pop corn. (wilhelm) [Terminé]

le Dim 24 Avr 2016 - 22:10
Le silence avait à présent un côté étrangement assourdissant. Il n’y avait plus de colère entre eux, ni de remarques venimeuses, où chacun renvoyait à l’autre un aperçu du mépris qu’il lui inspirait de façon plus ou moins subtile. Comme si finalement, ils avaient trouvé une sorte de terrain d’entente, presque de trêve ; tout ça à cause de son coup de colère aussi soudain qu’inattendu. Ma foi, ce n’était pas désagréable ; surtout qu’il avait réussi à réparer légèrement son image ; à prouver qu’il y avait plus chez lui que son côté moralisateur un peu trop bien-pensant, même s’il fallait, peut-être, creuser un peu. Faire fi de ses premières impressions. Admettre que l’on s’était trompé. Mais la trêve ne signifie pas forcément une vraie paix, il ne le savait que trop bien. La trêve signifiait de la rancœur de chaque côté, pas une appréciation immédiate de l’autre. Un aveu de faiblesse aussi, d’une certaine façon. Comme la demi-confidence qu’il avait faite. Pourquoi ? Par lassitude peut-être, parce qu’il était fatigué de se battre verbalement contre ce jeune. Il avait eu l’impression qu’il quêtait des conseils ; il s’était trompé lourdement, et ce “rien d’intéressant” le lui prouvait bien. Voilà bien pourquoi Wilhelm n’aimait guère parler de lui. D’ avoir révélé un de ses fameux “traumatismes de l’enfance”, il se sentait affreusement vulnérable et stupide. Il en avait trop dit, beaucoup trop. La seule chose dont il pouvait encore se féliciter, était de ne pas avoir révélé son identité. Pour ce jeune, il ne serait jamais qu’un bourgeois moralisateur ; il n’avait pas de nom à lui associer, ni de diaspora, ni de fonction, de la même façon que lui ne saurait jamais qui était ce jeune asiatique. Et c’était très bien ainsi, au fond.

Et puis, la pique finale. Sa mâchoire se crispa, ses jointures blanchirent ; mais il ne répondit pas. Parce qu’il savait, à défaut de le reconnaître verbalement, que le jeune homme avait raison. La sincérité, la spontanéité , deux concepts qui ne faisaient plus partie de sa vie depuis qu’il avait mis les pieds à Pallatine. Il s’y était résigné depuis qu’il avait endossé à nouveau le manteau du bourgeois qu’il avait été ; comme si ses années d’écrivain ne s’étaient jamais écoulées. Et qu’un gamin pointe du doigt cette particularité...cela l’agaçait, oui. Comment avait-il fait pour détecter ce que ses autres interlocuteurs semblaient ne pas remarquer ? Comment l’avait-il percé à jour ? Comment avait-il mis au jour cette faille de son être ? Il ne le savait pas, mais cela perturbait grandement l’autrichien. Il n’aimait guère se sentir aussi vulnérable, aussi..transparent. Et c’était bien pour cela qu’il gardait un silence obstiné. Que pouvait-il ajouter de plus ? Se défendre, alors qu’il savait que l’autre avait raison ? C’eut été de la mauvaise foi.

Il eut presque envie de rappeler l’autre, de le retenir, mais y renonça.  Mieux valait en effet qu’ils ne se croisent plus jamais. Wilhelm avait appris et compris beaucoup de choses sur lui-même ce soir-là ; beaucoup trop pour son propre confort, en réalité. Son ego avait besoin de temps pour se reconstituer, pour qu’il puisse recommencer à agir comme à son habitude, de façon mécanique. Il suffirait hélas qu’il recroise  son interlocuteur pour qu’il se rappelle ce moment d’intense dénuement,de perplexité, de confusion ; et cela, il ne le voulait pas.

La soirée semblait bien avancée déjà. Il était trop tard pour aller où que ce soit ; les salons de thé et cafés étaient depuis longtemps fermés. L’opéra ne présentait rien ce soir-là ; et même si cela avait été le cas, les billets auraient été depuis longtemps écoulés. Seuls restaient les bars et les casinos ; deux mauvais lieux qu’il n’avait jamais fréquentés et qu’il ne fréquenterait sans doute jamais. Ne restait plus qu’à rentrer chez lui.

Et c’est ce qu’il fit, d’un pas bien moins assuré que lorsqu’il était venu en ces lieux. Soucieux et confus à la fois.
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