne battue par le soleil et creusée par les rizières que l’on voyait par la vitre de la voiture ; elles tournaient en boucle, comme sur automatique.

Les secondes ne ressemblaient même plus à des secondes, elles s’étaient accrochées aux étoiles sur ses joues ou elles étaient peut-être parties en voyage mais, elles avaient un sens d’infinité qui faisait qu’Eugénie n’arrivait plus les compter. Elle attendait, sans vraiment savoir si elle allait se noyer ou bien s’échouer. Pourtant ça lui tordait le visage, ça lui chauffait les joues et ça lui faisait des papillons dans l’estomac toutes ces variables inconnues ; elle avait le cœur au bord des lèvres, une envie de vomir mais, Eugénie aurait voulu se repeindre de toutes ces couleurs le temps d’une éternité.

Elle entendit les pas lourds sur la moquette ramper dans la pénombre de la salle de cinéma, faisant vibre le sol à la lueur des couleurs d’un crépuscule. Il y eut un léger raclement de gorge, poli, timide de ceux qu’on vous apprend comme le sourire de commerçant, celui qui a la chaleur d’un feu de cheminée.

« Eeerm…bonsoir, vraiment désolé de vous déranger est-ce que par hasard vous auriez entendu quelqu’un d’autre rentrer ? »

La voix se cassait, excessivement gênée alors qu’elle débitait des mots à la vitesse d’un TGV. Eugénie crût reconnaitre Moriarty, une espèce de blanc-bec un peu maladroite et aux lunettes rondes qui lui mangeait le visage avec des bras interminables à ne plus savoir qu’en faire. C’était ce genre de garçon que l’on disait gentil pour ne pas dire un peu bête, qui avait toujours l’air d’avoir été laissé là sur un bord d’une autoroute.  

Eugénie avait retenu son souffle au creux de ses coudes et contracté jusqu’à ses doigts de pieds dans ses converses sales. Elle ne savait pas si Moriarty était seul, elle ne savait pas si le garçon l’avait dénoncé, elle ne savait pas si demain mais, c’était ça qui rendait le quotidien un peu vibrant. Elle tombait et peut-être qu’il n’y aurait pas de branches pour se raccrocher alors, elle se demandait quel bruit ferait son corps quand elle toucherait le fond, si elle soulèverait un océan avec ses os éclatés ou si elle ne serait qu’un murmure. Elle se demandait s’il y aurait autre chose que des tissus perforés, des entrailles et beaucoup d’hémoglobine, quelque chose à en faire pâlir les anges.

Alors, Eugénie calculait déjà le chemin vers la sortie entre ses expirations étouffées, prête à bondir, prête à courir.


Note:
hey rip méga rip je savais pas trop à quel point je devais faire avance l'histoire tbh si je devais m'arrêter là ou pas. eh si tu veux que j'aille un peu plus loin eh voilà tu peux m'envoyer un mp et j'essayerai de rajouter de la matière


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le Dim 23 Juil 2017 - 22:31
Sora se savait sensible, mais d'une curieuse façon. Cela dépassait la simple empathie, cette émotion bizarre que l'on ressent face à un autre visage ; c'était plus profond que cela. Il lui suffisait d'un air doux, d'un souffle dans le dos, d'une couleur pâlissant sous l'éclat du soleil - et voilà qu'il s'envolait ailleurs, que son cœur faisait des bonds dans sa poitrine. Il était condamné, Sora, parce qu'il avait trop de vie à l'intérieur, un vide qui ne demandait qu'à se combler, et qui aspirait tout ce qui passait autour de lui. Le seul temps qui passait suffisait à réduire son cœur en miettes. L'attente était lourde, presque sépulcrale ; chaque respiration qui s'échappait de sa poitrine semblait être la dernière. Il n'aurait jamais dû céder à cet élan de nostalgie, songea-t-il ; il aurait dû admettre que le passé s'était éteint, qu'il pouvait tirer une croix sur ces évènements qu'il aimait tant qu'ils lui faisaient mal. Son pays était mort avec une part de lui-même. Mais il n'était pas prêt à l'admettre. Sora avait vu ce que le deuil pouvait faire - cela vous dévastait. Il ne voulait pas se laisser ravager par cette douleur-là.

Heureusement pour lui, l'homme qui venait d'entrer lui fournit une excellente distraction ; et Sora l'observa pendant quelques longues secondes en silence. Il évalua son profil ; un type probablement gentil, mais il était sans doute celui que la jeune femme fuyait. Sora savait que les apparences ne faisaient pas tout, et qu'il devait juger selon ses propres critères : une femme qui fuit, un homme qui poursuit. Il n'en avait pas besoin de plus. Du reste, il sut quoi dire sans avoir à mentir : Non, personne n'est rentré, désolé. Le ton était d'une grande douceur, semblant compatir avec cet homme qu'il embrouillait volontairement. Mais c'était vrai : il n'avait entendu entrer personne. Si elle l'avait fait pendant son sommeil, il ne pouvait avoir perçu le son caractéristique de la porte s'ouvrant. Et l'homme dut lire sa sincérité, car après un simple ah, okay, il s'en alla d'où il était venu. Sora attendit que la porte se refermât sur lui avant de tourner la tête vers la jeune femme et de lui dire, d'un ton identique à celui qu'il avait employé : Tu peux te relever à présent. Bien que tu ferais mieux de m'expliquer pourquoi j'ai dû te couvrir. Sora espérait qu'il ne lui faisait pas trop peur. Il ne voulait pas se mêler de ce qui ne le regardait pas, mais il était curieux. Que se passait-il donc pour qu'elle tentât de se cacher ainsi ? Inconsciemment, le Japonais avait envie de l'aider. Il ne s'en rendait même pas compte. C'était sans doute la preuve qu'il était perdu ; un damné du paradis, condamné à tout faire pour oublier qu'il n'était qu'un gamin.
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le Jeu 3 Aoû 2017 - 23:25
Toute la fébrilité d’Eugénie s’envola dans la douceur de l’intonation du garçon comme elle aurait délavé tous ses vêtements le plus noirs et elle dû étouffer un soupir de soulagement entre ses bras. Il y eut des pas sur la moquette puis, le grognement de la lourde porte et finalement, à nouveau la voix du garçon.

Eugénie s’extirpa lentement de sa cachette, d’abord les jambes puis un bras après l’autre, pour finir par la tête. Elle avait encore les joues rouges de toutes ces émotions, rouge de contentement un peu aussi, les cheveux électriques collés sur son front mais, les yeux brillants. La jeune fille se laissa tomber sur le siège à côté de l’adolescent – il lui rappelait quelqu’un, dans la douceur de ses mots ou de ses traits, elle n’en était pas très sûre, peut-être même n’était-ce que la complicité un peu magique de l’instant qui le rendait soudain très familier.

Elle prit un moment pour réfléchir d’une mine exagérément concentrée, pas très décidée si elle devait lui raconter une jolie histoire ou bien la vérité ; les histoires étaient toujours bien mieux que la réalité, c’était pour cela que l’on venait au cinéma, pour se raconter des aventures qui égayeraient un quotidien trop triste. Eugénie avait envie d’allumer toutes les étoiles du ciel sur le plafond de la salle, d’inviter la lune à danser ou bien de cueillir toutes les galaxies entre ses paumes pour les montrer au garçon. Alors, se munissant de son air le plus sérieux elle commença :

« C’est difficile à croire, je ne sais pas si je devrais te le dire…Je…Je suis en réalité une infiltrée à la botte de l’Institut c’est une mission ultra-méga top secrète dont tu devras le répéter à genre personne personne pour démanteler le plus gros réseau de drogues de Pallatine. Malheureusement, j’ai été imprudente et j’ai failli me faire prendre ! Le gars que tu viens de voir là, on dirait pas comme ça mais, c’est un pisteur redoutable, il a l’ouïe plus aiguisé qu’un chien et la cruauté d’un lion. On raconte même qu’il aurait été élevé par des loups avant d’être transférés ici et…»

Sa voix vibra au fond de son gorge avant d’exploser en un éclat de rire. Eugénie se redressa sur son siège, remettant d’un geste rapide ses cheveux en arrière.

« Pardon ne le prends pas mal c’était une blague ! » Elle ne l’était pas vraiment, désolée cependant, elle indiqua son badge du bout de la main : « En fait, je travaille vraiment ici et techniquement je devrais être à la caisse mais eh…sérieusement il n’y a plus personne à cette heure-ci ? Et puis, les dernières séances sont toujours les meilleures. Le manager est juste un gros lard aigri, il a vraiment aucune poésie pfff…»

Ses lèvres s’affaissèrent d’une moue boudeuse.

« Mais, vu que tu n’as rien dit ça fait de toi mon complice. Qu’est-ce que ça fait de tomber dans la criminalité si jeune? Dans, tous les cas enchantée ! »

Eugénie s’entendait parler, ou plutôt murmurer sur un ton de confidence, de son regard mutin d’enfant éhontée et les sons ne s’arrêtaient pas, ils coulaient de ses lèvres comme des torrents et ses rires s’en échappaient comme des colombes. Elle aurait probablement dû s’arrêter mais, les idées allaient trop vite - elle dirait que c’était l’inspiration nocturne, l’euphorie de l’interdit, quelque chose qui n’avait pas de nom, elle lui en donnerait – mais, elle espérait voir un sourire, un plissement même infime sur le visage du garçon. Ou peut-être que c’était mieux de ne pas lui laisser le temps de penser pour ne pas qu’il voit à quel point elle était ordinaire.



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le Dim 6 Aoû 2017 - 23:08
Il se demanda ce qui pouvait pousser une jeune femme à en venir à de telles extrémités. Pourquoi diable venait-elle interrompre sa délicieuse séance de cinéma (que certes il gâchait par son sommeil) alors qu'il n'avait rien demandé ? Voilà Sora obligé de reprendre son habituel manteau de sollicitude, et accepter d'être à l'écoute. Bah, il ne suivait pas le film, ce n'était pas très grave ; cela dit, il avait payé son billet. Et cela devenait problématique, car le jeune homme ne roulait guère sur l'or ; accepter une intervention extérieure revenait donc à accepter d'avoir jeté des sous par la fenêtre. Pourtant, jamais Sora ne demanderait compensation ; il ne songeait même pas à s'en plaindre. Il ne pouvait simplement pas prétendre qu'il n'était pas légèrement irrité par les circonstances, quand bien même il prenait sur lui pour avoir l'air doux et amical. Il savait qu'avec ses traits durs et sa carrure imposante, évoquant par moments celle d'un athlète (et peut-être s'entraînait-il en secret, expliquant pourquoi il appréciait les amples vêtements qui lui couvraient le corps), il pouvait être impressionnant pour une jeune femme déjà stressée. Il le regrettait ; mais d'un autre côté, cela compensait son incapacité à se montrer volontairement sévère en de pareils moments.

Il écouta ses mensonges, et lança à la jeune femme un regard si apitoyé qu'elle ne put douter qu'il la trouvât pitoyable. Était-ce vraiment de l'humour ? Il ne trouvait pas cela très drôle ; et puis, si elle était vraiment de l'Institut, cela n'aurait guère arrangé ses affaires, car il aurait eu la sensation d'être sous surveillance. Elle finit enfin par lui admettre la vérité, et au final Sora la trouva tout aussi pitoyable. Une pauvre caissière qui ne remplissait même pas son job... cela dit, lui qui n'avait jamais travaillé, qui vivait aux crochets des autres, était-il vraiment en mesure de la critiquer ? Eh bien... enchanté, répondit-il un peu décontenancé, et à ce moment-là, la lumière de l'écran illumina le visage de la jeune femme, projetant des aplats rougeoyants sur sa peau pâle. Qu'elle est jolie, se surprit à songer Sora, en laissant son regard glisser sur son sourire malicieux, sur ses yeux boudeurs, sur ses traits fins d'enfant. Ses cheveux lui tombant dans le cou dessinaient des ombres claires le long de sa gorge. Il lui sourit bien plus à cause de cela qu'à ses demi-plaisanteries. Qu'est-ce qui te dit que je n'étais pas déjà criminel ? demanda-t-il en empruntant un ton plus enjoué ; tout à coup, il se sentait plus à l'aise. Elle était humaine et elle le traitait sur un pied d'égalité ; ainsi, il était plus facile d'en faire autant. C'est peut-être moi, l'infiltré de l'Institut. Il lui adressa un clin d'œil amusé ; il s'étonna d'avoir le cœur si léger, subitement. Elle avait désarçonné sa méfiance avec tant de rapidité qu'il aurait précisément dû monter la garde ; mais le désespoir constant dans lequel il était plongé, et la nostalgie incessante de ses soupirs le poussèrent à baisser les armes. Il avait besoin de ce répit, décida-t-il ; il pouvait se l'autoriser, car cette rencontre était anodine.
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le Mer 9 Aoû 2017 - 14:25
Eugénie cligna des yeux plusieurs fois, en fixant le garçon d’un air hébété et puis, elle avait éclaté de rire entre ses mains – un peu trop fort mais, c’était moins grave maintenant que l’expression de l’inconnu s’était allégée. Puis c’était joli, son sourire à lui, il avait l’air d’avaler ses yeux et ça le rendait encore plus grand.

« Mhhh…» Elle haussa longuement les épaules, la mine pensive avant de se pencher en avant sur son siège avec une expression malicieuse : « J’imagine dans ce cas-là, je vais avoir des problèmes…mais, je vais en avoir de toutes façons ? »

D’un geste de tête, elle indiqua la porte arrière pour parler de ses poursuivants. Comme si la réponse la satisfaisait, elle s’enfonça à nouveau dans le fauteuil en étendant ses jambes bien devant elle. Sur la toile, des images chatoyantes continuaient de se projeter doucement au rythme d’une longue ballade à travers les champs. Avec tout ça, Eugénie avait perdu le fil de l’histoire –qu’elle n’avait jamais eu - cependant, il lui semblait probable que l’inconnu aussi. Elle reprit :

« Et puis, je vois pas pourquoi l’institut embaucherait des criminels, c’est la police d’ici non ? Dans ce cas-là, ça ne veut dire qu’une chose : trrrrrrrr tu es un double agent ! Mais, j’ai peut-être des informations super méga importantes pour l’enquête et je vais ensuite devenir ton acolyte mais, je vais devoir mourir vers la fin pour entamer ta rédemption –parce qu’il faut insérer un élément émotionnel- et après t’être vengé, tu deviendras un type bien qui gère…eh…un foyer pour chiens errants voilà. » Elle dû s’arrêter pour reprendre son souffle, ce qui lui laissa le temps de s’armer d’un sourire triomphal : « Cool non ? Je pense que je devrais démissionner et devenir scénariste au lieu de récurer du pop-corn sous les sièges. »

Probablement pensa Eugénie tandis qu’elle eut un regard de dégout en repensant aux heures ingrates qu’elle avait passé sous les fauteuils des salles de cinéma.

« Alors, ça ferait quoi d’être un criminel ? Est-ce que c’est mieux que la vie de caissière ? »

Eugénie avait souri mais, cela avait l’air un peu creux comme une tristesse cachée au fond des plis. Elle ne regardait plus son interlocuteur. Parce que c’était joli son sourire, c’était joli les paysages qui défilaient, joli la salle de cinéma, jolies leurs histoires, joli quand elle s’entendait rire, c’était jolie la vie, jolie de gris, jolie d’ennui, joli, joli, joli et au fond, vous savez, ce n’était pas joli du tout.


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il est de ces gens qui ne se distinguent pas des autres. ni fragile ni fort, il est une force tranquille qui cherche à s'intégrer. patient, il observe le déroulé des saisons, attend son œuvre. sora n'est pas pressé. il n'a plus envie de vivre son existence pour lui-même - il cherche quelqu'un, un ami pour qui il offrirait sa vie. alors souvent il erre à pallatine. il sait se défendre. il ne se soucie pas vraiment des dangers. on dirait parfois qu'il n'est pas vraiment là, qu'il ne s'est jamais vraiment rendu compte qu'il avait quitté la terre.
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le Dim 13 Aoû 2017 - 12:48
Le poids du sommeil continuait d'appuyer sur ses paupières, mais Sora avait désormais l'esprit clair et lucide. Il regardait la jeune fille en face de lui d'un air diverti, comme si elle le sortait d'un ennui dont il n'avait pas conscience jusque là. Il s'amusait à s'imaginer agent double ; il n'avait guère le tempérament à ces jeux-là, et se ferait probablement griller dès le départ ; malgré tout, il se rêvait revêtant le rôle avec assez de facilité. Sora imaginait un type banal, comme lui, avec des sourires doux et des regards songeurs ; quelqu'un dont on ne se méfiait pas, qui se fondait aisément dans la masse, et qui pourtant observait dans toutes les directions, laissait traîner ses oreilles un peu partout. Oui, le Japonais aurait volontiers aimé être ce genre de héros ; il serait alors fort et déterminé, protègerait la veuve et l'orphelin, sans jamais se demander s'il était taillé pour le rôle : il saurait que oui. Sora aimait penser à ce qu'il aurait pu être ; il disait parfois que c'était en souhaitant être différent que l'on parvenait à changer. Malgré tout, il n'était pas ce héros, et ne le serait jamais : il ne pouvait pas vaincre son élan de mansuétude, et l'idée de tromper quelqu'un le dérangeait beaucoup.

Il n'ignorait cependant pas que la jeune femme plaisantait avec lui, aussi l'illusion pouvait-elle continuer. Elle avait de l'imagination à revendre, quoique peut-être trop générique : Sora n'osait guère lui avouer qu'il ne se sentait pas du tout à l'aise avec les animaux, et ne finirait donc probablement pas à la tête d'un foyer pour chiens errants. En fait, il y a aussi l'option "je suis juste un type sans histoires qui finira par vivre seul avec ses trente chats". Bien entendu, il ne précisa pas que cette option, là encore, était un peu faussée, car il finirait sans doute seul tout court. Il fut un temps où, peut-être, il aurait rêvé de finir sa vie aux côtés de Jun ; non pas en tant que couple, l'idée ne lui traversait pas l'esprit, mais savoir qu'il pourrait le voir tous les jours lui suffisait. Et puis il avait disparu, et cette chimère lui avait été ravie. A présent, Sora se trouvait bien laid. Ses sourires non plus n'étaient pas jolis. Ou peut-être que je cache un secret, malgré tout. Peut-être que je suis riche et que, si tu me prenais en otage, tu gagnerais beaucoup avec la rançon. Mais quoi ? Sora délirait ; il voulait tout, sauf montrer à cette jeune fille la véritable valeur de son être. Il se préférait bandit ou héros, tragique ou comique, millionnaire ou sdf, mais jamais il ne voulait se placer dans la norme. Bien sûr, on pouvait toujours répliquer que toute norme était relative ; mais il y avait bien une norme à Pallatine, et c'était d'avoir un toit, de quoi manger, et des gens sur qui compter. Une norme faible et hétéroclite, mais à laquelle même Sora ne pouvait se soustraire. C'est plutôt bien d'être caissière, non ? Au moins, tu ne meurs pas à la fin.

Et ce serait gênant qu'elle meurt, cette jeune fille sans nom ; dans la salle de projection, elle était la seule autre étincelle de vie à jaillir de l'obscurité. Le film était beau, mais de la beauté froide de l'art : une splendeur figée, vouée à ne jamais se faner, si bien qu'elle en perdait tout charme. La musique et les images colorées affaiblissaient son cœur ; l'emplissaient de nostalgie ; créaient des ombres dans les reflets de sa personne. Mais un autre être humain lui redonnait le souffle de l'existence ; cela aurait pu être quelqu'un d'autre, c'était elle cette fois, et Sora sut que la rencontre resterait à jamais gravée dans sa mémoire.
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le Mer 23 Aoû 2017 - 13:54
L’enthousiasme d’Eugénie s’éteignit d’un air réprobateur et de lèvres presque boudeuses de cette réalité qui ne lui plaisait pas ou bien plus, elle avait quelque chose de trop simple, de trop commun qui jurait avec la grandeur de ses idées. Elle trouvait dans la médiocrité quelque chose d’écœurant, elle n’en voulait plus Eugénie de toutes ces teintes de gris. On en faisait trop vite le tour.

« Je préfère mon scénario. » Trancha-t-elle d’un ton qui ne laissait pas de place à la discussion ; cependant, son expression s’allégea : « Est-ce que ça veut dire que je devrais te kidnapper alors ? »

Eugénie avait alors mimé de sa main droite un faux pistolet qu’elle tendit vers l’inconnu puis, elle plissa un œil, remonta un peu la lèvre supérieure et imita grossièrement un bruit de balle. Elle lui offrit un sourire amusé tout en s’attardant sur son visage, soudain curieuse de tous les trésors qu’elle pourrait deviner derrière ses paupières. Probablement qu’il en avait bien moins qu’elle ne l’aurait désiré, il portait après tout cette sérénité ordinaire dans les plis de ses traits. Mais, juste ce soir, juste pour une heure ou deux, peut-être qu’ils pourraient s’inventer de ces histoires qu’ils ne vivraient jamais de toutes façons, peut-être qu’ils pourraient réécrire l’ordre des choses et trouver des merveilles insoupçonnées dans l’obscurité de la salle voire même, oser balayer demain d’un éclat de rire, s’envoler comme des nuages ou visiter un pays lointain que tout le monde avait oublié.

« Mais, si c’est pour vivre comme en regardant un film, c’est mieux de mourir à la fin non ? Plutôt que de vivre très longtemps à moitié…»

Alors, Eugénie eut un rictus un peu triste, qui semblait presque se mêler aux couleurs mélancoliques de la projection et elle se perdit le temps d’un instant dans quelques probables réminiscences d’une ancienne époque à attendre l’été. L’hiver, lui, ne l’avait pourtant pas quitté et soudain, Eugénie sentit son froid lui mordre la peau.

Elle dériva sur la toile puis, s’alluma de tous un tas de lumières d’un geste presque mécanique, comme une habitude, peut-être même était-ce une habitude à présent. Elle lui adressa un clin d’œil :

« Alors disons que si je fais de toi mon otage, ça veut dire que tu es obligé de faire tout ce que je te dis non ? J’aime bien l’idée ! Et puis, si tu viens avec moi ça veut dire que tu n’auras plus à faire toutes les choses que tu dois faire, même si c’est pas une mission super dangereuse de la mort. »



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le Sam 16 Sep 2017 - 12:55
Sora se surprit à penser qu'il était finalement plutôt bien, dans cette salle obscure ; ses douleurs habituelles refluaient, et les larmes de son cœur s'étaient taries, ne laissant qu'un brin d'amusement s'imposer à ce vide. Dans le fond, il n'était pas tout à fait en paix avec lui-même ; il y avait toujours ce relent de chagrin qui menaçait de s'emparer de ses pensées s'il les tournait vers le mauvais objet, et une pointe de fatigue qui lui transperçait les yeux, troublant son regard lorsqu'il ne se concentrait pas. Il était sensible à l'atmosphère douce de la pièce ; sensible aux changements d'humeur d'Eugénie, qui parut se renfrogner à sa proposition. A cet instant-là, Sora sut qu'ils étaient fondamentalement différents. Elle rêvait probablement d'une aventure qui la transporterait ailleurs, qui transcenderait son existence pour en faire une héroïne. Elle n'aimait sans doute pas son réel parce qu'il était trop terne. Quant à lui, il rêvait de mouvements banals : il voulait voir un sourire sur le visage d'un ami trop cher, il voulait entrelacer ses doigts entre ceux d'une fille qu'il aimerait (ou d'un garçon ? il n'y avait jamais pensé avant, mais il n'avait aucune certitude désormais), et se réveiller le matin en pleine forme, comme si la journée lui appartenait. Il n'aimait pas son réel parce qu'il y manquait un poids qui le rendrait vraiment vivant. Il ne voulait pas être un héros, n'envisageait guère de se faire protagoniste de film. Il aurait voulu qu'il n'y eut rien dans sa vie pour écrire une histoire, si ce n'est une succession de tableaux que l'on rédigerait pour tenter d'atteindre l'essence du bonheur.

Kidnappe-moi, alors. Même si, en fait, je suppose que si je te donne mon accord, ce n'est plus un kidnapping, non ? Jouer ne lui posait pas de problèmes. Il voulait être banal, mais l'homme que l'on capture n'est pas un héros. Il est la victime que l'on plaint, et qui attend d'être sauvé. Curieusement, Sora s'accommoderait volontiers de ce rôle. Il savait que si cela devait arriver, il réagirait sans doute avec docilité, ou ne s'échapperait qu'avec la certitude de ne pas en mourir. Et puis, en toute honnêteté, un rapt perpétré par une si charmante personne n'était pas si dérangeant. Il préférait ne rien dire : on lui avait toujours enseigné la pudeur, et il tenait à garder ses compliments pour lui-même, par peur que cela ne fût trop impoli. Enfin je te suis. Dis-moi ce que tu veux que je fasse et je te dirai oui. En vérité, il ne ferait pas tout, il avait cette réserve qui l'empêchait de toujours suivre les directives ; mais c'était là le jeu, après tout. S'il était otage, il était censé agir sous la contrainte. Mimer cette contrainte ne le gênait guère ; il y trouvait même un certain attrait, sur le plan psychologique. En comparaison, celui qui forçait l'autre avait une psychologie si simple, qui se limitait à un besoin de maîtrise ; il y avait sans doute mille raisons qui le poussaient à agir ainsi, mais le résultat en étant le même. Ah, mais si je suis un otage, je suis censé me taire, alors je devrais peut-être aussi faire le narrateur ? Je raconterai à quel point Sora est terrorisé. Sa propre répartie le fit pouffer de rire ; son hilarité le surprit lui-même. Il ne se souvenait pas de son dernier rire, et pourtant il l'avait bien laissé échapper à Pallatine - de cela, il était certain. Malgré tout, il n'y pensait guère, à ces moments où il arrivait à rire ; alors ils tombaient dans le néant de ces souvenirs, et Sora croyaient qu'ils n'avaient jamais existé.
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