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    Bienvenue à Pallatine, une ville située dans une dimension parallèle.
    À la population native s'est mêlée une foule de Terriens, partis volontairement de la Terreou arrachés contre leur gré pour refaire leur vie ici, sans possibilité de retour. Divisés en groupes nommés diasporas, les habitants essaient de tirer profit de la situation dans laquelle ils se trouvent.
    Mais depuis quelques temps, d'étranges perturbations temporelles viennent troubler le quotidien des habitants de Pallatine. Phénomènes anodins ou présages inquiétants, chaque diaspora s'efforce de percer le mystère avant les autres.
    05/05 Installation de la version 5 (+++)
    28/02 Le forum fête ses deux ans !
    17/12 Installation de la version 4.1 (+++)
    01/11 Début de l'intrigue 4 (+++)

    { un retour sur Terre possible ?

    Intrigue 5 (+++)
    Une bien étrange rumeur circule depuis le mois de juillet : plusieurs personnes auraient effectué un voyage retour sur Terre, alors que l'Institut s'y est toujours refusé. Et les personnes sont en effet introuvables. Cette rumeur serait-elle fondée ?
    Avatars 200x320px - Tout public - Temps de jeu : juillet à septembre 2016 - Design et codage par Naga et Sneug - Crédits
    Tableau des diasporas
    Institut
    Altermondialistes
    Gangsters
    Iwasaki-rengô
    Geeks
    Opportunistes
    Indépendants

    { Chronos Republic. Le seul forum où ta grand-mère est plus jeune que toi

    Les derniers transférés

    u43Unity Fortesee
    Autrefois connue sous le nom d'Unité 43, celle qui fut une déesse en chaise roulante est désormais amnésique et membre des geeks.
    (fiche)
    césarCésar Duncan
    Ce chef d'équipe à l'ascendance guerrière est un natif qui s'est engagé dans le travail pour atténuer la perte de ses proches. Il a notamment participé activement à la recherche des personnes disparues.
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    shaozuShaoZu Hwang
    Le chef du Lotus Rouge a passé une enfance paisible à Pallatine, avant de partir découvrir le monde. Engagé dans un petit groupe de l'Iwasaki-rengô, il a patiemment gravi les échelons jusqu'à occuper son poste actuel.
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    machiMachi Kobayashi
    Membre des Aces, elle a perdu son bras et son frère, et n'est depuis plus la même.
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    zahraZahra Siaka
    Originaire de Sierra Leone, elle a subi des mutilations avant d'être transférée en mauvais état à Pallatine.Elle est depuis devenue recruteuse pour les Opportunistes.
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    clarenceClarence Ichikawa
    Enfant d'un amour plus fort que les différences, il s'occupe des nouveaux arrivants à l'Institut avec beaucoup de gentillesse.
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    lexaLexa Beloff
    Princesse destinée à la gloire, son transfert a probablement sauvé la terre d'un destin tragique...
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    Naga
    admin // semi-dispo
    (mp)
    Seung Joo
    admin // indispo
    (mp)
    Locke
    modo // semi-dispo
    (mp)
    Camille
    modo // semi-indispo
    (mp)

    Lyov Solokovsky
    31 ans, geek, métier au choix
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    Ozo Svensson
    19 ans, institut, responsable d'une équipe
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    Jenna Wisnuys
    37 ans, altermondialiste, présidente
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    Ihsan Reyes
    29 ans, geek, ingénieur
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    Jack Smith
    34 ans, opportuniste, artiste graffeur
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    Abigail S. Clemens
    31 ans, Iwasaki-rengô, recruteuse
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    { .Ceux qui partent et ceux qui restent. [Dimitri].

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    Transféré à seize ans pour satisfaire les intérêts de Chun-Lian, feu son Maître, Sansar entama son existence à Pallatine en qualité de prostitué. Ancolie - puisque tel était son surnom au sein de l'Hanafuda - fut éduqué par le Chinois en vue de lui servir de bras droit lorsque la maturité et la vérité auraient eu raison de son innocence. Aux côtés de son mentor, celui qui se fit ensuite appeler Temudjin dans une diaspora fraîchement établie - un regroupement de clans à l'époque - s'érigea en ambassadeur de la Maison et, de façon plus politique, devint coordinateur de l'ensemble du réseau de prostitution asiatique.
    Bien qu'il reprit le rôle de Chun-Lian au décès de celui-ci, ses efforts pour perpétuer les traditions héritées de l'ancienne mode furent vains ; la prostitution moderne dévora ses forces et, au moment où l'Iwasaki-rengô sortait officiellement de terre, Sansar se retira dans les montagnes.
    Aujourd'hui, il n'est plus guère qu'un vieillard invisible, un fantôme attentionné loin des tourments du pouvoir. Ce qui ne l'empêche pas d'user de cette couverture pour continuer à cultiver son royaume depuis l'ombre et le secret.

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    .Ceux qui partent et ceux qui restent. [Dimitri]
    le Lun 18 Sep 2017 - 16:06
    Entre ses paumes frémit le papillon de nuit, l'araignée fragile et patinée par les décennies, qu'elle a laissé s'aventurer hors de la couverture afin qu'il pût s'en saisir et lui communiquer ce qui lui reste de chaleur à travers le parchemin de son épiderme. Elle, allongée sur son lit d'osier tressé, presque grincheuse parce qu'alitée contre son gré, à subir depuis trois jours les allées et venues inquiètes de ses enfants et petits-enfants se pressant autour de son chevet – pas encore résignée à force de leur répéter qu'elle va bien, qu'elle se sent même en pleine forme et qu'il y a tant à faire à la boutique et dans la maison qu'elle ne supporte pas l'idée d'être un fardeau pour eux. Alors ils la rassurent, lui affirment qu'ils se débrouillent sans elle, exigent qu'elle se repose et qu'elle ne pense qu'à elle, ce qui lui est véritablement impossible, de sorte qu'elle en vient à gémir et à se maudire de se sentir tellement inutile à l'aune de leur jeunesse, d'éprouver ce misérabilisme qu'elle réfute de toutes ses forces sans qu'ils n'y prêtent attention. À leurs yeux, elle s'enveloppe petit à petit dans son linceul de feuillage, construisant immobile sur sa couche son cocon pour l'ultime voyage, et s'ils font mine de souhaiter son prompt rétablissement elle lit dans leur souci une fatalité qui la révolte d'autant plus que ses protestations sont prises pour des caprices.
    « Je suis vieille, pas stupide ni aveugle ! Oh, pardon, San... Enfin, tu sais ce que c'est. »
    Et Sansar acquiesce en silence, un sourire compréhensif gigotant sous sa fine barbe.
    Lorsqu'il avait appris que Ronce, son immarcescible végétal, sa dame éternelle, avait été invitée, puis forcée, à garder le lit depuis qu'elle avait commencé à percevoir des dysfonctionnements dans son quotidien, irrégularités inexpliquées que ne manquaient pas de traduire avec pessimisme les membres de sa propre famille, Temudjin avait quitté sa lointaine montagne pour se précipiter – autant que sa lenteur le lui permettait – auprès d'elle et la veiller. Tout le jour il l'écoutait râler, rouspéter envers ces attentions aussi étouffantes que ridicules, geindre contre les corvées qui devaient s'accumuler et s'excuser de n'être plus qu'un poids à demi-mort dont on construisait sans doute déjà le cercueil dans la pièce d'à côté. Et toute la nuit il l'écoutait rire de leurs souvenirs communs, jouer des mots et des hommes, le complimenter en l'appelant Mon Ancolie et souligner l'ensemble des qualités dont regorgeaient ses proches et son existence même, maintenant qu'elle était capable de l'embrasser tout entière entre les bras de sa mémoire.
    Elle ne se plaignait pas des circonstances qui l'avaient contrainte à se retrouver piégée dans ses draps, n'évoquant d'ailleurs guère ces effets étranges qu'elle ne savait nommer. Elle les désignait par le terme de « décalages », et malgré l'écho que ces expériences provoquaient chez l'Ancêtre, celui-ci ne cherchait pas à renforcer ces impressions. Peut-être craignait-il qu'elle ne se mette à s'inquiéter pour lui aussi, qu'elle ne s'imagine qu'il était lui aussi touché par ce mal indéfini qui les mènerait tous deux au sépulcre. Il voulait qu'elle lui survive. Mais il devinait qu'elle partageait, réciproquement, ce vœu unique.  

    Il n'y a personne dans la maison ce jour-là. Les enfants sont à l'école, leurs parents au travail, et la chambre de l'appartement aménagé au-dessus de l'épicerie familiale est embaumée par le parfum des hyacinthes et des crocus. Un passereau sautille dans sa cage accrochée à un clou près de la fenêtre ; cadeau plumeux pour les quatre-vingt ans de la propriétaire. Quand la clochette de la porte d'entrée relâche un son ténu à l'étage inférieur, cette dernière tapote la main de l'ancien Khan qui a failli s'assoupir.
    « Vite, va lui ouvrir. »
    Et il sourit – encore – parce qu'elle se moque de lui.
    Le temps qu'il descende au rez-de-chaussée, le temps qu'il ne rate aucune marche de l'escalier ni ne se prenne les pieds dans les plis gris et bleu de sa tunique, il abaisse la poignée au moment où retentit la quatrième sonnerie. Preuve que la patience du jeune homme, qu'il a tant entendu louée, n'est pas qu'une extrapolation. Et aussitôt qu'il distingue sur sa rétine incompétente l'ombre découpée au gros pinceau dans le soleil printanier, droite et concentrée sur le seuil, Sansar s'incline d'un cran afin de la saluer :
    « Bienvenue. Merci de vous être déplacé. » Avant de s'écarter du passage, ajoutant : « Entrez, elle est à l'étage. Vous connaissez la maison. »
    Nonobstant l'aspect formel induit par la courtoisie, il traîne des traces de reconnaissance dans son accent.


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    Les gens oublient souvent pour quoi ils se battent. Pas moi.
    Je suis solide comme un roc. Plus pur qu'un diamant brut ; je ne les laisse pas facilement casser mes convictions. Je les affirme jusqu'au bout, jusqu'à la mort s'il le faut.
    L'histoire ne gardera pas de moi le souvenir d'un homme tendre, si encore elle daigne se souvenir de moi. Elle ne verra que la force avec laquelle je me suis dressé contre la tyrannie. À moins qu'à ses yeux je n'incarne moi-même une forme de chaos excusable par sa teneur juvénile, un jeune homme aveuglé par ses convictions qui aura répandu la terreur et la mort pour de grandes idées auxquelles il ne croit plus.
    Et je me gausserai d'elle, impitoyablement, pour avoir cru que quelque chose de moi était digne d'être mémorable.
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    Re: .Ceux qui partent et ceux qui restent. [Dimitri]
    le Dim 24 Sep 2017 - 22:24
    En sonnant à la porte monumentale marquant l'entrée de la maison, Dimitri ressentait les effluves d'une appréhension viscérale lui monter au cerveau.
    Il avait revêtu les vêtements les plus propres qu'il avait trouvés dans sa garde-robe désordonnée - un t-shirt qu'il venait à peine de laver et qui sentait puissamment la lessive, un pantalon ni tâché ni déchiré et pas trop décoloré, car en ces temps de progrès la couleur passait si vite, et une veste légère pour compléter l'ensemble. Le soin qu'il avait accordé à son apparence en disait long sur l'opinion que Dimitri se faisait sur les personnes qu'il allait visiter - même son frère, qu'il désirait pourtant impressionner, n'avait pas le droit à une telle attention. Cette tendance à se mettre intérieurement au garde-à-vous lorsque M. Enkhsaiskhan se trouvait en sa présence était quelque chose qui ne manquait jamais de l'étonner - rétif à toute autorité, en particulier si elle était parentale ou fraternelle, Dimitri ne s'imaginait pas filer doux devant un vieux yakuza qui n'avait pas fait la moitié des efforts de son frère pour l'impressionner. Et pourtant, les petits vieux étaient la spécialité de Dimitri, ses souffre-douleurs aussi parfois, lorsqu'il levait la voix sur ceux qui ne pouvaient pas l'entendre pour leur jeter à la figure toute l'inutilité de leur existence pratiquement révolue, mais ses petits amours également, qu'il chérissait avec une tendresse que l'on hésiterait à qualifier de paternelle. Aucun ne lui causait l'effet de M. Enkhsaiskhan avec sur lui : lorsqu'il le voyait, Dimitri ravalait ses plaintes et ses reproches qui autrement sortaient trop facilement.
    En temps normal, donc, M. Enkhsaiskhan n'était pas le genre de personne à mettre le jeune homme à l'aise. La situation dans laquelle il se trouvait était cependant plus délicate encore, car la dame du vieillard était souffrante, et c'était tout naturellement vers Dimitri qu'il s'était tourné pour la faire soigner. Le Russe n'avait même pas pensé à lui dire d'aller se payer un médecin digne de ce nom avec tout l'argent qu'il avait forcément amassé au cours de sa longue carrière - à vrai dire, il n'y avait même pas pensé. C'est qu'il aimait bien Mme Ronce, d'une certaine manière, même si pour une vieille femme, elle avait un caractère assez épouvantable - mais aux yeux de Dimitri, tous les vieux étaient ainsi. Ils étaient tous des témoignages désaxés des temps passés, des reliques en décomposition qui rappelait un temps révolu - même ceux du futur avaient une politesse qui le faisait rager. À part un ou deux cons à qui il aimait bien jouer des tours quand il le pouvait - en toute amitié.
    Ce fut M. Enkhsaiskhan lui-même qui vint lui ouvrir, au bout d'un certain temps qui lui avait mis les nerfs à vif. Dimitri se surprit à redresser le dos pour s'assurer qu'il était bien droit. C'était stupide, le vieillard n'allait pas vérifier. Il se contenta de lui donner un « bonjour » aussi poli et enjoué qu'il lui était possible. Dimitri trouvait toujours étrange la vitesse avec laquelle son éducation s'était délitée depuis son arrivée à Pallatine. Auparavant, il aurait eu quelques formules de politesse passe-partout pour donner l'impression qu'il était civilisé, mais à part cela, rien du tout, il avait toujours été un produit défectueux. Il attribuait son mutisme à la boule à la gorge qu'il avait à la seule pensée de son incapacité à pouvoir apporter un soulagement à la pauvre patiente qu'il allait devoir examiner. Mécaniquement, Dimitri dépassa son hôte, qui marchait moins vite que lui, et gravit souplement les étages, comme s'il espérait avoir fini avant l'arrivée du Mongol. Un tel espoir était vain, il le savait, mais si les choses devaient mal se passer...
    La patiente eut un sourire pour lui quand il entra dans la chambre. Elle avait dû être jolie, autrefois, sinon le vieux ne se serait jamais entiché d'elle, mais quelle laideur que toutes ces rides aux yeux d'un jeune homme entrant à peine dans la vie. Depuis le temps qu'il en voyait, Dimitri avait appris à ne pas y prêter attention et à sourire à son tour.

    « Bonjour, madame. » dit-il assez fort, au cas où M. Enkhsaiskhan, dont il n'avait jamais testé l'audition, l'entendît.

    Et peut-être qu'elle n'aurait pas entendu non plus, la vieille, donc il parlait toujours un peu fort en sa présence - alors que sa voix pouvait se réduire à un murmure lorsqu'il était chez lui.
    Dimitri hésita, et se décida finalement à déposer sa sacoche sur le lit. N'étant qu'infirmier, Dimitri ne pourrait pas établir de diagnostic, mais il pouvait alerter un médecin si jamais le besoin se faisait ressentir. Pourquoi pas l'hôpital, il était sûr que ces gens plein aux as avaient de quoi se le payer. Mais il devait avoir l'air sûr de lui, et bizarrement, c'était quelque chose qu'il se sentait capable de faire. Ilya n'avait jamais daigné remarquer ses faiblesses si ce n'est pour les critiquer. Dimitri pouvait donc survivre à tout traitement qui lui serait réservé.

    « Alors, dit-il avec toute la confiance en lui qu'il possédait, qu'est-ce qui ne va pas, au juste ? »


    14 février:

    1er avril:
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    Transféré à seize ans pour satisfaire les intérêts de Chun-Lian, feu son Maître, Sansar entama son existence à Pallatine en qualité de prostitué. Ancolie - puisque tel était son surnom au sein de l'Hanafuda - fut éduqué par le Chinois en vue de lui servir de bras droit lorsque la maturité et la vérité auraient eu raison de son innocence. Aux côtés de son mentor, celui qui se fit ensuite appeler Temudjin dans une diaspora fraîchement établie - un regroupement de clans à l'époque - s'érigea en ambassadeur de la Maison et, de façon plus politique, devint coordinateur de l'ensemble du réseau de prostitution asiatique.
    Bien qu'il reprit le rôle de Chun-Lian au décès de celui-ci, ses efforts pour perpétuer les traditions héritées de l'ancienne mode furent vains ; la prostitution moderne dévora ses forces et, au moment où l'Iwasaki-rengô sortait officiellement de terre, Sansar se retira dans les montagnes.
    Aujourd'hui, il n'est plus guère qu'un vieillard invisible, un fantôme attentionné loin des tourments du pouvoir. Ce qui ne l'empêche pas d'user de cette couverture pour continuer à cultiver son royaume depuis l'ombre et le secret.

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    Re: .Ceux qui partent et ceux qui restent. [Dimitri]
    le Sam 14 Oct 2017 - 11:44
    Son odeur de feutrine propre, parfum de lessive et de sève, sa délicatesse abîmée, comme une tendresse écorchée par la vie elle-même, c'est tout ce que Sansar perçoit de Dimitri. Et les intonations presque déférentes de sa jeune voix, basse sans être lugubre, vive sans se montrer immature. Pourtant, ce garçon adoré de son amie lui demeure inconnu ; seule son enveloppe se fait palpable, quantifiable – sa texture est un mystère. Mais si l'ancêtre lui témoigne assez de confiance pour lui permettre d'approcher celle qui compte le plus à ses mains, la raison tient justement à ce que cette dernière ne cesse de vanter les mérites de cet adulescent quelque peu ordinaire, patient autant qu'elle peut l'être à son égard, et dont l'attention se justifie moins par son métier que par sa nature profonde – d'après elle. Temudjin, lui, n'a pas vraiment d'avis. Il sent la fragrance de savon, le velours d'une gestuelle qui prend toujours garde à ne pas trop s'imposer, le sucré d'une jeunesse maladroite, et cela lui suffit.
    Il le laisse entrer et le suit de loin dans les escaliers, une marche après l'autre, avec précaution du bout de sa canne, ne relâchant nul indice dépréciateur sur la fatigue qui depuis longtemps s'est emparée de ses articulations. Entre temps, dans son lit là-haut, Ronce s'est redressée, plus par fierté que par confort, et les accueille par cette attitude légèrement convenue que l'on retrouve souvent chez les maîtresses de maison – quoiqu'un soupçon plus humble du fait de sa convalescence. Au fond de son iris scintille un éclat que Sansar décèle dans son appel :
    « Bonjour Dimitri. C'est très aimable d'être passé. »  
    Avec cette labiale toute vietnamienne dans la syllabe finale du prénom – roulé imprononçable à ses origines asiatiques – qui donnerait presque l'impression qu'elle s'adresse à une fille. Lorsqu'ils ne sont que tous les deux, les deux aïeuls parlent en mandarin, la langue commune de leur adolescence, et le passage à l'anglais de Pallatine n'est jamais aussi fluide qu'espéré, en dépit des années de pratique.

    Le vieux Mongol s'installe sur une chaise à l'écart afin de ne pas gêner les échanges entre la patiente et son infirmier ; il ne veut en effet que sa présence au chevet proche de son amie puisse perturber les éventuelles déclarations de l'un ou de l'autre, et si une tierce personne s'introduisait dans la pièce l'instant d'après, elle ne le remarquerait sans doute pas tout de suite. Avec ses lourds vêtements par-dessus son squelette voûté, sa respiration de saule et son honorable imitation de stèle enlierrée, il lui est facile de disparaître, surtout à ceux qui lui tournent le dos. Mais il écoute toujours, et très bien même, ce qui se raconte à quelques mètres de lui.
    « Eh bien... soupire la grand-mère en fixant ses mains croisées sur les draps devant elle, cela fait quelques temps, depuis le début de l'année je dirais, qu'il se passe des choses étranges. Ou plutôt, que j'ai l'impression qu'il se passe des choses anormales, et tout le monde croit que je fatigue, que c'est l'âge, quand ils ne me prennent pas pour une folle... Est-ce que vous n'allez pas penser pareil vous aussi, si je vous le dis, Dimitri ? »
    Puisqu'à force de l'entendre, on finit par accepter la critique alors qu'elle nous paraît plus insensée encore, on l'assimile quand on ne souhaite que la rejeter plus fort, et la volonté s'enraille sur les graviers jetés par chaque regard fuyant, par chaque geste infantilisant, par chaque lueur de mépris occultée par la moquerie.
    « Il y a des moments, je suis là, on me parle, et juste après je vois les gens m'observer comme s'ils attendaient une réponse à une question qu'ils n'ont pas posée, et ils me disent ''tu n'as pas entendu ?'' alors que si, ce sont eux qui n'ont pas terminé leur phrase, mais quand je leur réponds ça ils me regardent comme si je le faisais exprès. Et parfois... parfois je suis occupée dans la cuisine par exemple, ma petite-fille passe derrière moi et quand je tourne la tête, elle est encore à l'endroit d'avant et s'apprête à me passer derrière, dans le même sens. Alors que je suis sûre de l'avoir vue bouger. »
    Devinant qu'elle perd son auditoire dans quelque obscure description de pouvoir prémonitoire, Ronce secoue la tête ; il filtre dans sa protestation un accent désarmé, parce qu'elle constate qu'elle ne fait que répéter ce qu'elle tente chaque fois d'expliquer à sa famille et qu'ils ont tous une réaction similaire – l'incompréhension, le doute. Et c'est ce qu'elle distingue dans l'attitude de Dimitri. Quand elle désirerait y voir de la surprise, du soulagement, de la réciprocité, n'importe quoi d'autre au fond, qui lui fasse croire une seconde qu'elle n'est pas l'auteur des grotesques affabulations qu'on lui prête et qui la font se sentir misérable.
    « Ce ne sont pas des illusions, je le sais. Ni des absences : je n'ai pas la sensation de m'être endormie ou d'avoir baissé ma vigilance. Au contraire, je fais beaucoup plus attention maintenant qu'autrefois, justement à cause de ces soucis. Mais ça ne passe pas... Ça empire, même ; je n'en fais juste plus mention puisque voilà ce que je récolte : devoir garder le lit, traitée comme une vieille croûte avec des hallucinations, et c'est limite s'ils ne clouent pas les planches de mon cercueil au rez-de-chaussée pendant que je me morfonds ici. Il faut que vous leur disiez que je vais bien, Dimitri. Vous, ils vous croiront. Même San. »  
    À son nom, Temudjin redresse imperceptiblement le front. Invisible sur ses traits dociles, l'anxiété lui ronge cependant les sangs, puisqu'il se rend compte que Ronce lui parlait auparavant avec le ton qu'elle accordait aux autres gens de sa famille, et donc avec cette méfiance induite par la commisération. Et il envie Dimitri d'être, grâce à sa posture extérieure, plus digne de sincérité que lui-même, lui l'ami de toujours, trop proche d'elle peut-être pour son propre bien, lui qui s'inquiétera sans être capable de la rassurer. Lui qui l'aime du plus profond de son âme et qui, puisqu'elle lui est plus précieuse que quiconque sur cette île, ne pourra jamais trouver les mots qu'elle attend.  
    De sorte qu'il place tous ses espoirs dans le jeune homme, sachant à regret combien ils sont fragiles et pesants.


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    Je suis solide comme un roc. Plus pur qu'un diamant brut ; je ne les laisse pas facilement casser mes convictions. Je les affirme jusqu'au bout, jusqu'à la mort s'il le faut.
    L'histoire ne gardera pas de moi le souvenir d'un homme tendre, si encore elle daigne se souvenir de moi. Elle ne verra que la force avec laquelle je me suis dressé contre la tyrannie. À moins qu'à ses yeux je n'incarne moi-même une forme de chaos excusable par sa teneur juvénile, un jeune homme aveuglé par ses convictions qui aura répandu la terreur et la mort pour de grandes idées auxquelles il ne croit plus.
    Et je me gausserai d'elle, impitoyablement, pour avoir cru que quelque chose de moi était digne d'être mémorable.
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    Re: .Ceux qui partent et ceux qui restent. [Dimitri]
    le Dim 22 Oct 2017 - 14:57
    Ces gens avaient le don, de quelques signes innocemment choisis, de rappeler Dimitri à son devoir, et de lui faire sentir tout l'écart qui pouvait exister entre leur comportement, poli à juste dose, et étonnamment élégant, et le sien, plus rêche de cette force sauvage et juvénile qu'il tentait de contenir du mieux qu'il le pouvait. Une simple formule de politesse, qui ne semblait en aucun cas forcée, créait ce malaise que Dimitri ne pouvait s'exprimer. Ce sentiment d'infériorité qu'il entretenait à l'égard de ceux à qui il aurait dû, ou aurait pu, ressembler jetait une ombre féroce et froide sur son intériorité malmenée. Il se sentait karstique et prêt à s'effriter. Comme si ses cavités étaient les caveaux de sa dignité. Comme si sa roche ne résistait pas à la réalité.
    Le vieillard était enfin arrivé dans la chambre et s'était posé dans un coin de la pièce, afin de veiller sur sa vieille amie. La discrétion de cette présence ne la rendait pas plus supportable à Dimitri, qui avait l'étrange sentiment d'être ausculté. Il avait d'autant plus de mal à se concentrer que l'accent de son interlocutrice posait parfois difficulté - non que sa propre voix fût exempte de toute inflexion est-européenne, mais il se pensait suffisamment compréhensible. Et ce que disait la vieille Ronce n'était pas pour l'aider : Dimitri crut un instant qu'elle tournait autour du pot et qu'il allait devoir lui dire, avec une indifférence toute calculée, que les trucs les plus gênants des vieux ne le dérangeaient pas, vu qu'il y était habitué, mais ce n'était pas son incontinence qui en question. Le problème semblait plus psychologique : elle se demandait d'ailleurs s'il allait la trouver folle. Drôle de question : Dimitri se tourna légèrement vers M. Enkhsaikhan, afin de vérifier qu'il n'allait pas s'en prendre à lui. Crainte ridicule, le Mongol semblait baigner de son assurance son amie, il s'inquiétait pour elle mais conservait aussi tout son respect. Ceci dit, mieux valait se montrer prudent et ne pas le contrarier. Dimitri resta silencieux, préférant la laisser terminer. Et connut un instant de panique lorsque ce fut fait.
    Ce récit n'était pas totalement étranger, et on pouvait se faire plusieurs idées du ou des maux dont Mme Ronce souffrait rien qu'en entendant sa description. Après tout, rien de très étonnant de perdre l'audition ou la raison à un certain âge - mais cela, Dimitri ne pouvait pas le dire devant M. Enkhsaikhan, ce n'était pas possible. Il tenta de masquer le mieux qu'il pouvait son scepticisme, en se disant qu'il allait trouver une façon diplomatiquement correcte de se sortir de cette situation très pénible. Mais pour le moment, son cerveau refusait obstinément de produire une idée valable, et la vieille dame continuait à lui affirmer que ce qu'elle ressentait n'était pas des hallucinations.

    « Euh... ok. » répondit-il pour lui dire qu'il l'avait bien entendue.

    Mais maintenant, il devait parler, et il n'était pas prêt. Il était prompt à croire lui aussi aux hallucinations, mais il n'avait pas le droit de sortir cette réponse. Même si son hôte semblait apparemment douter de la santé mentale de Mme Ronce, il n'était pas encore prêt à accepter la vérité.

    « Donc, euh, des hallucinations. »

    Réfléchir à haute voix l'aidait parfois à mieux structurer sa pensée. En l'occurrence, Dimitri en avait bien besoin, parce qu'il ne savait pas trop où il allait. Il était censé prouver que sa patiente avait (ou pas) des hallucinations, mais il ne savait pas franchement comment le faire - en plus, elle ne donnait pas l'impression d'être folle, juste fatiguée. L'envie de faire les cents pas dans la pièce gigota dans ses jambes, mais Dimitri se força à l'immobilisme, par peur de déranger. En revanche, ses doigts se mirent à danser sur le lit en une symphonie silencieuse, preuve qu'il était loin d'être aussi calme que ce qu'il aurait voulu montrer.

    « Euh, vous avez d'autres trucs ? Vous entendez des bruits bizarres ? Des voix, des acouphènes ? Vous voyez des trucs que les autres ne voient pas ? Et votre vision, elle se brouille, ou elle est double parfois ? »

    Dimitri sortait, pêle-mêle, ce qui lui venait par la tête, conscient de son manque de logique et de rigueur quant à sa façon d'opérer. Mais enfin, peu de gens devaient faire fonctionner leur cerveau en présence du papy le plus effrayant de tout Pallatine.

    « Vous avez un truc au cerveau ? » demanda-t-il enfin de but en blanc.

    Il se tut brusquement, conscient qu'il était probablement allé trop loin et que l'un des deux allait le faire taire, d'une façon ou d'une autre. Dimitri songea que tous les deux savaient très probablement faire disparaître un corps. Il se doutait que ce n'était pas le sort qui lui était réservé, et pourtant, cette pensée lui traversa la tête telle une flèche assassine. Pourtant, il n'avait pas dit qu'elle était folle. Juste qu'elle avait peut-être une tumeur ou quelque chose qui la faisait halluciner.


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    Transféré à seize ans pour satisfaire les intérêts de Chun-Lian, feu son Maître, Sansar entama son existence à Pallatine en qualité de prostitué. Ancolie - puisque tel était son surnom au sein de l'Hanafuda - fut éduqué par le Chinois en vue de lui servir de bras droit lorsque la maturité et la vérité auraient eu raison de son innocence. Aux côtés de son mentor, celui qui se fit ensuite appeler Temudjin dans une diaspora fraîchement établie - un regroupement de clans à l'époque - s'érigea en ambassadeur de la Maison et, de façon plus politique, devint coordinateur de l'ensemble du réseau de prostitution asiatique.
    Bien qu'il reprit le rôle de Chun-Lian au décès de celui-ci, ses efforts pour perpétuer les traditions héritées de l'ancienne mode furent vains ; la prostitution moderne dévora ses forces et, au moment où l'Iwasaki-rengô sortait officiellement de terre, Sansar se retira dans les montagnes.
    Aujourd'hui, il n'est plus guère qu'un vieillard invisible, un fantôme attentionné loin des tourments du pouvoir. Ce qui ne l'empêche pas d'user de cette couverture pour continuer à cultiver son royaume depuis l'ombre et le secret.

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    le Sam 4 Nov 2017 - 14:52
    Dimitri ne comprenait pas. Nul besoin de l'observer pour le deviner ; ses hésitations trahissaient son état d'esprit autant que ses réflexions, lesquelles ne devaient pas voler plus haut que le ras des pâquerettes – mais pour sa défense, il n'était ni le premier à se trouver aussi démuni face aux symptômes de la vieille femme, ni le plus outrageant dans ses réactions. Il se montrait d'ailleurs plutôt neutre sur ce terrain accidenté, voire prudent, et s'il avait sûrement été capable de davantage d'éloquence ou de charisme par le passé, ni Ronce ni Sansar ne lui tenait rigueur de cette actuelle perte de repères. Au contraire. L'alitée, parce qu'elle avait eu l'habitude d'entendre toutes sortes d'opinion sur sa santé, paraissait même soulagée qu'il ne témoignât qu'une maladroite incertitude, tandis que Temudjin approuvait en silence cette apparente tranquillité. Tout perturbé que le jeune homme devait être, il ne niait ni ne rejetait en bloc ces déclarations, pas plus qu'il n'essayait de faire de la grand-mère la malheureuse responsable de ce qui lui arrivait.  
    « Non, ce ne sont pas des hallucinations, répéta-t-elle en secouant la tête, les hallucinations ne sont pas réelles. Ça, ça l'est. » Elle parlait d'un ton calme, rationnel quoique un soupçon irrité de ce qu'on essayât de lui faire avaler des couleuvres. Cette contrariété, son ami la perçut lorsqu'elle répondit au ruisseau de questions qu'avait relâché Dimitri, à l'instar d'un torrent de symptômes fatalistes :
    « Rien de tout cela. Je suis en parfaite santé – enfin, autant qu'on peut l'être à... »
    Elle s'interrompit soudain, interdite. Au même moment, à l'autre bout de la pièce, Sansar se redressa d'un bloc comme s'il avait encore vingt ans et qu'on l'eut giflé. Toute trace de neutralité s'était dissipée sur son visage, remplacée par un pli plus colère encore que soucieux. En un sens, Dimitri aurait insulté Ronce que l'Ancêtre ne l'aurait pas fixé autrement ; certes il ne distinguait pas grand-chose des traits de l'infirmier, mais cela n'avait aucune importance s'il désirait dissuader le blanc-bec de tirer de cette manière sur ses nerfs. Un « truc au cerveau » ? Jamais n'avait-on à ce point manqué de respect à son amie.  

    « Comment... ?! », commença-t-il en s'approchant du lit d'un mouvement presque brusque, nerveux, prêt à écarter le jeunot d'un coup de canne s'il ne fournissait pas plus d'explications à ses outrageantes suppositions. Discernant l'intention, Ronce eut un sursaut où affleurait une certaine froideur sous la couche d'hébétude.
    « San ! »
    Le Vieillard se figea. Ses phalanges crispées sur le bois sculpté de son soutien, là où Yrr avait gravé quelques runes de graphie mongole, il sembla perdre un instant son empreinte terrestre, s'arrachant à un éclat de sommeil qui lui aurait traversé l'esprit sans qu'il s'en aperçoive. Son nom lui parvint une seconde fois avec une nuance plus inquiète. Il cligna des yeux pour que les taches de lumière lui redeviennent familières, puis retrouva une allure plus sereine – plus lointaine.  
    « Hum... Veuillez m'excuser... J'ai été surpris. »
    La moue évaluatrice de la maîtresse de maison se détendit alors lorsqu'elle se tourna vers son aide-soignant. D'une mimique de la main visant à balayer un quelconque malentendu, elle se força à sourire en dépit des angoisses qui avaient éclos à l'intérieur de sa poitrine à l'annonce d'un mal peut-être irréparable.
    « Serait-ce possible, Dimitri ? Avez-vous connu d'autres personnes qui vous racontaient les mêmes événements et qui avaient une maladie ? Ou bien suis-je la seule à subir ces... ces décalages ? »
    Elle ignorait si connaître la cause de ses perturbations, ou apprendre qu'il en existait d'autres pour qui il se produisait des faits similaires, l'aiderait à mieux accepter la réalité. Condamnée ou non, cela ne faisait pas bien grande différence pour elle, en définitive.


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    L'histoire ne gardera pas de moi le souvenir d'un homme tendre, si encore elle daigne se souvenir de moi. Elle ne verra que la force avec laquelle je me suis dressé contre la tyrannie. À moins qu'à ses yeux je n'incarne moi-même une forme de chaos excusable par sa teneur juvénile, un jeune homme aveuglé par ses convictions qui aura répandu la terreur et la mort pour de grandes idées auxquelles il ne croit plus.
    Et je me gausserai d'elle, impitoyablement, pour avoir cru que quelque chose de moi était digne d'être mémorable.
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    Re: .Ceux qui partent et ceux qui restent. [Dimitri]
    le Sam 11 Nov 2017 - 20:37
    Dimitri attendait, les épaules tendues, la correction que l'un des dieux vieux allait lui faire subir. Maintenant qu'il avait gaffé, il s'entendait demander à nouveau Vous avez un truc au cerveau ?, et il se demandait s'il était fou. Il aurait au moins pu utiliser des termes médicaux, il en connaissait après tout, même s'ils n'étaient guère rassurants, mais il avait préféré exprimer brut son soupçon avant même qu'il eût le temps de travailler sa pensée. Il n'avait pas rougi, il n'avait pas exactement peur, mais il s'était raidi en attendant l'inéluctable. Les battements accélérés de son cœur et la rengaine dans sa tête ne l'empêchaient pas d'être douloureusement conscient de ce qui se passait autour de lui.
    Le vieux s'était levé de sa chaise d'un sursaut épileptique, tendant son corps fripé vers Dimitri avec une force qui commandait le respect. Dimitri aurait peut-être le dessus s'ils devaient en venir aux mains - après tout, il était plus jeune, donc plus fort, plus vigoureux, mais aussi sensiblement plus grand - mais il n'en était même pas sûr, et puis, le vieux était armé. En l'entendant, Dimitri avait davantage enfoncé son cou dans les épaules, comme s'il pouvait éviter le courroux de M. Enkhsaikhan en se mettant à sa hauteur. De son côté, la vieille s'était figée, visiblement choquée par ce qu'elle avait entendu. S'il n'y avait le vieux juste derrière qui paraissait prêt à monter aux créneaux pour sa belle, s'il n'avait eu du respect pour Mme Ronce aussi, Dimitri se serait félicité d'avoir réussi à jeter un tel froid sur l'assemblée. Mais il n'y parviendrait jamais aussi bien, quand bien même il l'aurait voulu.
    Il ne bougeait plus, ne parlait plus, se contentait de regarder dans le vague en serrant les dents, en espérant que cela passerait. S'il ne bougeait plus, est-ce qu'ils finiraient par l'oublier ? Cela semblait stupide, mais c'était le souhait que Dimitri formulait de tout son cœur en secret. Mais un cri, subitement, le ramena à la vie - un rappel à l'ordre qui ne lui était pas destiné. Il n'avait toujours pas bougé quand M. Enkhsaikhan s'excusa de s'être emporté, et Dimitri ne put accepter ses excuses, conscient que les rôles auraient dû être inversés. Il grommela un désolé qui se perdit dans sa barbe inexistante, mais conserva son immobilisme en signe de contrition. Il était suffisamment embarrassé pour ne pas savoir quoi faire, de toute façon...
    La voix délicate de Mme Ronce, si douce après l'éclat de colère de son compagnon, le fit relever la tête et la regarder dans les yeux. La gêne se lisait encore sur son propre visage, dans le tomber de ses yeux, dans les ondulations de sa bouche dépourvue de ses inclinaisons moqueuses, mais Dimitri osait porter son regard sombre sur cette vieille dame alitée. Il avait envie de la sauver. Il ne savait pas comment s'y prendre, mais cet objectif s'était imposé à lui comme un coup de poignard en plein ventre. Pour la vie qu'il avait prise, il devait en sauver une autre. L'absolue nécessité de cette contrepartie lui était devenue vitale dès le moment où il avait compris qu'il avait besoin de se racheter et que la vie, peut-être, lui offrait l'occasion de le faire. Il ne regagnerait pas son innocence, perdue à tout jamais, mais il aurait compensé ce qu'il avait fait. Une vie pour une autre. Le deal semblait si simple, si pur, que Dimitri savait ne pas être capable de remplir sa part. Mais il ne voulait pas échouer.

    « Eh bien... » répondit-il avec prudence.

    Le regard scrutateur de M. Enkhsaikhan dans son dos le faisait pratiquement frisonner, ce qu'il ne comprenait pas vraiment, car ce n'était qu'un vieux. Le vénérable l'avait même probablement déjà pardonné pour ses paroles maladroites. Mais Dimitri se sentait terriblement mal à l'aise avec lui, sans pour autant songer à lui demander de partir.
    Il creusa sa cervelle, encore et encore, mais elle lui semblait terriblement vide. Il n'était plus certain du nom de certains de ses clients les plus récents, à cause de la pression. Mais il y avait bien quelque chose dont il était sûr :

    « Désolé, j'ai vu ça chez personne. » avoua-t-il enfin. Et cet aveu ressemblait pour lui à un brûlant repentir. « Je veux dire... » Il cherchait ses mots, pour ne pas reproduire le terrible malentendu. « Si c'est pas une hallucination, je ne vois pas ce que ça peut être. Pour les patients qui en ont, d'ailleurs, ça peut sembler très réel... » glissa-t-il enfin avec prudence.

    Mais Dimitri sentait que la conversation risquait de prendre à nouveau un tour glissant et préféra s'abstenir de tout commentaire à ce sujet. Si elle affirmait ne pas avoir d'hallucinations, Dimitri voyait mal comment la convaincre du contraire, en particulier avec un chien de garde tel que M. Enkhsaikhan. Avec précipitation mais aussi plus d'assurance, le jeune homme enchaîna :

    « Quand est-ce que ça vous est arrivé pour la dernière fois ? Et à quelle fréquence ça arrive ? Et vous, monsieur... » Dimitri se tourna vers l'intéressé. « Vous n'avez rien vécu de semblable ? »

    S'il était capable de regarder la vieille dame dans les yeux, Dimitri ne pouvait en faire autant avec son amant : il dirigeait vaguement son regard vers son visage sans pour autant l'y fixer. Mais il se devait de se tourner au moins vers lui.
    Il ne pensait pas que M. Enkhsaikhan fût malade, mais Dimitri s'était dit que s'il avait remarqué quelque chose, il serait ravi de lui en parler. Peut-être avait-il été témoin de quelque chose. C'était cela en particulier qu'il escomptait.
    (et peut-être qu'en recentrant l'attention sur les yeux ils oublieraient sa maladresse)


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    Bien qu'il reprit le rôle de Chun-Lian au décès de celui-ci, ses efforts pour perpétuer les traditions héritées de l'ancienne mode furent vains ; la prostitution moderne dévora ses forces et, au moment où l'Iwasaki-rengô sortait officiellement de terre, Sansar se retira dans les montagnes.
    Aujourd'hui, il n'est plus guère qu'un vieillard invisible, un fantôme attentionné loin des tourments du pouvoir. Ce qui ne l'empêche pas d'user de cette couverture pour continuer à cultiver son royaume depuis l'ombre et le secret.

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    Re: .Ceux qui partent et ceux qui restent. [Dimitri]
    le Dim 25 Mar 2018 - 23:51
    Telle la flamme d'une bougie balayée par un souffle d'air, ou un pétale de coquelicot emporté par le vent, le sursaut de courroux qui l'avait embrasé s'était réduit à une chiquenaude au fin fond de ses entrailles. Dimitri n'avait pas fait exprès de se montrer si insolent ; il n'existait derrière sa nonchalance brutale qu'une maladresse et une impuissance toutes juvéniles que le vieillard avait oublié de considérer durant une fraction de seconde, soudain occultées par cette intolérable annonce – un truc au cerveau –, et il s'en voulait d'avoir haussé la voix contre ce pauvre infirmier déjà perturbé par ses propres questionnements et leur absence de justification. L'échine droite nonobstant son repenti, quoique aussi droite que son grand âge le lui permettait, Sansar approcha du lit où végétait Ronce, contourna le meuble jusqu'à se placer du côté opposé à celui occupé par le jeune homme puis, sans pour autant se désintéresser de ce que celui-ci serait capable de renchérir pour apaiser sa compagne, déposa sa paume froide et poncée par les âges par-dessus la main de cette dernière. Dans les ridules irriguant l'épiderme, le long des frissons qu'il était seul à percevoir, à travers les infimes palpitements, il capta ses troubles de même que ses sentiments, lesquels étaient mâtinés de crainte et d'insécurité.
    Elle leva alors vers lui ses prunelles à l'encre diluée, et bien qu'il ne pouvait la voir, il devina que son inquiétude lui était tout entière destinée – et il se sentit aussitôt ému et coupable. Tous deux écoutaient les paroles de Dimitri avec un respect teinté d'appréhension, ce qui expliquait peut-être l'attitude embarrassée du garçon, mais Ronce se garda de le contredire une nouvelle fois à propos de cette histoire d'hallucinations. Elle avait beau connaître la nature de ses maux, qui n'étaient certainement pas de l'ordre de la démence, la réticence de l'Indépendant à la croire l'obligeait de façon subconsciente à se rétracter sur ce qu'elle savait pourtant être la vérité, sans être en mesure de la définir avec précision.
    Puis vinrent les interrogations. Et la plante s'ouvrit de nouveau, presque timidement :
    « Eh bien... Il y a quelques jours environ. Mon fils était en train de m'apporter mon repas... Je l'ai vu entrer, passer la porte avec le plateau dans les mains et... – ses doigts libres mimèrent une éclosion ou une explosion – … il ne s'est pas écoulé une seconde qu'il était assis là, à côté, et qu'il me parlait, le plateau posé sur la table. Je n'avais même pas... même pas cligné des yeux... »
    Chose qu'elle faisait à cet instant de manière fébrile, désorientée, amplifiant par ce bruissement des paupières l'égarement qui avait été le sien au moment des faits. Sansar raffermit son étreinte autour ses phalanges et, en réponse, elle serra jusqu'à marquer des plis dans les draps. « Au début de l'année, ce n'était pas si évident ni aussi fréquent. De tels effets arrivaient, oui, je m'en apercevais, mais c'était plus comme, vous savez, ces brèves sensations de déjà-vu. Je ne m'en inquiétais pas, elles ne me gênaient pas. C'est ensuite que ça s'est étendu, au point que des phrases ou des mouvements entiers disparaissaient sans que je ne sache où et qu'on me reproche ces... absences. Mais ce n'est pas moi qui m'absente, ce sont les autres... »

    De plus en plus fort à mesure que Ronce discourait, un phalène s'affolait sous le sternum du Vieillard, heurtant de ses élytres les parois osseuses de son thorax. Comment avait-il pu se montrer aussi aveugle à la détresse de son amie ? Qu'elle l'eût tu n'excusait en rien son indifférence ; il aurait dû s'en rendre compte, dû se faire du mouron pour ce fragile végétal dont il se targuait de partager la mémoire et que, finalement, il était incapable de soutenir assez.
    Aussi improbable cela fût-il, c'est à Dimitri que revint le mérite de lui sauver la donne. En effet, là où le doyen ignorait la meilleure manière de réconforter la grand-mère, quand il hésitait sur les mots à employer pour lui assurer son appui, l'intérêt du jeunot envers ce qu'il avait pu éprouver de similaire l'aida à orienter son propos et, à l'aune de ses souvenirs, d'apaiser la conscience de la Vietnamienne. Enfin, de croire qu'il serait capable l'apaiser.
    « Peut-être... Est-ce que... »
    Ce n'était guère l'incertitude qui ralentissait sa pensée, au contraire ; celle-ci n'avait eu aucun mal à remettre le doigt sur l'exemple qu'il comptait dévoiler. En revanche, il se demandait si l'infirmier, à son tour, oserait supputer qu'il avait « un putain de truc au cerveau » ou si ce prochain aveu pourrait enclencher une remise en question de ce diagnostic ; ce n'était pas tant la teneur de la déclaration qui l'incommodait, mais l'interprétation qui en serait faite – son influence sur la confiance des deux êtres qui l'entouraient.
    « Oanh, tu te rappelles le jour où j'ai perdu Kun Thea à la sortie de l'école ? Et qu'une charmante dame, Lupe, m'a accompagné jusqu'à ce que je la retrouve ?
    Oui...
    Ce que tu décris, cela ressemble beaucoup à ce que j'ai ressenti juste avant qu'elle ne lâche ma main. Elle... Elle était là, je la tenais et...
    San... »
    De ses pupilles blanchâtres, le vieux Mongol dévia en direction de Dimitri ; les phalanges de Oanh/Ronce l'enjoignaient d'une infime pression à continuer, mais il souhaitait d'abord s'assurer que leur auditeur, aussi perdu soit-il, continuait de les écouter. Et – avec de la chance – modifierait son verdict par respect pour son grand âge. Ou par respect tout court.
    « Je n'habite pas en ville. Il arrive souvent que je ne côtoie personne pendant plusieurs jours, donc je ne saurais dire si ce type de décalage survient aussi lorsque je suis dans les montagnes, car alors je ne prête guère attention au temps puisqu'il est une création humaine, une considération qui n'existe que si on l'y donne une mesure. Je ne sais pas si cela m'affecte quand je suis seul. Mais cette fois-là... Si.
    Pourquoi tu ne m'as rien dit ?! »
    Elle avait retiré sa main, brusquement mais sans violence. Stupéfaite. Mal à l'aise – comme trahie. Il n'y vit pas d'erreur de sa part. L'accepta, plus solide qu'il n'aurait dû l'être.
    « Pour ne pas te causer plus de souci. Pour ne pas que tu me traites comme les membres de ta famille t'ont traitée quand tu leur as décrit ton mal. »
    Pour ne pas recevoir la moindre pitié, dans un soubresaut d'orgueil tout féminin. Alors qu'à cet instant précis, il regrettait de s'être comporté ainsi ; il n'avait fait que retarder l'échéance, voire aggraver les conséquences. Et il était trop tard pour faire marche arrière ; ne restait qu'à s'endurcir.


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    Les gens oublient souvent pour quoi ils se battent. Pas moi.
    Je suis solide comme un roc. Plus pur qu'un diamant brut ; je ne les laisse pas facilement casser mes convictions. Je les affirme jusqu'au bout, jusqu'à la mort s'il le faut.
    L'histoire ne gardera pas de moi le souvenir d'un homme tendre, si encore elle daigne se souvenir de moi. Elle ne verra que la force avec laquelle je me suis dressé contre la tyrannie. À moins qu'à ses yeux je n'incarne moi-même une forme de chaos excusable par sa teneur juvénile, un jeune homme aveuglé par ses convictions qui aura répandu la terreur et la mort pour de grandes idées auxquelles il ne croit plus.
    Et je me gausserai d'elle, impitoyablement, pour avoir cru que quelque chose de moi était digne d'être mémorable.
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    Re: .Ceux qui partent et ceux qui restent. [Dimitri]
    le Mar 17 Avr 2018 - 11:08
    La tempête était passée avant même d'être arrivée, mais le soulagement qu'il aurait pu éprouver en voyant les vents furieux se calmer tardait à venir. Dimitri ne pouvait être certain qu'il saurait éviter un nouvel ouragan, lui dont les paroles maladroites et angoissées agressait les cœurs de ceux qui l'écoutaient. La tendresse était un sentiment dont il était empli mais qu'il ne savait exprimer autrement que par les gestes. Ses mains catastrophiques avaient appris à réparer, après s'être consacrées à la destruction pendant de si longues années, mais personne n'avait pris la peine d'apporter un enseignement comparable à ses pensées. Il pouvait prendre le pouls avec douceur comme il pouvait se servir d'un revolver, mais Dimitri ne savait pas par les mots consoler. Il aurait été probablement plus utile en auscultant la vieille dame, à la recherche de la moindre petite irrégularité à détecter, mais il doutait trouver quelque chose de nature à l'inquiéter davantage que ces espèces d'hallucinations inexpliquées. La tête, c'est bien connu, ça faisait peur, plus que quelques tâches sur la peau.
    Le sang battait sourdement à ses oreilles, soulignant le vide métaphorique de sa boîte crânienne, alors qu'il écoutait le témoignage de la vieille femme avec la certitude absolue qu'il n'avait aucune réponse à y apporter. Si M. Enkhsaikhan n'avait été présent, à la recherche d'une réponse qui était en vérité impossible à trouver, Dimitri aurait déjà baissé les bras - et peut-être aurait-il eu raison, car ne valait-il pas mieux avouer son incompétence plutôt que de se borner à faire illusion ? Voilà bien des années qu'il n'avait plus la fierté qui dicte de cacher aux mondes ses faiblesses, et pourtant, la peur, irrationnelle, spectrale, de ce qui pourrait lui arriver s'il abandonnait maintenant causait exactement les mêmes effets. Il s'accrochait à une histoire farfelue comme s'il pouvait y trouver une hypothétique solution, alors même qu'il avait des difficultés à se concentrer et à faire une synthèse convaincante de ce qu'il entendait. Dimitri ne parvenait même pas à se représenter la scène que la vieille décrivait - mais elle avait dit être absente d'esprit, alors il supposait qu'elle aussi avait du mal à se concentrer. Présentées ainsi, cela pouvait ressembler à une maladie, en effet, et Dimitri était prêt à s'engouffrer dans la brèche et à présenter toutes ces hypothèses pathétiques d'une voix tremblante à force de chercher à se persuader, mais le vieux, qui malgré son grand âge avait l'esprit plus vif, réagit à son tour. Il sembla à Dimitri que M. Enkhsaikhan se décomposait, comme s'il prenait conscience de quelque chose qu'il avait jusque là ignoré. Cette attitude désolée intrigua Dimitri : il se passait quelque chose qu'il n'était pas en mesure en comprendre. Et effectivement, la discussion dériva sur un événement qu'il n'avait pas vécu, avec des personnes qu'il ne connaissait même pas, mais qui semblaient rejoindre ce que la dame avait dit.
    Le vénérable lui parlait, désormais, et si Dimitri en avait conscience, il ne parvenait pas à prêter une entière attention à ce qui lui était dit. Son cerveau devait intégrer une donne nouvelle qui modifiait considérablement la situation. Soit les deux étaient malades, soit ils étaient victimes d'un phénomène qui, pour le moment, ne concernait que les vieux. Pour gagner du temps, Dimitri répéta mécaniquement une information qu'il avait plus ou moins captée :

    « Vous dîtes que ça ne vous arrive pas dans la montagne ? »

    Et ce faisant, il prit conscience de l'étrangeté de ce que cette information signifiait. Car quelle maladie ne survenait qu'en ville et non à la campagne ? La pollution ne pouvait pas tout expliquer à elle seule. Dimitri ne prenait pas acte des hésitations du vieillard, qu'il attribuait à la prudence que les vieilles gens ont ordinairement lorsqu'ils abordent un sujet qu'ils ne connaissaient pas trop. Il avait beau les aimer à sa manière, ses patients, Dimitri conservait toujours une distance par rapport à ce qu'ils lui disaient - et pas uniquement à cause de sa propre jeunesse, mais parce qu'ils étaient vieux et séniles, qu'ils vivaient selon des valeurs du passé, des valeurs de son temps auxquelles il ne croyait déjà plus. Ils n'étaient plus adaptés au temps, à la vie, mais on ne pouvait leur souhaiter la mort pour autant, car souvent ils avaient encore des choses à découvrir. Ce paradoxe était très mal compris de Dimitri qui, pourtant, le ressentait du plus profond de son être à chaque fois qu'il s'occupait d'un de ces êtres vénérables. La mort d'un vieux restait tragique, même si elle était naturelle.
    Peut-être M. Enkhsaikhan et sa femme désiraient-ils que le jeune homme prenne parti pour eux, qu'il expliquât au monde entier qu'ils n'étaient pas fous, mais faisaient face à un phénomène inexpliqué dont il fallait explorer les secrets. Ce n'était pas tant l'esprit scientifique de Dimitri, qui n'existait pas vraiment chez lui, qui résistait à cette idée, que la certitude absolue que ce rôle ne lui allait pas du tout. Il n'était pas fait pour être porte-parole, même de bonne santé, et il ne pouvait donner son approbation de faussaire au sentiment qu'ils allaient bien. Il n'en savait rien, et il n'était pas là pour en juger. Il ne savait même pas pourquoi il était là, d'ailleurs, si ce n'est sous le coup d'une contrainte un peu imaginaire et fantasmée.
    Dimitri s'éclaircit la voix pour se donner du courage.

    « Je suis pas sûr de comprendre toutes ces considérations... métaphysiques, glissa-t-il avec prudence, mais je doute que la science ait quelque chose à voir avec cela. C'est pas trop normal que deux personnes vivent la même expérience de façon différente. C'est peut-être... » il prit quelques secondes pour peser sérieusement ses mots. « Vous savez, tous ces trucs qu'on sait pas sur le cerveau ? Genre les near-death experiences et ce genre de trucs. C'est peut-être ça. »

    L'explication était plus acceptable qu'une maladie neurologique : Dimitri espérait que ces braves vieux mordraient à cet appât de toutes leurs dents artificielles, qu'ils ne chercheraient pas à la remettre en cause par un scepticisme suspect. Lui-même n'y croyait pas totalement, mais il se savait acculé, obligé de sortir la première explication qui lui passerait par la tête, et celle-ci lui semblait crédible. Il était persuadé qu'il adhérerait à cette thèse une fois qu'il serait sorti de ce guêpier, qu'il y réfléchirait à tête reposée, et que tous ces récits étranges se seraient fondus en un souvenir inquiétant mais pacifié par la distance qu'il aurait mis entre l'instant présent et le temps de la réflexion.
    Que savaient-ils de ces étranges phénomènes que personne ne savait expliquer à Pallatine ? Probablement pas grand chose. Peut-être plus que ce que Dimitri pensait. Assez sans doute pour s'en inquiéter. Il crut bon d'ajouter quelques précisions :

    « c'est pas forcément grave ou mauvais, hein. C'est juste... des trucs qu'on sait pas. Expliquer. Y'a des gens qui y croient et d'autres qui y croient pas. Chacun doit se faire sa propre opinion, j'pense. Mais j'dirais que vous avez tout intérêt à y croire, parce que c'est clairement ce qui est en train de vous arriver. »

    On le sentait, au relâchement de son langage : Dimitri s'apaisait peu à peu. Il n'avait plus à prêter attention à de petites histoires insensées, il avait apporté une explication logique, quoiqu'un peu mystérieuse, au mal étrange qui les frappait tous les deux, et il était pratiquement certain de s'en sortir avec tous ses os et tout son sang. Il ne restait plus qu'à faire gober cette explication aux vieux, jusqu'à ce qu'ils en soient aussi persuadés que si l'idée avait grandi en eux, et il pourrait retrouver sa petite vie tranquille, où son seul souci serait de s'amender auprès d'un aîné qui ne voulait rien entendre de lui parce qu'il pensait ainsi le protéger - gros tracas en perspective. Mais au moins avait-il la certitude de garder la tête sur les épaules à l'issue de chaque confrontation qui l'opposait à son frère mal-aimé.

    « vous êtes pas fous. » insista Dimitri, comme si cela pouvait achever de les convaincre.

    Car les deux vieillards semblaient très sensibles à cette question, et il était important de leur faire comprendre que ce qui leur arrivait ne diminuait en rien leur dignité. La preuve était que Dimitri faisait encore de gros efforts pour ne pas se mettre à dos un type qui lui imposait plus de respect que quiconque d'autre.


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