.It's too cold outside for angels to fly. [Libre]

le Jeu 25 Oct 2018 - 17:46
Novembre roule ses mécaniques défraîchies et toi tu claques tes grinds sur la rampe de Monavier sous le regard ailleurs de Kshamenk, le menton dans ses bras croisés par-dessus la rambarde. Le bonnet de Sidney enfoncé sur ton crâne ainsi qu'un cockpit de laine sombre, tu dévales la pente d'un élan calme, pas le genre caribou, pour grimper de l'autre côté du demi-cercle et t'asseoir sur le rebord métallique, là où ton pote te rejoint en quelques bonds. Il a beau faire frisquet, tu as chaud dans le dos à force d'effectuer tes cabrioles et tu sens le vent froid lécher la sueur sur tes tempes, cependant l'envie de te déshabiller pour te mettre à l'aise est contrebalancée par le rhume que tu ne manquerais pas d'attraper en agissant inconsciemment. Là-haut, à plusieurs centaines de mètres d'altitude, tu sais que la température est plus abrupte qu'ici – tu te surprends d'ailleurs à mieux la supporter que tu ne l'aurais cru, en cette saison maudite où le givre parfois vous fait la surprise de frapper à votre porte. En plaine, la douceur est étonnante ; tu ne te rappelles plus que, les années précédentes, tu te plaignais du froid à cette époque. Vivre en montagne, même depuis peu, modifie ton métabolisme. Peut-être que si tu survis à l'hiver, tu ne te reconnaîtras plus au printemps ? C'est possible. Cela ne te fait pas peur, quoique tu ne t'impatientes pas. Tes dix-sept ans tout neufs sont déjà suffisamment rêches pour laisser un arôme de vieille cigarette à l'arrière de ta gorge.
« Salut, gars. Shawn est d'astreinte ?
Ouais, sa mère l'couve trop depuis qu'son frère est parti. Y m'a dit qu'elle lui a dit qu'on était d'mauvaises fréquentations et qu's'y restait avec nous, on l'éloign'rait d'elle.
Merde. Elle nous connaît depuis longtemps, pourtant ?
C'est p'tet bien le problème. C'est rien qu'une putain d'crise de parano, mais ça fait ièch.
Comprends-la, tout le monde est sur les dents depuis cet été. Elle a sans doute peur qu'il disparaisse, lui aussi, et qu'elle ne le revoie plus. Plus personne n'est en sécurité.
T'parles comme les adultes, Mok. Toi aussi tu vas t'mettre à vivre en flippé ?
Ce n'est pas ce que je voulais dire... Mais tu ne trouves pas ça dangereux, toi ? »
Tu ne réponds pas. Non que tu hésites, mais l'un ne convoque pas forcément l'autre : du danger ne naît pas la peur. Ce qui te fait peur, toi, c'est de rentrer le soir et de trouver la Cabane vide. Ce qui te fait peur, c'est qu'un ours, un blizzard ou un dieu s'introduise en ton absence dans ta baraque et dévore, submerge ou kidnappe ta sœur pour l'emporter hors de ta vue et hors de ton atteinte. Ta sœur, c'est ton Ganymède. Et sa disparition est la seule chose qui te terrifie ; le reste du monde peut bien s'anéantir que tu ne lèverais pas le petit doigt. Alors quand Kshamenk te parle du temps parallèle, d'annihilation extra-terrestres, des complots science-fictifs, tu hausses les épaules ou ricanes sans passion.
N'empêche, tu te souviens qu'il existait autrefois un Ange qui, à l'heure qu'il est, soit flotte dans l'espace intersidéral, soit déjeune avec ses altérités d'autres dimensions, soit croupit au fond d'une geôle terrestre, selon les théories de ton ami.

« Il paraît que traîne en ville un spécialiste des transferts qui sait tout ce qui se passe. Les réseaux sociaux en parlent beaucoup, mais entre les fakes et ceux qui disent que c'est de la publicité ou de la propagande... »
Tu souffles. Un relent d'exaspération vrille ton encéphale, là, derrière l'occiput. Tu roules des yeux avant de les darder vers ton camarade.
« Pourquoi tu m'racontes ça ? Qu'est-ce tu veux qu'ça m'fasse ? »
Ton indifférence, bien que mâtinée d'agacement, ne le surprend pas. Il a l'habitude de tes humeurs, de tes éclats. Parce qu'il est le seul qui les accepte, à défaut de les comprendre.
« Désolé. Ce sont mes parents ; ils ne parlent que de ça depuis quelques semaines, ça doit déteindre sur moi. Puis j'ai pensé que.. tu vois... c'est peut-être la seule personne de tout Pallatine qui peut savoir ce qui est arrivé à ton coloc. »
Le mot te brûle comme de l'acide et te jette à bas de la rampe d'un geste brusque, ton skate sous le bras. Soudain tu as envie de partir en courant ou d'envoyer ton pote se faire foutre chez Emmet, mais dis de cette façon il l'aurait sûrement très mal pris alors tu te retiens, quoique tu n'en penses pas moins – t'es un peu un connard quand tu t'y mets –, et optes pour le calme. Kshamenk n'a jamais voulu que ton bien, il n'a pas besoin de prouver sa bonne foi ; il sait que ce manque trotte toujours en toi, qu'il subsiste cette case vide et triste durant ton adolescence et, maintenant que tu y penses, c'est sans doute la dernière opportunité qui te sera offerte de faire la lumière sur cette histoire. Si ça foire, tu te promets, tu te débarrasseras de ce pan de ton passé. En attendant, il te faut essayer.
« D'accord, si ça peut t'faire plaisir. Et on l'attrape comment, ce mec ?
Aucune idée. Il se balade un peu partout, à ce qui se dit. C'est toi le pro pour dénicher les gens. »
Du fond de ton thorax, tu sentais que tu n'étais pas au bout de tes peines.

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le Ven 26 Oct 2018 - 22:25
Il goûtait la fraîcheur matinale de Monavier en silence, savourant sur le bout de ses lèvres l'affolante liberté de l'air, délivré des immeubles et des souffles entassés de mille humains dont la simple présence le suffoquait. Autour de lui, si peu de gens, des rues tranquilles qui s'achevaient sur de grands espaces ouverts où le mouvement était la clé de tout. La configuration du quartier semblait porter le passant solitaire vers ces espaces où des silhouettes sombres, juvéniles, passaient à toute vitesse devant ses yeux, comme un spectacle qui lui aurait été personnellement adressé. Mais Leon n'avait pas la vanité de croire qu'une quelconque mise en scène lui avait été offerte par une ville dont la conscience était fondamentalement divisée selon un système d'appartenance dont les codes lui échappaient. Il se trouvait là comme un étranger dont on aurait pu se passer, mais qui était malgré tout présent pour observer des modes de vie différents de ce qu'il connaissait. Il en retirerait des souvenirs étranges, colorés de l'incompréhension qui le frappait à chaque fois qu'il était confronté à une nouveauté.
Il fallait bien que jeunesse s'amuse, et contrairement à eux, Leon n'était pas pressé.
L'immobilisme de deux formes perdues de tous les regards finit par capter le sien par le trou que ces deux-là formaient dans tout cette dynamique. Ils semblaient s'être temporairement extraits du flot où habituellement ils se laissaient emportés, retenus sur place par une démarche réflexive. Quelques instants peut-être, et ils reprendraient pied dans leur vie, oubliants à quel point ils avaient pu être tranquilles au moment où Leon les observait. 
Puisque son chemin le portait vers ces deux êtres en retrait, Leon eut l'occasion de s'approcher d'eux. Il fut frappé par l'aspect juvénile que leur figure renvoyait. Ce n'était que des adolescents, presque des enfants, qui ne savaient pas vraiment être sérieux, et qui pourtant avaient gagné en l'espace d'un instant une profondeur que la plupart des adultes auraient pu leur envier. Qu'avaient-ils donc pu vivre pour atteindre une telle densité ? Pallatine lui semblait être une ville bien moins tranquille que ce qu'il s'était imaginé, et cette idée, le perturbant, le fit ralentir, jusqu'à ce que s'arrêter devant ces deux jeunes fut la seule option possible.

« Pardonnez-moi, jeunes gens, mais je cherche à en savoir plus sur ce qui se passe ici. Quel est cet endroit ? Et à quoi sert-il ? »

Il avait lu des livres, et des tas, qui lui présentaient sur un ton très scientifiques les mœurs étrangères, mais il semblait à Leon que quelque chose avait été oublié dans les descriptions qui lui avaient été présentées. Il pouvait individuellement identifier tous les objets autour de lui, mais ne parvenait pas à assembler les éléments dont il disposait pour définir l'usage des parks. Étaient-ils populaires ou réservés à une élite, était-ce un lieu de détente ou de compétition, pourquoi les avait-on construit à l'intérieur de la ville plutôt qu'à l'extérieur... Et ces jeunes, quel rôle occupaient-ils dans cette harmonie désaccordée ?
le Mar 30 Oct 2018 - 17:57
Si tu ne viens pas à la galère, la galère viendra à toi. Avec le temps, tu as élevé cette maxime au rang d’art, de ta vertu première, de sorte que l’ignorance de Kshamenk ne provoque en toi qu’une infime contrariété rapidement évincée par un rebond intellectuel. Tous deux penchés au-dessus de son portable, vous pianotez des mots-clefs dans la barre de recherche du site afin de dégoter un ou deux instantanés pris à l’arrachée, mais force est de constater que ce Leon joue les anguilles – à moins que cette histoire ne flirte avec le paranormal. C’est la saison idéale.
« Attends attends, reviens en arrière, r’garde celle-là ! »
Dans l’encadré, sous la légende Have you seen this guy ? un type long comme un slenderman apparaît à plusieurs reprises, flou, coupé, fuyant, l’air pas sur Terre, dégingandé à souhait, et les commentaires s’amoncelant sous les clichés mentionnent son nom et son intangibilité. Un frisson dévale ta nuque, sans que tu saches pourquoi, mais ce n’est qu’à l’instant où tu redresses la tête que tu la voies, l’ombre portée sur toi, ces deux mètres de noir qui te cachent tout à coup le pâle soleil d’automne. Kshamenk lève les yeux à son tour, ahuri. Le loup blanc dont vous parliez vous fait la surprise de sa présence. Tu réprimes à la va-vite le juron qui bute contre tes dents.

Pris de court par sa hauteur tu lui abandonnes l’initiative, dont les interrogations te déstabiliseraient presque si tu n’avais pas aussitôt compris qu’il désigne les rampes et non le monde entier – ou votre existence elle-même. Mais l’endroit t’est si familier que tu ignores comment le définir, rames dans le vide de ta cervelle, alors ton pote vient à ta rescousse en empoignant la pagaie :
« Ce sont les parks, monsieur. Ils ont été créés pour pratiquer le skate, le roller, le vélo acrobatique ou d’autres sports du genre. On vient s’entraîner sur les rampes, les bowls là-bas, les tremplins… où on veut sans que ça gêne les autres, on s’amuse, et parfois on se défie pour le plaisir. Mais on n’est pas obligé d’en faire non plus, on peut juste regarder. C’est à tout le monde, ici, et tout le monde se respecte. »
Tu ajouterais parfois à coups de poings et d’insultes, sauf que le grand dadais ne semble pas de ceux qui apprécient le cynisme. En tout cas, le discours de ton ami fleure bon l’altermondialisme – à en avoir la nausée.
« Vous v’nez d’être transféré et l’Institut vous l’a pas dit ? Y savent pas c’qu’est important » tu fais, intrigué, méfiant et offusqué à la fois. Les réflexions des réseaux sur son faciès d’extra-terrestre passent en boucle dans ta mémoire ; tu as du mal à le regarder dans les yeux sans penser que sa Terre à lui, s’il en a une, doit être sacrément étrange. « Là c’est un peu mort pask’on s’les pèle, mais y a plus de gars quand il fait meilleur. Z’avez qu’à r’garder, comme ça la prochaine fois, vous connaîtrez. »

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le Sam 3 Nov 2018 - 11:35
Ce n'était pas la première fois que Leon mettait mal à l'aise ses interlocuteurs, si bien qu'il commençait à en avoir l'habitude. Le rouquin, bien que déstabilisé par son apparition quasi-miraculeuse, tout autant que par la teneur de sa question, s'efforça de lui apporter une réponse qui, bien que décousue et maladroite, avait le mérite d'être précise, et de répondre à ses interrogations. Malgré quelques réserves, Leon se contenta de cette explication.

« Je vois... c'est un lieu d'amusement... »

C'est avec plus de rudesse que l'autre garçon sembla lui reprocher son innocence, blâmant sans honte l'Institut de cette défaillance. Leon darda ses yeux profonds dans ceux du jeune homme, comme pour sonder cette haine de convenance qu'il décelait chez lui. L'étranger avait déjà compris depuis longtemps que le clivage des diasporas avait des effets dévastateurs sur les jeunes esprits nés dans ce climat de compétition ; mais d'autres personnes, transférées elles aussi, pouvait ressentir un sentiment d'abandon de la part de l'Institut qui les avaient hébergées, et il ne parvenait pas à savoir si ce  garçon avait vécu l'une ou l'autre situation. La compassion le poussa à adresser un large sourire à cette âme en peine, qui brûlait d'être reconnu.

« Ils n'ont pas eu le temps de m'instruire de toutes les subtilités de Pallatine, en effet. À mon époque, nous n'avons pas tous ces amusements de plein air, et c'est maintenant que je me rends compte à quel point c'est dommage. Pourquoi n'y avons-nous pas pensé... »

Il se sentait déçu, alors même qu'il avait devant lui un trésor qui lui avait été toujours refusé. Mais il se savait un peu malhonnête de se la poser, car après tout, Leon ne pouvait reprocher à personne de ne pas avoir construit de parks. Ce n'était pas leur faute.
le Dim 11 Nov 2018 - 13:10
De tous tes potes, lesquels se comptent sur les doigts d'une main, et parce qu'il est possiblement le plus intelligent d'entre vous, Kshamenk est souvent – pour ne pas dire toujours – celui qui dialogue avec les adultes. Quelques mois à peine vous écartent calendairement parlant, mais en intellect et en esprit il te devance déjà de plusieurs années alors que tu n'es pas non plus le plus attardé des adolescents de Pallatine, tous milieux confondus. Quand il parle, Kshamenk, les gens l'écoutent. On le trouve poli et policé, courtois et engageant ; avec vous il hausse les épaules et préfère en rire, car dit-il les adultes sont si peu habitués aux bonnes manières des jeunes générations qu'ils ne peuvent s'empêcher de les féliciter lorsqu'elles font montre de la moindre civilité. Toi, tu sais pourtant qu'il s'habille débraillé dans la planque avec des t-shirts tachés ou qu'il se coiffe sans scrupule avec n'importe quoi qui traîne, fourchette ou paire de ciseaux. Il est double-face, Mok : pile c'est mondain et propret, face c'est incongru et familier. Et tu aimes le mélange de ces contraires.
Un lieu d'amusement, vous ne l'auriez pas mieux dit – d'où le fait que ce ne soit pas le cas. Le sourire de l'homme se voulait conciliant ; à sa place, ils auraient été nombreux à te reprocher ton langage ou à juger tes rebuffades inopinées. Vous apprîtes ainsi que l'étranger avait probablement éludé la formation obligatoire de l'Institut, à moins qu'il n'eût bénéficié d'un traitement de faveur lui agréant grâce de cette corvée de bienvenue – étrange cependant, puisqu'il semblait être très curieux de cette ville au point de vous interroger pour des broutilles de skatepark – ou, selon une troisième éventualité, qu'il posait tellement de questions qu'on l'avait mis dehors pour qu'il découvre par lui-même. Même infirmée par l'absurde des faits, cette idée-là te fit sourire en coin.
« C'est clair, acquiesças-tu, si y'avait pas ça, ce s'rait la loose ! Bonjour l'ennui. » Tu n'exagérais même pas. Monavier était ton repère, ton royaume ; tu avais dû passer plus de temps ici ces dernières années que nulle part ailleurs. Kshamenk, lui, y voyait subitement un autre intérêt : nourrir sa curiosité auprès d'inconnus réputés pour leurs connaissances secrètes. Et si tu t'étais laissé absorber par des réflexions sur tes loisirs, ton ami n'avait pas perdu de vue la nature de ce grand homme. Tout innocent, il lui demanda donc :
« D'où venez-vous ? Votre époque sur Terre est plus ancienne qu'ici ? Ne vous inquiétez pas si vous venez de sortir de l'Institut ; les transférés s'habituent plutôt vite, en règle générale, et votre diaspora vous aidera si vous en avez besoin. »
À condition qu'elle sache qu'il existe, songeas-tu en silence, soudain amer.

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le Mer 14 Nov 2018 - 19:10
Sa curiosité n'était pas rassasiée, car la somme des mystères qui l'attendaient à Pallatine était bien trop grande pour être passée en revue en quelques jours à peine, et Leon n'avait pas le temps d'explorer davantage les mystères du park, alors même qu'il n'avait pas de planning strict à respecter. Il n'avait pas de but précis : il attendait le moment où il penserait en savoir assez, ignorant s'il fallait compter en jours ou années le temps - ni même comment il établirait que ce moment serait venu. Même ce qui se passerait ensuite pour lui n'était pas bien clair, soumis à l'arbitraire de l'expérience qu'il aurait réussi à accumuler.
Il regrettait parfois de s'être exposé, et il se doutait bien que les deux jeunes hommes allaient bientôt céder à la curiosité à son sujet. Leon commençait à être suffisamment connu pour que des rumeurs circulassent à son sujet. Peut-être était-il en passe de devenir une légende obscure, de la même trempe que Noah Morgenstern, dont on lui avait dit qu'il était décédé. Partir alors qu'il n'avait rien eu l'occasion de leur offrir en retour était des plus maladroits : ce n'était pas un travers dans lequel Leon tomberait. Mais la question, générale sous son apparence, lui tirait un sourire crispé de malaise. Après tous, tous les transférés étaient capables de dire d'où ils venaient, et parfois la raison pour laquelle ils étaient venus, mais il sentait quelque chose de différent à propos de lui-même, comme si les informations auxquelles il avait accès le rendait plus apatride que s'il avait été rejeté par sa propre patrie.
« Je viens du futur, finit-il par répondre sans la moindre trace d'hésitation. Mais un futur très différent de ce que vous connaissez ici. Ce n'est pas une question d'adaptation aux changements par rapport à mon époque qui pose problème, je dirais. Mais c'est plutôt comme si les fondements sur lesquels sont construits ce futur sont radicalement différents de la réalité que vous connaissez ici. »

Il lui était difficile de cacher la douleur qui s'emparait de lui lorsqu'il s'efforçait de comparer les deux mondes : Leon n'était pas le seul à venir d'une ligne de temps difficile, mais il avait l'impression que personne, à Pallatine, ne venait d'un temps aussi désespéré que le sien. Et puis, il était trop sensible, ses proches le lui avaient souvent dit, et c'était probablement pour cette raison que c'était lui, et non eux, qui se trouvait ici : ils auraient sans doute fait preuve d'une cruauté incompréhensible pour les locaux, alors que leur seul problème était l'assèchement de leurs sentiments, qui les poussait à toutes les extrémités pour survivre.
le Dim 6 Jan 2019 - 12:36
Rien ne te retient vraiment ici, au bas des rampes des envies d'ailleurs débordant de tes veines, quand tu voudrais repartir vers des activités moins intellectuelles, couper court à cette conversation trop arrondie, trop cordiale, pour les hauteurs acérées du ciel. Oui mais voilà, tu ne peux abandonner Kshamenk – surtout parce que tricker seul, ce n'est pas drôle – dont la curiosité vient de s'embraser sous le souffle de l'étranger ; tu renâcles par réflexe, narines piquées par le relent de cendres, sens l'embrouille enfler à la manière d'un feu de joie sauf que tu te gardes de jeter le moindre commentaire. Au fond de toi, inutile de te leurrer, tu partages la surprise de ton camarade à défaut de comprendre entièrement le mystère qui perce entre les signes, d'être en mesure de l'imaginer. Les transférés en provenance du futur ont pour la plupart des histoires perchées, lourdes de catastrophes climatiques, d'épidémies mondiales et dévastatrices, même de colonies dans l'espace pour certains, et jamais tu n'as entendu quiconque extirpé de 2213 qui décrivait un monde idyllique ou tout du moins vivable, à l'image de Pallatine – ce qui explique sans doute qu'ils aient été déplacés sur cette île. Cependant, tu ne saisis ce que ce Leon exprime par les fondements […] sont radicalement différents de votre réalité, car déjà tu ne perçois ce qu'il entend par « fondements ». Même séparés les uns des autres par les dimensions, les mondes ne sont-ils pas tous basés sur un schéma identique : une Terre, un univers, des êtres humains ? L'avenir peut-il bouleverser cette structure à un moment donné ou bien fonctionner sans ces éléments ? Pourtant, le lion noir ressemble fort à un humain... Alors ce n'est pas la bonne piste de réponse. Tu pars trop loin, Cameron, redescends.
À tes côtés, Kshamenk hoche la tête, pensif. Tu le soupçonnes de feindre avant qu'il ne finisse par demander, à la fois vif et craintif, impatient et prudent :
« Alors vous êtes venus à Pallatine à cause de votre futur ? Ou bien on vous a transféré par erreur ? »
Il n'a guère l'attitude de quelqu'un que le changement perturbe, remarques-tu en silence, alors tu optes toi-même pour la première option, dubitatif quant aux nouvelles interrogations que cette idée soulève, et que tu ne peux – grave erreur – ravaler derrière un mutisme bienvenu.
« Z'êtes là pour nous étudier ? »
L'incrédulité latente dans ta voix fait écho au regard stupéfait de ton ami, qui ne s'attendait pas à ce que tu lâches cela de but en blanc. N'empêche, tu sais qu'il y a pensé aussi.

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le Dim 20 Jan 2019 - 23:14
Les deux jeunes gens eurent le bon sens de ne pas le questionner sur les différences entre son futur et leur réalité - car Leon aurait été bien en peine de leur expliquer exactement ce qu'il entendait par là. À la rigueur, des individus transférés d'un passé ancien, où la technologie n'était que balbutiante, pouvaient expérimenter une sensation similaire à la sienne... mais ça se passait de mots, tout de même.

Non, en fait, ce qui intéressait les jeunes hommes, c'était savoir pourquoi et comment il était là. Pas forcément la question la plus simple à répondre, car la réponse cachait bien des secrets, mais Leon s'efforça de satisfaire leur curiosité.

« Oui, en quelque sorte, c'est à cause de mon futur que je suis là, si vous voulez. »

On sentait bien que cette formulation était étrange pour Leon, qu'il n'était pas certain de bien la comprendre.

« Je n'ai pas du tout été transféré par erreur, au contraire, je me suis porté volontaire pour découvrir votre si jolie région ! »

« Alors oui, je suis là pour vous étudier. » précisa-t-il au rouquin qui lui avait posé la question. « Mais pas comme un extraterrestre qui viendrait sur Terre pour savoir si vous êtes savoureux à manger. Plutôt comme un voyageur curieux, qui aime partir à la découverte d'autres cultures que la sienne et, pourquoi pas, s'y installer. »

Leon se tut, emporté par le rêve d'une vie permanente dans cette ville idyllique.
le Sam 6 Avr 2019 - 11:25
Parmi tous les adultes que tu avais pu croiser, fréquenter, conspuer, celui que ton compère avait désigné par ce nom de Leon en demeurait à date le spécimen le plus étrange ; un énergumène non dénué d'une naïve sympathie et d'une honnêteté d'autant plus effrayante qu'il se permettait des plaisanteries que ton cerveau d'habitué des crasses était incapable de ne pas prendre au premier degré. Jusqu'à lors, les réponses de ce grand échalas sombre se fondait dans la masse ordinaire proférée par les transférés de tous bords – un futur apocalyptique, un passé qu'il valait mieux fuir... Ils n'étaient pas rares, les martyrs d'une époque que tu n'avais aucun espoir de connaître un jour, et leurs pleurnicheries ne t'émouvaient guère. En d'autres circonstances, les raisons de ce Leon ne t'auraient pas non plus émoustillé plus qu'un pet de mouche. Sauf que. S'il était vraiment la personne que les rumeurs dépeignaient, cet intérêt anodin pour Pallatine dont il faisait montre cachait sans doute des phénomènes que tu n'étais même pas en mesure d'appréhender et, lorsqu'il confirma ton hypothèse tu ne pus retenir le violent frisson qui te grippa la nuque malgré sa tentative pour désamorcer derechef le flot d'images sordides qui te submergea. Rarement l'entreprise de connaissance avait inspiré chez toi un enthousiasme débordant ; ceux qui recherchaient le savoir et l'étude t'apparaissaient davantage comme des savants patibulaires ou des érudits sociopathes, impropres à la vie en communauté, plus intéressés par leurs montagnes de minuscules caractères typographiques que par les voix de leurs voisins ou l'odeur du pain chaud le matin. Mais c'est parce que tu n'en avais jamais côtoyé que ces spécimens d'intellectuels représentaient à tes yeux d'adolescent une sorte de monstres dénués d'empathie avec qui il est impossible de se lier, et qui ne souhaiteront te voir t'attacher qu'à l'occasion d'une vivisection en bonne et due forme.
Un scénario catastrophe qui ne semblait pas faire tilter Kshamenk – à moins qu'il n'ait saisi la problématique avant toi et qu'il l'ait déjà retournée à son avantage, pour toi aussi, pour se garder dans la poche ce gentil alien à la peau sombre qui détenait peut-être les réponses à tes questions.
« Ah, vous êtes bien tombé, monsieur ! lâcha-t-il avec un sourire sincère. Nous – et il vous désigna du doigt, lui et toi – on est natifs, Pallatine n'a aucun secret pour nous alors si vous voulez voir des coins spéciaux ou savoir des trucs sur les cultures, vous n'avez qu'à demander ! »
Woh, il n'allait pas un peu trop loin, ton pote, à jouer les guides touristiques ? Et ta partie de skate, dans l'histoire ? Ce n'est pas comme si tu étais venu là pour t'improviser baby-sitter de mec-du-futur. Les parents de Kshamenk avaient ce cœur sur la main qu'ils avaient partagé avec leur fils, mais toi tu n'appartenais pas à cette famille de gentils Altermondialistes à moitié beatniks, et tu voulais juste secouer ce grand échalas pour voir si les informations chutaient de ses cheveux telles des pommes de leurs branches. Prendre ton mal en patience, très peu pour toi – tu dus t'y résigner, pourtant. Avec une pointe de pessimisme en prime :
« Mais si c'pas à vot'goût, vous pourrez plus r'partir, c'est idiot. Z'êtes coincé là, maint'nant. »
On avait dû le prévenir avant qu'il ne parte de chez lui par l'entremise d'un agent, après tout. Car il n'y avait pas d'autre façon d'arriver à Pallatine de son propre gré... si ?

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le Sam 27 Avr 2019 - 16:12
Leon ne douta pas un instant que les deux jeunes gens sur lesquels il était tombé détenaient de très nombreux renseignement sur Pallatine. Après tout, les enfants et les jeunes faisaient les meilleurs espions : leur petite taille leur permettait certes de se faufiler dans des recoins inaccessibles aux adultes, mais surtout, leur innocence et leur grande franchise les rendaient peu soupçonneux, car personne n'irait accuser un enfant de traîtrise. Si les jeunes gens ne comprenaient pas toujours ce qu'ils voyaient, ils grandissaient et finissaient par donner du sens à leurs souvenirs anodins mais étranges.

« Ce sera avec plaisir ! » répondit-il, se retenant de les appeler des enfants car il savait que cela ne leur aurait pas plu. Pourtant, c'était bien ce qu'ils étaient, ici plus encore que chez lui, et il avait du mal à ne se sentir déconcerté par leur grande jeunesse.

Preuve qu'ils étaient jeunes, l'un des deux fit remarquer qu'il ne pourrait plus partir si jamais Pallatine ne lui plaisait pas. Leon doutait trouver matière à déception dans cette ville, aussi corrompue et primitive qu'elle fût. Il avait parlé à ces jeunes gens en toute sécurité, sans se sentir obligé de regarder par dessus son épaule, ou de leur donner quelque chose à manger. Pour lui, toute cette ville avait un goût de paix absolument inédit.
Mais ce n'était pas ça qui retint le plus d'attention.

« Ah, c'est ce qu'on vous a dit ? Que vous ne pouvez plus repartir ? » demanda-t-il avec étonnement.

Voilà qui lui paraissait étrange, car lui pouvait repartir chez lui quand il voulait...

hrp:
tatatata
le Mar 11 Juin 2019 - 21:51
Depuis dix ans que tu traînais en ville, tu avais eu l'occasion de croiser nombre de transférés désireux, sinon avides, de rentrer chez eux, sur cette Terre qui ne t'avait jamais évoqué qu'un vague pays inaccessible, même pas bienheureux ni promis, simplement inatteignable, vers lequel tu n'avais guère tourné ta curiosité. Vivre ici était déjà assez compliqué pour que tu n'ailles pas t'enticher d'un éden improbable ou de quelque terre immensément plus vaste que ce bout d'île nommée Pallatine. Ce n'est pas que tu te sentes désolé pour cet étranger, mais plutôt déconcerté qu'il n'ait pas réfléchi – ou que son entourage ne l'ait pas prévenu de cette spécificité – à réserver un billet retour, et cette incrédulité, chelou, tu la partages avec Kshamenk dont le front s'assombrit d'un pli navré. Lui qui a vu ses parents séparés puis réunis par le transfert, mais leurs deux existences extirpées d'une ligne temporelle qu'ils ne pourront plus jamais rejoindre, n'est pas aussi indifférent que toi à ces problématiques ; souvent, il les as entendus discuter de ce « Cuba » qu'il ne sait pas peindre autrement qu'en rêve, et les plats qu'ils cuisinent ont cette saveur d'ailleurs qu'il ne saura jamais reproduire – et peut-être, à cet instant, pense-t-il par empathie à la famille que ce Leon a abandonnée derrière lui.
Il n'en a pas l'air si triste, pourtant. Sans doute à cause de ce qu'il ajoute, et qui vous fait frémir à l'unisson avant d'échanger un coup d'œil aussi éberlué l'un que l'autre. Ce n'est pas comme s'il avait dit « mais si, je peux repartir quand je veux », preuve d'une immense puissance qui vous aurait rendu béats – puisque cela signifiait ni plus ni moins que ce personnage pouvait voyager à travers les dimensions, l'apparentant à un super-héros. Non. Il avait précisé « ce qu'on vous a dit », et c'est ce point-ci qui vous aviez estomaqués. On, c'était depuis longtemps une masse indéfinie composée d'adultes et de rumeurs auxquelles vous n'aviez pas pris le temps de réfléchir. On, c'était cette injonction assimilée depuis votre naissance, un subtil formatage de votre conscience pour croire en un interdit devenu naturel par la force des choses. On avait bien parlé d'une machine temporelle, mais on l'avait détruite et, de toute manière, cela prouvait bien qu'on devait avoir recours à une technologie construite depuis Pallatine pour s'en évader. Alors, pour la première fois, à vos yeux d'adolescents nourris à des principes que vous n'aviez jamais pris la peine de confronter, ce on vacillait sur ses bases.
Vous n'êtes pas naïfs au point de gober les paroles d'un inconnu, aussi convaincant soit-il. Sauf que lui, il n'essaie pas de vous refourguer ses idéaux de camelote ou de vous faire ingurgiter ses inepties d'illuminé. Lui, il sait. Et lui, il s'étonne juste que vous ne sachez pas non plus. Votre stupeur doit se lire sur votre visage, barbouillé à gros traits dans vos yeux écarquillés et vos lèvres entrouvertes.
« Comment ça ?, commence Kshamenk après avoir récupéré un soupçon de contenance.
C'des mensonges ?!, coupes-tu, un cran plus ardent.
C'est ce qu'on nous dit, oui, enfin, c'est ce que tout le monde croit.
C'est possible ? Genre, pour de vrai ?
C'était censé rester... un secret ? »
À la seconde où ton ami prononce ce mot, tu lui jettes un regard effrayé. Apeuré, oui, parce que tu as vu trop de films de flicaille et de complots pour ne pas anticiper ce qui se produit ensuite : ceux qui en savent trop meurent. Et là, tout de suite, même si vous ignorez encore une foultitude de détails, cette révélation que vous effleurez du bout des doigts suffit à provoquer en toi un terrible raz-de-marée.
En matière de vérité, les adultes sont vraiment les pires.

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Cœur :
.It's too cold outside for angels to fly. [Libre] 170219115325774070
.It's too cold outside for angels to fly. [Libre] MRBdswh
le Mar 25 Juin 2019 - 18:05

L'étonnement se peignit sur les visages juvéniles des deux garçons, pris de court par la propre surprise de Leon. Ils se débattirent avec leurs mots, trop prudents peut-être pour oser lui demander des éclaircissements, moins émerveillés par les possibilités que l'étranger leur laissait voir qu'effrayés par le poids du secret qui pesait à Pallatine. Leon comprit alors la décision implacable que les transférés prenaient en choisissant Pallatine comme destination. Il ne put s'empêcher de ressentir un peu de pitié pour ces êtres déracinés que l'on privait d'un retour aux sources. Il avait toujours été trop sensible, il le savait, et il jugea plus prudent de leur expliquer calmement ce qu'on aurait peut-être dû leur dire plus tôt.



« Eh bien, oui, les transferts se font dans les deux sens, vous avez bien dû le remarquer, non ? Sinon, comment croyez-vous que les agents de l'Institut rentreraient chez eux une fois leur mission sur Terre accomplie ? Il n'y a pas de blocage spécifique qui empêcherait un Terrien de retourner chez lui. Ce serait une technologie absurde, et absurdement difficile à mettre en place, même si, en comparaison de celle qui rend possible les transferts, elle doit paraître primitive. Vous avez toujours eu la possibilité matérielle de rentrer chez vous. »

Leon se doutait bien qu'une telle vérité devait être difficile à avaler. Pire encore, comment accepter de rester coincé ici alors qu'il était théoriquement possible de revenir chez eux ? La plupart des gens seraient devenus fous, se seraient rebellés contre l'Institut - raison pour laquelle sans doute celui-ci s'était montré très flou dans le domaine.
Mais Leon savait bien que renvoyer ces gens serait la pire décision à prendre, un bien mauvais service qui finirait par les condamner à long terme. Il ne souhaitait ce sort à personne, sachant ce qui risquait d'arriver.
Il prit un air grave, qui le rendait encore plus imposant que ses deux mètres passés et plus sombre que sa peau.

« Vous pourriez rentrer chez vous. Mais ne cherchez pas à le faire. Ce serait peine perdue. Vous ne savez pas ce qui vous attendrait sur Terre. Non, vous êtes probablement plus en sécurité sur Pallatine. »

Il ne pouvait pas leur en dire plus : ils n'accepteraient jamais la vérité. Elle était trop inconcevable. Leon n'y aurait sans doute jamais cru lui-même s'il n'en avait pas eu un aperçu sous les yeux.

le Dim 30 Juin 2019 - 20:40
Il y a une différence entre faire un constat et lui accorder du crédit. Une distinction entre remarquer un détail, un changement, et l'intellectualiser en tant que partie intégrante d'une évidence plus vaste, morceau d'un ensemble jusqu'alors couvert d'un drap de mystère trop opaque pour y laisser filtrer l'entendement humain. Bien sûr, pour Leon qui connaissait la vérité, tout semblait logique, d'une cohérence folle, à la limite de la banalité, et à l'écouter vous vous sentîtes idiots bien malgré vous. Vos raisons – celles que vous ramassiez sous vos semelles pour tenter de justifier votre cécité – étaient pourtant simples, savamment ouvragées par un formatage des esprits à l'échelle insulaire : si les agents de l'Institut rentraient chez eux aussi facilement, c'est parce qu'ils étaient les seuls et uniques dépositaires d'un droit interdit aux quidams, sans quoi les âmes entreraient et sortiraient de Pallatine ainsi que d'autres rentrent et ressortent d'une galerie commerciale. D'ailleurs, tu n'en avais jamais rencontré en personne, des agents, à tel point qu'ils s'apparentaient presque à une légende dans ton subconscient, à des passeurs dimensionnels qui auraient troqué leur enveloppe charnelle contre une faculté hors-norme, à la contrepartie terrible. Tu ignorais tout des malencontreuses histoires de transferts retour déficients, des égarements divers, des pertes inopinées – et cela t'aurait sans doute conforté dans l'idée que le principe était foireux au possible –, mais ton imagination te suffisait pour concevoir une réalité plausible, à défaut d'être enviable. Te suffisait, oui, du temps où tu étais encore enfant. Tu avais grandi désormais, et avec toi la soif de savoir, couplée à l'horreur du mensonge.
Et alors... pourquoi ce secret ? Pourquoi préserver les gens dans l'ignorance de cette possibilité de retour, si cela permettait aux transférés mécontents de goûter au bonheur d'un foyer retrouvé ? Quel enjeu derrière ce silence ? Tu ne comprenais pas. Et Kshamenk à tes côtés non plus, à en juger par sa stupeur ; lui doit songer au fait de révéler cela à ses parents, originaires de Cuba, qui avaient par dépit fini par renoncer à l'idée même de rejoindre la Terre pour leurs vieux jours.
La suite de la révélation n'eut cependant pas pour effet d'apaiser leurs réflexions, au contraire. Face à la figure soudain plus austère du grand étranger, vous vous crispez imperceptiblement, par élan de mimétisme peut-être, par angoisse plus probablement. Dire que vous étiez venus ici pour profiter des rampes et de l'air frais, vous voilà prompts à frissonner pour des énigmes.
« Pourquoi ?! »
Il leur en avait à la fois trop dit et pas suffisamment. C'eut été cruel de briser là la conversation, aussi voulus-tu manifester ton intérêt, quitte à te faire brusque. Tempérer les battements de ton myocarde ou, tout du moins, leur attacher une justification valable – ne pas craindre des mirages, ne pas t'affoler d'un courant d'air.
« La Terre est en péril ? Toutes les Terres, quelle que soit celle d'où l'on vient ? Pourquoi on ne pourrait pas, si c'est possible et si les agents le font, eux aussi ? »
Une nuance plus aiguë glisse dans le timbre de ton ami, un voile de terreur en réponse à cette menace à laquelle vous ne pouvez encore donner aucune définition. Quel danger vous attend là-bas pour que le gouvernement opte pour le non-dit généralisé . Est-ce seulement un danger ? De plus en plus, tu te dis que Pallatine laboratoire de préservation de l'espèce humaine, ce ne serait pas si bête. Une arche de Noé à la mesure de l'univers. Terrifiant.
« Et ceux qui seraient déjà partis... Ceux dont on dit qu'ils ont ''disparus'', vous savez s'ils sont bien rentrés ou s'il leur est arrivé quelque chose là-bas ? »
Tu t'étonnerais que Leon t'offre une réponse réconfortante, autant qu'honnête, à cette interrogation. Mais c'est sur ce sujet que, finalement, porte le plus gros de ton intérêt : savoir si Ange est en paix.

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le Jeu 4 Juil 2019 - 12:41

Leon ne fut pas surpris d'apprendre que les deux jeunes gens avaient du mal à prendre au sérieux son avertissement. Il avait bien du mal à se mettre à leur place : coincé sur Pallatine sans savoir ce qui se passait sur Terre, nourri uniquement des informations judicieusement filtrées par l'Institut, sans aucun rôle à jouer dans cette grande histoire qui avait commencé sans eux et s'achèverait sans eux.


Leon ressentait de la peine pour eux malgré tout. Ils avaient beau se trouver dans une situation privilégiée, on leur donnait pas autant de valeur qu'ils l'auraient mérité. Le secret les préservait tout en les privant de toute possibilité d'action. Il avait la possibilité de leur accorder un peu de répit, et son âme généreuse ne saurait s'en priver.


« Du calme. Tout va bien. Vos Terres ne sont pas en danger, du moins par pour le moment, et il se passera des siècles avant qu'une menace sérieuse ne vienne planer sur elles. Vous auriez théoriquement le temps de rentrer chez vous, de vivre votre vie, et vos enfants après vous, et leurs enfants après, et ainsi de suite, avant qu'il y ait un problème. À quelques exceptions près, bien sûr. Certaines Terres sont apocalyptiques, mais vous le savez déjà, si vous avez déjà rencontré certains de leurs habitants. Mais elles ne courraient pas un danger plus grand pour autant si vous rentriez chez vous. »


Leon ne savait pas si ce qu'il disait était satisfaisant ou s'il embrouillait davantage l'esprit de ses interlocuteurs. Tout ce qu'il voulait, c'était qu'ils ne s'inquiétassent pas pour les personnes qu'ils avaient pu laisser derrière eux, et qui étaient effectivement en sécurité. Mais il leur fallait comprendre que les choses pouvaient changer.


« Non, le problème, c'est vous. Vous pouvez vous faire transférer sans problème. Votre corps et votre esprit survivraient. Mais ce que vous avez vu ici ? Ça altèrerait définitivement les futurs de la Terre, et personne ne saurait prédire à l'heure actuelle ce qui pourrait se passer exactement. Nous savons juste que c'est mauvais. Et nous ne pouvons pas prendre ce risque, n'est-ce pas ? Par égards pour nos proches. »


Bien sûr, il savait que certains transferts en retour avaient été faits par le passé, avec des conséquences catastrophiques. Rien d'étonnant à ce que tout ait été rapidement terminé, et les menaces éliminées. Leon ne pouvait souhaiter ce sort à personne. Il espérait que ces jeunes gens comprendraient.

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