the fear of falling apart - ilya

le Lun 3 Sep 2018 - 2:07


Le matin, ou le soir, peu importe. La lumière au dehors passe indifféremment d’aubes grises en soirées de néons lumineux, et seule l’évolution sonore de la faune au dehors pourrait vraiment t’indiquer le passage du temps dans ton état. Le moment de se lever, quand tout se tait, quand tout se calme pour laisser dormir les moins justes dans ton quartier, quand tu rejoins souvent tes draps après de longues nuits à manier des instruments précis le long de fils de vie précieux pour grappiller quelques heures de coma pendant la matinée. Contre ces crépuscules usuels de fin d’après-midi, quand bruisse la foule le long des rues étroites, attirée par le faste et les couleurs trompeuses et clinquantes des façades de maisons de jeux ou des bars. Si tu te levais, ce ne serait que pour aller échouer dans l’un d’eux si tu ne possédais déjà pas quelques bouteilles à droite à gauche, en paiement, remerciement, vol ou juste emprunt, le tout à peine caché dans ce qui te sert de repère comme de cabinet d’exercice. Tu te souviens avoir attrapé une quelconque eau-de-vie, dont le cadavre vide traîne au pied du lit avec d’autres consœurs depuis un certain nombre de jours, pour la descendre beaucoup trop vite pour ton propre bien, sans te soucier de ce dernier d’ailleurs –c’était parfait pour isoler et faire taire quelques heures les douleurs sourdes ou vives récoltées après la quête à demi-infructueuse de ta prothèse. Hier, ou le jour d’avant. A quoi bon, déjà ? Plus les jours se déroulent, et plus rien ne semble vraiment avoir d’importance depuis que tu l’as récupéré.

Enfin, ce qu’il en reste, du moins : du milieu de la pièce principale à la table, tu as vainement tenté de former un chemin logique d’autant de pièces rougies en piles ou de morceaux plus conséquents et encore reconnaissables, en plus des pièces encore rattachées à ton thorax, maintenant démontées ; tout ce qui a pu constituer une fois bien monté et depuis quelques années ton bras gauche de remplacement. Maintenant éclaté en différentes parties plus ou moins cabossées, volontairement détruites ou sauvagement ouvert en quête de pièces plus intéressantes à échanger, tu n’en a aucune idée ; tu as surtout pensé à repartir en traînant, sans demander ton reste une fois ton dû récupéré de force  –non sans quelques souvenirs douloureux en prime, comme des côtes percluses d’autant de points douloureux qui font siffler tes grandes inspirations et se contracter tous tes muscles. Ceux derrière toute cette affaire ont décidé de te mettre hors d’état de nuire –ils y sont parvenus. Sans aide extérieure, avec ce qu’ils t’ont laissé rattaché au corps et une seule main valide, si peu de ressources, il te faudra du temps et beaucoup de talents pour récupérer un second bras valide. L’incident et ses tragiques débouchés ont comme tué ce qui te reste de volonté, chassé cet instinct survivaliste déjà bien entamé par ton transfert forcé et qui rajoute pierre par pierre des raisons de finalement tout laisser tout tomber. Tu survis déjà depuis assez longtemps, et sans but. Le mot s’est répandu, la rumeur du sort qu’on t’a réservé a fait stopper les visites impromptues pour de quelconques soins. Tu ne sais même plus à quand remonte la dernière fois que tu es sorti de ton lit, encore moins celui où tu t’es alimenté ; des journées à errer sans but, puis à rester prostré en serrant d’une paume le métal inerte fiché dans ta poitrine en bravant le froid qui s’installe petit à petit entre tes murs imbibés d’une odeur ferreuse (qui ne le cèdent qu’à l’antiseptique, pour ce que tu ne t’en rends plus compte.) Ce froid qui t’avait tant manqué, et qui t’enveloppe petit à petit malgré les couvertures comme la promesse que tu vas pouvoir retrouver ta contrée, une fois pour toute. Plus rien n’a d’importance, toute façon.


le Dim 6 Jan 2019 - 8:41
страх развалиться

Tu l'as cherché, Hart Rustning.
Tu t'es accroché de toutes tes forces à l'idée de le ramener chez vous, de remplir ta mission, de faire quoi que ce soit d'utile pour ta diaspora. De reposer quelconque once de fierté (même si tu ne la mérites pas, même si tu auras aussi tôt fais de la détruire et de t'en éviscérer) au fond de tes os. Tu es une machine. Tu ne te lance pas corps et âme dans cette mission parce que tu en fais le choix, mais parce que tes membres ne savent rien faire d'autre que de t'oublier. S'ils t'obéissent, ils mourront comme ton âme a déjà péri. Tu pourriras de l'intérieur et te dévoreras de la gangrène que tu mérites, que tu continues, que tu créé toi même puisque tu ne mérites que ça, que de te détruire de l'intérieur jusqu'à aller tacher les flâmes de l'enfer avec ton péché plus puissant que tous les autres. (On ne dira jamais de toi que tu es humble, là où ta destruction tu vois comme la plus potente, la plus complète, la plus affreuse qui aie jamais existé.) Tu avances puisque tu ne peux rien faire d'autre. Au ras du sol, tes yeux brûlés par le soleil alors que tu ne mérites que la noirceur et la douleur. Au moins tu souffres. Et si tu y vois quelconque salut, alors tu sais que tu dois t'en départir. Tu souffres mais tu n'as pas le droit de souffrir, et tu te maudis de t'approprier encore quoi que ce soit auquel tu n'as pas le droit.

Tu l'as cherché, Hart Rustning. Avec la mort sur tes talons et les lambeaux de ton devoir dans tes poumons, avec le sang dans ta gorge - tu l'as cherché parce que si tu es désoeuvré tu meurs et il ne t'es pas permis de t'échapper si facilement. Tu dois vivre et souffrir et savoir que tu n'en es pas digne.
Ton statut te permets les contacts que tu as suivis, qui t'ont informés et qui t'ont guidés finalement vers l'endroit où Hart Rustning, qui a sa place chez les Opportunistes et devra la prendre, que tu doives y envoyer des assassins pour l'en convaincre - et désormais tu fais ton chemin vers cet endroit. Tu as la nausée de la veille plaquée contre ton oesophage, les mains tracées des cicatrices d'une colère que tu ne contiens plus qu'au point où tu peux heureusement la cacher (et pourtant qui se fait tellement plus fréquente que ce que tout ce qui t'étais destiné aurait permis). Tu sais ton éloquence perdue puisqu'elle ne peut pas servir le méprisable que tu es - tu ne sais plus planifier ni mettre en action, et c'est fiévreux plutôt que préparé que tu trébuches jusqu'à ta destination de tes enjambées droites. Tu sais que tu ne réussiras pas, puisque c'est ainsi que tu es punis. Tu sais que tu ne mérites pas le succès.

Et pourtant, rien ne t'arrête. Ton pantin désarticulé s'avance sans que ta psychée brisée aux pieds de ton honneur lamentable ni ne l'accompagne ni ne le stoppe. Tu t'annonces à la sonnette, et tu insistes jusqu'à ce qu'on te réponde.
Hart Rustning. C'est moi.
Les mots goûtent le sang. Tu te souviens soudain qu'on te l'as mentionné estropié, arraché de son bras de fer.
Je peux vous aider.
Tu te tiens debout là et tu te sabotages.
le Lun 7 Jan 2019 - 2:14


C’est peut-être le soir, finalement. La dernière bouteille d’alcool ingurgitée jusqu’à la dernière lampée  a su te réchauffer quelques heures, surtout grâce au ventre vide qui a décuplé sans mal l’effet, mais peu à peu l’amertume nichée dans tes entrailles reprend ses droits, comme le froid ambiant qui patiente tranquillement pour t’avoir. Tu restes bloqué dans ce demi-état conscient mais léthargique, flottant entre la conscience d’attendre un mort hypothétique –et sûrement plutôt déplaisante et douloureuse, si tu tables sur l’inanition plutôt que l’hypothermie- et le sommeil agité, plus troublé par des pensée invasives que les quelques échos sourds récoltés par des blessures ces derniers temps. Si tu portes encore la marque au visage d’une contusion violacée, le précieux distillat fort dosé tempère efficacement le sang battant à ta tempe pour le réduire à un vague bruit de fond ; comme chaque fantôme d’impact sur ton squelette, même celui qui provoque un sifflement dans ta respiration quand tu te retournes sur le dos.

Passablement déshydraté, ou affamé, peu importe, tu finis par te redresser quand ton bras restant ne trouve pas en tâtonnant l’une ou l’autre bouteille, laissant glisser la courtepointe épaisse dans laquelle tu t’es drapé en quête de miettes de chaleur : le manque d’un membre supérieur associé aux vestiges de rixe susmentionnés rendent difficile un quelconque habillage dépassant le maillot de corps, et la brume qu’est ton souffle exhalé dans le silence de ton repère confirme l’aura polaire de l’hospice. Avec un effort, c’est peut-être le froid qui pourrait t’emporter après toutes ces années. Ironie ! Ou destin seulement détourné et retardé : d’aucun pourrait faire le rapprochement avec ce jour, loin, dans un autre monde, où le ciel s’est teinté de rouge. Ton bras arraché par l’explosion de l’impact, la douleur, oh, cette peine, puis l’attente morbide dans une congère de l’un de ces fantassins venu finir le travail. L’attente dans le froid, puis dans un cercueil de neige qui t’as probablement sauvé une vie qui n’avait plus d’espoir. Au dehors, les néons continuent leur ballet ardent, et tu songes sans une once de remord à la hauteur insuffisante entre ta fenêtre embuée et la rue pavée. Tout au plus, tu te casserais les deux jambes. Du coin de l’œil, tu finis par repérer une bouteille oubliée, cachée dans les méandres du drap, dont tu arraches le bouchon d’un coup de dent avant de finir le fond d’une traite sans ressentir rien d’autre que la brûlure familière le long de ton œsophage ; au pire, il te restera toujours quelques flacons d’antiseptique après celle là.

A peine recalé dans le matelas défoncé, laissant la torpeur bienveillante correctement te monter à la tête, la sonnette retentit plusieurs fois sans que tu n’y prête attention –plus rien n’importe, et plus personne ne cherche à t’atteindre, de toute manière. Recroquevillé dans un coin du lit, tu tentes d'amasser une once ou deux de chaleur, au moins le temps de t'endormir, la main serrée autour du moignon restant métallique comme pour mieux te raccrocher au désespoir. Tu n'as plus la force de revivre ses années où, amputé d'un membre et d'une vraie volonté, tu as erré en continent russe sans but autre que d'aider ton prochain à défaut de sauver ta vie. La voix qui s’annonce derrière le battant en insistant est inconnue (Moi ? Qui est ce moi, s’il ne s’annonce pas ?), brouillée par des sens qui commencent à s’inhiber proprement. La porte n’est pas verrouillée, à défaut habituel de prudence, ou souhait de laisser entrer un assassin. Je peux vous aider. Mensonges. Mensonges. Ou hallucination, s’il te plaît, qui pourrait annoncer le début de ta fin. Plus personne ne peut t’aider, quand tu t'es toi-même abandonné. Ta voix flanche, faible, répondant à ce qui est sûrement un mirage sans grand entrain. « … laissez-moi tranquille ! »


Hier à 3:21
Qu'as-tu laissé derrière qu'un autre ne pourra pas reprendre?
Personne ne voit en ton absence un manque cruel, et personne ne le devrait. Tu pourrais mourir à l'instant que le monde en serait meilleur, quoique tu ne pourrais le permettre. Si tu dois vivre (et tu le dois), tu dois tacher l'univers de ton poisseux, et étendre jusqu'au fils de la réalité la malédiction qu'amène chacune de tes respirations.
Pourquoi es-tu ici? Tu n'as ni la capacité ni le droit d'accrocher quelconque succès à tes poignets. Tu t'es traîné ici machinal, plus mort que vivant, avec les pupilles fiévreuses du condamné, puisque les mécaniques de ton âmes ne savent encore quitter ce qui te reste d'envelope. La chair refuse d'oublier ce qui a auparavant soulevé tes épaules. Tu es ici sans esprit, seulement une coquille vide qui de nouveau râpe tes jointures à la porte.

Kovalevski, le nom qui goûte le sang. La terre et l'écarlate sous tes ongles, tes mains qui ne seront plus jamais impeccables. Tu t'annonces comme on appelle le prisonier à l'échafaud. Hart Rustning, je suis ici pour vous aider.

Tu es ici puisque l'on ne t'as pas attaché pour t'en empêcher. Tu es ici puisque tes jambes n'obéissent plus qu'à l'instinct, celui de finalement avoir de quoi réaligner ta colonne - et pourtant tu ne saurais pas te tenir plus près du soleil. Peu importe ta victoire, tu cracheras à tes propres pieds sans pouvoir l'accepter. Tu ne peux gagner. Tu ne peux perdre. Tu vis de ne pas savoir mourir sans pouvoir tacher à jamais soit le royaume de Dieu ou le vide. Tu es la peste, la mort, répandant sous chacun de tes pas une crasse qui ne saurait plus jamais être délogée.
Tu pousses la sonette de nouveau. Encore, et encore, et encore, pour briser le silence derrière lequel se cache l'objet de ton obsession détachée. Schrödinger's success, où tu n'as ni gagné ni perdu, puisque tu ne supportes aucun d'eux.
En l'absence de réponse, tu te mets à frapper sur la porte. Poings fermés, le vacarme portera bien quelqu'un à toi. Peu importe.
Aujourd'hui à 0:11


Tu ne sais même pas si tes mots étaient dans ta langue maternelle, ou dans celle, honnie, que tu as du fastidieusement apprendre à l’Institut. Ou si tu as même répondu à ce mirage, ton nom lancé à la volée depuis la rue, ou dans l’interphone, tu ne sais plus rien ; quelle utilité de répondre à des hallucinations, si ce n’est que pour certifier que tu es plus près d’une douce folie prématurant ton esprit confus par l’ébriété à jeûn, ou la temps bien trop long écoulé depuis ton dernier repas. Un des symptômes précédant le décès par inanition peut faire entendre et voir des choses fausses, et tu es encore suffisamment lucide pour ne pas y céder et surtout connaître ce fait. Mal engoncé dans une couverture informe, dos au mur sur le matelas, tu pourrais compter les secondes pour basculer dans l’oubli aussitôt les paupières fermées grâce au liquide ambré qui vient de te brûler l’œsophage pour réchauffer tes entrailles. La bouteille vide, encore froide quelques instants dans ta caverne, a soulagé quelque instants ta pommette violacée, pulsante dans tes rêves, comme un amer rappel du poing qui t’a accueilli pour récupérer ton bien.  Accroché comme un noyé au vide du métal froid fiché dans ta chair, l’ongle agrippant par habitude le bord de la mécanique de épaule, tu observes d’un œil troublé ce qui devait y être accroché traîner par terre dans ton atelier, maintenant dispersé dans un ordre maniaque et obsessionnel. Tu n’étais pas fait pour ton monde d’origine, et celui-ci t’a prouvé en moins de quelques jours que ta carcasse transmutée n’y était pas non plus la bienvenue. Qu’importe, une fin est une fin, et il est peut-être temps de sauter vers l’échéance plutôt que de reculer, une lame dans la main et le blizzard dans l’âme, sans oublier la guerre au corps. « ...laissez-moi partir. » Enfin, vous qui m’avez amené, qui me cherchez, qui me payez, qui me désassemblez à l’envi ; laissez-moi. Ta voix est brisée, aussi monocorde qu’à l’usuel.

Le mirage se fait plus oppressant, laissant hurler la sonnette sans coup férir, un bourdonnement bientôt suivi de l’écho qu’un tambourinement qui paraît plus ancré dans la réalité maintenant que tu le remarque. Autant que la voix qui s’échappe de l’intercom, nasillarde par le système, crachant un nom, un matricule, quelque chose de russe dont tu n’arrive pas à te souvenir dans la brume de ton cerveau. Un accent plutôt qu’une sonorité, auquel tu ne prendras quand même pas la peine de répondre en dépliant tes os : il finira par se lasser. Comme tous les quidams venus après ton retour incomplet, venant quérir de l’aide de ta main maître maintenant réduite à l’état de limaille. La rumeur de cette aggression sauvage, cadeau d’une bande rivale sûrement peu ravie de te voir servir plusieurs camps sans choisir a bien réussi : plus âme qui vive ne vient te troubler, toi dont la porte n’est même pas fermée –tu possèdes peu de biens de valeur, et on préférait ne pas se frotter à toi par avant. Le tambourinement s’arrête brusquement, quand un de tes voisins, sûrement lassé du bruit à fini par déverrouiller le commun en espérant qu’on trouve ce que l’on venait quérir ; ne reste à ton intrus qu’un battant à trouver, et pousser pour retrouver ton antre où tu ne présente que spectacle pitoyable.



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